Martine Sonnet | Forges de Billancourt

Billancourt un an après, fin de chantier d’écriture. Pages extraites du texte inédit de Martine Sonnet, historienne des femmes et des Lumières, sur les hommes et le travail à l’atelier 62 de la Régie Renault, celui des forges, années 1950 et 1960, quand son père y travaillait. Et sur ce qu’il pouvait rester comme vie, hors de l’usine, quand la vie était suspendue à un travail pareil.
Lire le texte précédent paru au printemps 2006.


Marcheur
Le père est un marcheur qui n’a pas son pareil. Il faudrait plutôt dire, même, une sorte d’arpenteur. Il marche à sa mesure, grand, dégagé, efficace, sans se retourner, sans se soucier de ce qui advient derrière lui. Épuise son monde. Sème son monde. Me perd comme cela un dimanche, dans les couloirs du métro, station Porte de Saint-Cloud : sectionnée de lui par la sottise d’un portillon automatique qui ne voit pas qu’on est ensemble. C’est vrai qu’on ne se ressemble pas trop. Mes jambes maigrichonnes de neuf ans, sandalettes aux pieds, qui peinent à suivre l’allure et la carrure paternelles. Lui la cinquantaine bien entamée, alerte, qui marche en « sans-gênes », ses chaussures préférées. Pour dire à quel point rien ne l’entrave. Mais au fil des ans, la figure des vendeuses qui s’allonge et leurs yeux qui s’arrondissent quand il leur demande si elles en ont, des « sans-gênes » en 44, et un jour plus personne dans les magasins de chaussures, sauf lui, pour savoir ce que c’était. « Un modèle qui ne se fait plus », prétendent, sans croire qu’il ait jamais existé, les vendeuses qui ne portent même plus de blouses boutonnées jusqu’en haut resserrées à la taille par une ceinture. Leur droiture quand elles apportent une pile de boîtes, mais pas pour lui. Son dépit alors. Et leurs haussements d’épaules ses talons tournés.
Lui, station Porte de Saint-Cloud, continue son chemin. Ne s’aperçoit de sa fille perdue en route qu’une fois le métro parti. Descend à la prochaine, Exelmans, revient sur ses pas la chercher. Confus. Moi dans le métro suivant, perplexe, jusqu’au terminus – Mairie de Montreuil. C’est là qu’on allait. Pas trouvé de père là-bas ; demi-tour. Ligne longue la 9, métros rares le dimanche, le temps qu’il faut pour se rejoindre. Grande émotion dont on se remet en parlant fort tous les deux en même temps dans une brasserie de la Porte de Saint-Cloud, grenadine et café. Et puis reprendre l’autobus 136 qui nous ramène chez nous, terminus cité de la Plaine. Piteux : allez raconter ça.

La hantise qui m’en restera, longtemps, de ces portillons automatiques, jusqu’à préférer ralentir quand j’en apercevrai un au bout du couloir et attendre qu’il se ferme pour le franchir juste au moment où il se rouvrira. Mon pas décidé tout d’un coup hésitera et ceux avec moi ne comprendront pas. J’aurai l’air bête dans les couloirs du métro tant qu’ils existeront ces portillons.

L’homme aux « sans-gênes » marchera seul, de plus en plus. Pas foule pour s’essayer à son pas.

