Campagne en ville

(La souris s’embarque.)

« Voici venu le temps des grottes d’acier, de l’invisibilité démente. Perdue est la Sirène devant laquelle autrefois les fougères s’exprimaient, goutte après goutte. »
René Char (La Gare hallucinée in Les Voisinages de Van Gogh, Gallimard 1985).

Et si les affiches électorales étaient en quelque sorte des pages de la littérature politique actuelle ? Avec leurs ratures, bulles et maquillages qui enjolivent, dialoguent ou réduisent à néant le discours d’origine, imaginons-les comme arrachées du grand livre tenu sur ses genoux par un géant facétieux.

Le silence remarquable de la plupart de « nos » intellectuels et autres écrivains soucieux, habituellement, de l’ordre (ou du désordre) du monde actuel, semble tout à fait normal dans la dernière semaine des élections présidentielles : tout le reste n’est que littérature.

« L’engagement », face à la nouvelle échéance électorale quinquennale (un véritable « plan » politique serait en préparation, dit-on) paraît tellement « ringard » que peu de voix connues osent s’exprimer en ce moment. Après tout, les écrivains continuent d’écrire, les éditeurs d’éditer, les lecteurs d’acheter des livres et peut-être de les lire, la télévision de télécibler et la radio de ratiociner…

Quant au cinématographe, impavide, il regarde tout cela avec distance. L’heure exacte n’est plus donnée par Lip.

Dans les rues, ou sur les petits écrans, les images se bousculent, s’empilent, s’entassent : diaporamas, mise en scène d’un ex-ministre de l’Intérieur en tenue chaque fois accordée au décor quand il se produit à l’extérieur, interview sur la place de la République à Paris (mais trop de circulation pour décrypter son discours) d’un « trotskyste » débutant, professions de foi de candidats affirmant mordicus et sans rire aux éclats : «  Quand je serai Président(e), la première mesure que je prendrai sera…  », le tintamarre se marre, les gondoles politiques tintinnabulent au mouillage.

On longe les bords du canal vers le bassin de la Villette : un car porte un mot qui avait de la classe !

Le café Jean Jaurès affiche complet, le 14 avril, à Stalingrad ; terrasse à Paris, grand soleil. Qui parle d’élection présidentielle sous cette enseigne ?

Si l’on regarde les douze affiches officielles posées sur leurs portants inoxydables, une seule n’est pas taguée comme les autres, les yeux ne sont pas crevés : est-ce parce qu’elle est en noir et blanc, est-ce parce qu’il s’agit d’une femme (mais il y a pourtant d’autres « concurrentes »), est-ce parce que son slogan est l’évidence même - ce qui est la marque de la réussite formelle - est-ce parce qu’il pourrait s’agir d’un renversement de situation, est-ce par ce qu’elle impose, de manière subliminale, le respect ?

On a moqué la candidate élue par le PS, et jamais autant d’attaques n’ont été dirigées contre une femme se présentant à la magistrature suprême. Le machisme s’en est donné à cœur joie, malgré les articles ou les prises de position de quelques courageuses (on compte Hélène Cixous parmi elles) venues défendre leur « sœur », et de quelques rares penseurs ayant saisi la coupure éthique, voire « épistémologique », qui pouvait enfin se produire à l’occasion de cette irruption non prévue dans le grand jeu de quilles politique.

Mais quel rapport avec la littérature ?

Celle-ci doit-elle rester en dehors de ce qui détermine l’existence de tous ? La politique lui serait-elle comme consubstantiellement étrangère ? J’écris sur ma vie mais je m’interdis de décrire ce qui, en définitive, la modèle, la dirige, la soumet, la détermine… Car ce n’est pas un simple « gène », l’existence !

Le clavier internautique bien tempéré est-il simplement un miroir autobiographique sans « engagement » (terme connoté comme « sartrien », donc passé de mode, à l’image de la cigarette effacée sur l’affiche de l’exposition qui fut consacrée à la BnF, il y a deux ans, au philosophe) ou peut-il également prendre en compte ce qui se passe, se prépare et s’accumule, comme une caravane de noirs nuages sur nos têtes ?

Dans l’avenue Jean Jaurès (19e), des adhérents du PS et des badauds se pressent devant le gymnase où est attendue, dans la soirée, la candidate à l’élection qui doit s’exprimer devant les représentants de l’Outre-mer. Le député Patrick Bloche, la pipe secouée contre la semelle de la chaussure, arrive, son costume noir à raies est tout froissé.

Gloire aux militants anonymes qui ont collé et colleront encore pour quelques jours et futures semaines, en dehors des panneaux réglementaires, les visages et déclarations de ceux ou de celles qui se dressent contre l’ordre établi, ses copeaux de rabots et ses robots cops, et interpellent le passant, en dehors des médias de masse dont l’audience est mesurée au nombre de faits divers plus ou moins sanglants, manipulés et placés à la une !

Règne de la « télécratie », analyse Bernard Stiegler : mais ne se développe-t-il pas une forme de « voyoucratie » de résistance urbaine qui n’en serait pas esclave ? Campagne en ville, ville de campagne.

Gloire aux graffiteurs qui ajoutent une moustache symbolique - hommage obligé à Marcel Duchamp ou à Emmanuel Carrère ! - à tel ou tel prétendant au « poste » de président de la République, gloire à ceux qui inventent et écrivent une réplique, une astuce, sur l’affiche des postulants peu ou trop crédibles !

Gloire à ceux qui détournent, dans la tradition situationniste (même s’ils l’ignorent), les textes et discours empesés des tenants de la réaction, de l’économie au service des privilèges, du repli national, de l’immigration diabolisée, de l’eugénisme, du racisme et de l’antisémitisme camouflé !

La littérature peut être aussi un acte de combat, comme la poésie (2007 : centième anniversaire de la naissance de René Char.) Tous les moyens artistiques se rejoingnent alors dans cette perspective cavalière.

Avec comme suaire un certain silence, Kurt Vonnegut est mort le 10 avril. Il ne comprenait pas, notamment, la politique guerrière de Bush et l’écrivait. Abattoir pour tous, démocratie funéraire.

Enfin, retour de l’excursion : en face du siège du PC, place du colonel Fabien, la soupe populaire « de nuit », à 18 heures, servie par l’Armée du salut. Vont-ils seulement voter, ces affamés ?

Après le 6 mai et le deuxième tour de manège, il sera peut-être trop tard pour regretter les préventions, les pincements de nez, les atermoiements : et alors la science-fiction (Little Brother au pouvoir) deviendra réalité, réalisation des phantasmes les plus secrets et forcément jusque-là inavoués. Une société de désolidarité aura vu le jour, vaincu les dernières résistances, et se déploiera dans son impudence forcenée - sous la voûte violette d’un ciel indifférent.

Oui, c’est peut-être le risque politique à venir : le talon de fer en pleine figure. Mais n’avions-nous pas déjà lu cette pure invention littéraire ?

Dominique Hasselmann - 16 avril 2007