Sur l’unique photo de lui en ouvrier de Billancourt, il marche, précisément, et de l’allure qu’on lui connaît. Petite photo perdue au milieu d’autres, mais sans usines dans le décor, dans une boîte à gâteaux « L’Alsacienne », en métal, enfermée dans une des armoires maternelles. Une photo sans auteur ni date ni circonstances connues – et pas lui qui viendra nous les dire, mort depuis vingt ans tout rond ces jours d’août 2006 quand j’écris comme il marchait. Photo seule de son espèce, juste pour donner à le voir aspiré par le poumon de l’usine ; tellement silencieux là-dessus. La preuve de lui dans ce monde à rougeoyer et vrombir si fort qu’une île en enserre autant qu’elle peut. Une île bien attachée par deux ponts : pas question qu’elle parte à la dérive, la « forteresse ouvrière ». Pas tout de suite, pas encore, pas maintenant, seulement quand on l’aura décidé ; ça viendra bien assez tôt.
Veston de bleu de travail grand ouvert, le plus possible, sur le maillot à côtes un peu tâché. Habillé en homme qui n’a jamais froid. Corps qui a capturé le feu de toutes les forges : de la sienne artisanale et de campagne à celles, titanesques, de Renault à Billancourt. Un homme réfractaire, comme on dit des matériaux qui gardent la chaleur. Le pantalon consolidé par des pièces d’un ton de bleu que, même en noir et blanc, on devine moins passé. Les morceaux les moins usés récupérés sur un bleu « vraiment à bout » : notre mère apprêtant sans regrets ses ciseaux. Cache-misère soigneusement ajustés pour retaper celui-là « qui vaut encore le coup » : elle, tout haut, après, superposant les épaisseurs. Et son dé argenté poussant l’aiguille au travers du coutil, plus et moins bleu, elle lance à ses filles : « Je ne sais pas comment vous faites pour coudre sans dé, moi je n’y arriverais pas. » Sans penser que nous on coud si peu. Nos regards, ailleurs.
Petite photo, au premier plan, c’est bien lui qu’on a voulu prendre. Le forgeron, mains enfoncées dans les poches, mégot tombant au coin des lèvres, béret sur crâne parfaitement lisse. Crâne à mystères, changeant, disparu sous le béret les jours ouvrables, sous le chapeau les dimanches. Quelques pas derrière marche un autre ouvrier qu’on devine venu d’Afrique du Nord. Possible que ce soit bientôt son tour à lui d’accéder au premier plan. Le photographe posté là, appareil vissé sur son pied, qui les prend un par un les ouvriers qui passent et leur donne un ticket numéroté pour récupérer le cliché. Convaincant : la femme et les enfants qui seront contents, surtout s’ils sont restés au pays. Ses affaires marchent. Et le quart de sourire obtenu en réponse ne s’accroche sûrement pas tout seul à leurs lèvres chaque fois qu’ils longent ces murs.
Mon père à son corps défendant conservé comme cela dans une autre boîte, ou qui sait dans un petit cadre sous verre posé sur un buffet - les veuves ont chacune leur façon d’aimer encore -, par celle de l’ouvrier qui avait ce jour-là marché devant lui. Au second plan sur la photo, regardé avec un léger agacement : ce qu’il fait là celui-là, et qu’on s’en passerait bien dans le paysage.
Déclencheur appuyé quand les hommes passent au droit d’un grand tréteau publicitaire, barrant le trottoir devant un bistrot-épicerie. « Primior votre vin quotidien ». Ou « notre vin quotidien » : le cadrage tronque la première lettre de la deuxième ligne. En tout cas, leur vin à eux.

Plus tard je saurai, pour la retrouver dans des journaux de ces années de forges, que la publicité Primior c’était parfois « notre » et parfois « votre » vin quotidien, mais en fonction de quoi ? Et sa dernière formulation, dans la Voix de l’usine Renault en 1972 : « Chaque jour à votre table de restaurant, Primior un vin quotidien de qualité, léger et velouté ». 1972, année de la fermeture des forges, je ne chercherai pas au-delà.

Des prix inscrits à la craie, comme « vin litre 180, 1/2 90, 1/4 55 ». En anciens francs : mieux que rien pour dater. D’autres réclames placardées sur le mur : Volvic, Viandox, Pastis 51. L’ordinaire des jours sur les pavés de Billancourt. Ce qu’il leur faut pour tenir.

Atelier 62
Ce que je sais maintenant des forges. Pas dans l’île que Louis Renault avait achetée en pensant aux beaux dimanches de ses ouvriers et qu’ils y cultiveraient même leurs jardins, mais sur la terre ferme de Billancourt, là où tout avait commencé. Dans la nomenclature : département ou atelier 62 « forges et traitement » – selon la terminologie et la numérotation en usage en 1949 et après - situé dans la liste entre 61 « fonderie de fonte » et 63 « fonderie métaux blancs, étirage, tréfilage, laminage à froid, cuivre et acier ». Des départements très associés, on disait souvent « forges et fonderies ». Dans les organigrammes par exemple : un certain « Monsieur Husson, Directeur des Forges-Fonderies de Billancourt » , en 1961, déjà là mais seulement Directeur des Forges en 1952, il avait alors au dessus de lui un Monsieur Perchat « Direction Fonderies, Forges, Modelage ». Entre-temps Monsieur Husson avait pris du galon.
Au commencement, des départements numérotés 1, 2 et 3, ajoutés à l’usine à partir de 1914. Rendus nécessaires par la production spécifique des années de guerre, comme les boulets pour l’artillerie ou les moteurs d’avions. Agrandir l’usine de Billancourt en construisant vite fait, et même en bois d’abord dans l’urgence, des ateliers nouveaux pour produire sur place les matières nécessaires quand les acheminer de loin devient trop coûteux ou trop risqué.
En 1918, le visiteur dans les ateliers de forge « subit l’impression puissante de l’alignement des presses à emboutir, où, dans la lueur des fours, ces presses transforment des lopins massifs en cylindres réguliers, d’où l’usinage fera sortir des obus de types et de destinations divers. On emboutit, en effet, sur ces presses, les obus explosifs du type français et du type russe, ou des obus à balles. Plus loin on fait l’emboutissage des obus de gros calibres de 155. À côté se forgent par des procédés divers, d’autres pièces de détail et les ébauches les plus variées dont l’usine aura besoin, pour toutes les pièces d’acier rentrant dans les moteurs d’aviation et les camions. Ce sont les moutons qui estampent et écrasent en projetant des étincelles de toutes parts, ce sont des pilons qui mettent l’acier en forme et le pétrissent comme une pâte malléable, ce sont des presses qui matricent les essieux et les organes de plus grande importance ».
Hommes invisibles. Dix ans plus tard, on n’y voit plus d’obus mais des « pièces de toutes formes répondant aux organes de la construction automobile » obtenues par les différents procédés de forgeage, à la main, au pilon, à la presse. Les forgerons toujours cachés, mais pas leurs outils.
« Les marteaux-pilons sont tous à double effet, depuis celui de 5 tonnes, outil remarquable correspondant sensiblement à un marteau-pilon de 20 tonnes à simple effet jusqu’à ceux de 100 kg, en passant par toute une gamme d’outils de puissance très variée : 2500, 1000, 750, 500 kg. Les petits pilons de 100 kg sont à marche automatique. L’atelier comporte en outre un grand nombre de moutons, la masse du plus puissant d’entre eux étant de 7 tonnes. La chabotte primitive de ce mouton étant rompue, fut remplacée pendant la guerre par une chabotte de 120 tonnes, d’une seule pièce coulée à l’usine. Les presses à forger sont également nombreuses et la plus importante est une presse hydraulique Davy de 800 tonnes. »
.
Plans des usines de Billancourt en 1926, puis en 1938. Les forges signalées, terriblement imbriquées, cernées par les fonderies et la centrale. Un petit côté semble donner sur le quai de Billancourt, mais rien n’indique par où y rentrer. Sur le plan de 1938, l’île et le trapèze dessinent une jonque parfaite. Depuis la place Nationale, prendre la rue de Saint-Cloud puis sur la gauche l’avenue Émile-Zola, jusqu’au bout si l’accès au département 62 se fait par le quai, si non prendre le passage qu’on devine entre le parc aux aciers et les magasins.
La surface couverte par les forges atteignait 24 600 m2 à la fin des années cinquante mais on soulignait bien que l’emplacement qu’elles occupaient était ceinturé de tous côtés par d’autres ateliers, rendant toute extension impossible. C’était trop petit et, d’après les photos, tout en longueur : toujours des perspectives sur l’alignement des presses.

Embauche
C’est un marcheur décidé comme le père qu’attendait la lignée pour oser enfin s’arracher à la terre normande. La guerre longue de Cent Ans nous avait surpris déjà cassés en deux à gratter la même terre : au début du XVe siècle, des Sonnet et des Morin – le côté maternel – répertoriés déjà dans les comptes de la vicomté de Domfront. Des siècles et des siècles d’immobilité dans un pays de vieille métallurgie dont des noms de lieux, comme Sept-Forges ou Saint-Bômer-les-Forges, se souviennent. Mais plus personne pour y penser, aux forges, en les prononçant. Le fer sous nos pieds qui nous aimante, jusqu’à l’homme qui marche assez grand pour nous tirer de là.
La sûreté de son pas dans les rues de Billancourt ce jour de 1951, convoqué pour son tout premier essai : mystère. Pas là le photographe ambulant. Pas d’image, pas de confidences. Ceux qui le croisent, ils la voient, ou pas, sa détermination à se vendre, bras puissants, épaules solides, dos carré, à l’industrie automobile conquérante ? Ou dans sa marche, perceptible un vacillement au pied de la forteresse ? Si sa femme a insisté pour qu’il mette son costume, au moins la veste, ce qu’il a aux pieds et sur la tête, et s’il a eu le temps de déposer sa mauvaise valise à l’hôtel, vite jetée sur le lit qui s’enfonce, pourtant légère, on ne le sait pas non plus à cause du photographe qui n’est pas venu et qui n’y va peut être même jamais se poster juste devant le bureau d’embauche, sur le quai de Billancourt. Trop triste à voir, les types qui attendent, les têtes défaites par la trouille.
C’est un voyage exprès pour leur montrer, à ceux de la Régie, de quoi est capable le gars de la campagne, formé par le charron-forgeron du bourg, son seul certificat en poche. Une expédition un peu préparée par sa cousine par alliance, dite « petite Louise » ou Louisette - pour la différencier de sa mère une Louise aussi -, sa conscrite qui travaille au service du personnel. Arrivée dans la place dès 1935, elle, une énergique. Elle lui a dit qu’il perdait son temps dans sa boutique. Qu’il n’arriverait à rien. Qu’il était cuit. Que l’avenir c’était là. Elle l’a un peu secoué et l’artisan a fini par se décider, à cause de la mécanisation qui pousse petit à petit au rancart tout ce qu’on attelait depuis des siècles aux chevaux. Des tracteurs, descendants de ceux que Louis Renault avait tirés du char d’assaut FT à peine l’armistice de novembre 1918 signé, qui gagnent toutes les fermes. Des bâtons dans les roues de ceux qui les fabriquaient si subtilement, les roues et les brancards. À cause des pommiers qu’on arrache, du cidre et de la goutte en moins à garder, des barriques et des tonneaux qui finiront par pourrir mal abrités dans les coins des granges. Et voilà pour les tonneliers : il était aussi tonnelier. À cause des clients, jamais prêts à payer, les clients, et lui, si peu homme d’argent, qui répugne à les harceler. Pas facile de réclamer son dû. Que des gens de vieille connaissance, et même souvent, à un degré ou à un autre, de la parenté. Il n’aime pas ça, aller quémander, alors parle d’autre chose, tourne autour du pot, finit par dire, et eux qui promettent, qui promettent et puis rien. Ou alors des arrangements à la noix : un quartier d’une bête bonne à abattre bientôt, ou un petit fût bien rempli.
Les affaires ne peuvent pas aller en s’améliorant. Même si « l’art du charron est un de ceux dont l’utilité est la plus manifeste » - la définition avait commencé comme cela dans le Grand dictionnaire universel de Pierre Larousse, qui rendait aussi hommage à « une certaine habileté » qu’il fallait pour concevoir des roues qui tiennent bon les chemins. Le père, habile et astucieux et qui s’y entend à manier ∏ en tous sens pour ajuster ses rayons, ses diamètres et ses circonférences. Tous ses calculs de tête. Comme à la belote : toujours lui qui compte, jamais personne pour additionner plus vite autour du tapis de cartes bien usé, autrefois vert. Et son épouse, un peu loin, ne joue pas, le regarde, fière en pensant qu’il en a dans la tête. Aurait pu étudier.
Tirer un trait sur la vie d’avant. A 40 ans qu’il vient d’avoir et quatre enfants qui le poussent, tout plaquer. Départ solitaire, sans savoir comme ce sera long de loger la famille. Son stock de papier et d’enveloppes à en-tête « Charronnage et forge – Amand Sonnet – Saint-Laurent – à Céaucé (Orne) » qui y passe, épuisé au fil des lettres adressées par sa femme « Hôtel du Baromètre, 2, rue de Meudon Clamart (Seine) ». Comme s’il s’écrivait à lui-même, lui désormais coupé en deux. Dans les enveloppes le temps qu’il fait, ce qui vient au jardin, les pois qui ont fini par germer, la porrée qui lève, la vache et la chienne Rita comment elles vont, les dents des enfants qui poussent et celles qui tombent. Mais pas les mots qu’en février 1955 elle a hésité à écrire et préféré attendre samedi, avec encore l’espoir d’être démentie, pour les lui dire entre haut et bas : la cinquième naissance qui s’annonce quand on croyait en avoir fini. Un « ravisé » comme on dit. Si au moins c’était un garçon - le fils aîné a été suivi de trois filles -, on l’appellerait Sylvain. Mais contre mauvaise fortune bon cœur, une quatrième fille, la vraie dernière.
Toujours au bas de la lettre, l’attente du samedi qui les réunira et quand est-ce que ça finira cette vie là. Lui qui s’habitue à ne pas dire l’usine, juste à laisser voir quand il revient.
Raconter quoi, d’ailleurs, au soir de son premier jour d’ouvrier, ce lundi 11 juin 1951, s’il avait retrouvé sa femme comme dans les livres de lecture de l’école primaire les pères qui rentraient du travail retrouvaient les mères à la maison, un tricot dans les mains, un sourire aux lèvres ? Trop fier pour dire l’asservissement. Il la rejoint seulement au bout de la semaine - train à la gare du Maine-Montparnasse ou à Versailles-Chantiers, ligne Paris-Granville, jusqu’à Flers, puis Caen-Laval, jusqu’à Céaucé, passant par Domfront (« ville de malheur, arrivé à midi, pendu à une heure »), et puis le vélo, de la gare, où il l’a laissé, à la petite maison, valise ficelée sur le porte-bagages -, et pas besoin de mots pour qu’elle comprenne.
Ils en prennent pour cinq ans des retrouvailles, des lettres hebdomadaires et des jours décomptés du lundi. Le temps que ça prend de construire pour tous ceux qui font comme lui. Les chambres des meublés de Boulogne, Meudon, Sèvres ou Clamart, aubaines tristes des déracinés embauchés « chez P’tit Louis ».

Métiers
Ajusteurs en matrices,
calibreurs,
caristes,
chauffeurs de fours,
cisailleurs,
conducteurs d’engins de manutention,
couleurs,
décocheurs,
découpeurs,
ébarbeurs,
ébaucheurs,
écroûteurs,
estampeurs,
fileurs à froid,
formeurs en profilés (ou profils ?),
grenailleurs,
meuleurs,
monteurs,
mouleurs sur machines,
pontonniers,
ramasseurs de pièces,
régleurs,
scieurs,
tronçonneurs,
tuyauteurs,
en fait, au 62, où je pensais naïvement au début qu’ils s’appelaient tous forgerons, on avait besoin de tout un tas de mots pour dire au juste ce qu’ils faisaient. Je les classe par ordre alphabétique, ne faire de peine à personne, et j’en ajouterai tant que j’en trouverai des mots pour dire la diversité des hommes. Des mots qui collaient aux outils dans leurs mains et aux gestes accomplis. À ce qu’ils fabriquaient là.
Le registre de ce vocabulaire était bien plus étendu que celui des feuilles de paye. Là, quand il s’agissait de définir ce que valait une heure de leur boulot, on ne connaissait plus que sept grandes catégories d’ouvriers, des moins au plus qualifiés : les manœuvres, soit « ordinaires », soit « gros travaux », les ouvriers spécialisés, OS 1, OS 2, et les ouvriers professionnels, OP1, OP2, OP3. La classification qui valait pour toute la métallurgie parisienne depuis 1945, était dite « grille Parodi-Croizat » du nom de deux ministres du Travail qui avaient œuvré à sa mise au point.
Ceux des forges, quand on les faisait rentrer dans cette grille, ça donnait – au milieu des années cinquante, quand ils étaient environ 1200 – à peu près 10 % de manœuvres, 50 % d’OS et 40 % d’OP. Une répartition qui tranchait sur celle des autres départements de fabrication : c’est au 62 qu’on comptait proportionnellement le plus de professionnels. Ce que dit bien un ancien ouvrier qui témoigne pour la thèse de Laure Pitti : les forges, un atelier des plus durs et en même temps des « plus huppés en matière de qualification ». Mais il précise aussitôt que les professionnels des forges, c’étaient des Français, les manœuvres et les OS, des Algériens. Nuance.
Son mot « huppé » drôlement choisi pour ces gars-là, me renvoie directement au témoignage que je recueille moi, par téléphone, après lui avoir adressé un courrier lui expliquant ma démarche, auprès de Jacques Gautrat, fraiseur-outilleur à Billancourt et délégué du personnel de 1951 à 1972, devenu par la suite, études universitaires accomplies sur le tard après un accident, sociologue au CNRS. Auteur sous le nom de Daniel Mothé de l’ouvrage Militant chez Renault, publié au Seuil en 1965. « Votre père, forcément, je l’ai connu » il me dit quand je lui indique quelles années il a passées à la Régie. Il revient toujours, lui, en me parlant des forgerons, sur leur noblesse et celle de leur travail, et comme ils marchaient différemment des autres ouvriers, portant cette distinction dans leurs corps. Il me dit à la fois leur saleté épouvantable et leur noblesse, et leur identité de forgerons, fiers de ce qu’ils faisaient, prenant le pas sur celle d’ouvriers de chez Renault. On disait « la forge arrive » et les autres s’écartaient pour les laisser passer. Il évoque leur entrée à la cantine aussi bien que leur marche en tête des cortèges. Toujours mis en avant les forgerons. Font peur les forgerons.
Je me demande, leur noblesse, leur aura, jusqu’où elles les escortaient une fois sortis de l’usine, hors de portée de ses feux. Pas sûre qu’ils la ramenaient chez eux. La fatigue oui, mais la noblesse ?

Dimanche
Le dimanche, le père marche encore pour se délasser. Façon à lui d’effacer l’usine. Le citadin nouveau venu incorpore la géographie parisienne à pied et en autobus, pour bien voir où il passe. Parfois sans autre but que le périple en lui-même, comme quand il fait tout le tour de la ville en PC. Un voyage sans échappatoires, une prise de pouvoir sur les lieux encerclés. Longue boucle pour rien dont il goûte seul le charme. Petite Ceinture : ligne circulaire dont l’idée lui plaît bien, lui qui a fabriqué tellement de cercles de bois parfaits dans sa vie précédente. Les jours où il préparait son bois à courber, dans l’eau, il disait qu’il allait « faire du cercle ». Comme un lointain parent des frères Thonet de Vienne, d’autres fameux courbeurs de bois. Des collègues forcés au moins dans le choix des essences qui acceptent de plier, comme le hêtre.

Mon premier achat mobilier, quand je m’installerai dans un studio : un fauteuil Thonet, cinquante francs en salle des ventes, une affaire. Toujours avec moi, recanné ces derniers temps par une carmélite dans son couvent. Un coussin rond posé dessus et la chatte qui dort là souvent, roulée en boule de chat parfaite. Fauteuil installé à la table ronde de même provenance prolongeant mon bureau, désormais recouverte des livres sur Billancourt qui évincent petit à petit tous mes autres sujets d’étude. Il y en a un, en haut d’une pile, exact contemporain de l’embauche de mon père chez Renault, L’Automobile de France, « achevé d’imprimer en juin 1951 par les maîtres-imprimeurs Draeger Frères à Montrouge (Seine) ». Un album de prestige, pour lequel la Régie avait convié dans ses ateliers des photographes de talent chaleureusement remerciés à la fin de l’ouvrage « d’avoir compris que la grande industrie offrait aux artistes une source d’inspiration nouvelle et d’avoir su traduire par l’image la poésie du travail et de la machine ». On y voit les forges et les forgerons.

Déambulations paternelles dominicales, parfois juste se fondre au mouvement des marcheurs sur les grands boulevards ou visiter des cousines ennuyeuses, Clémence et Berthe, square Charles-Baudelaire, XIIe arrondissement, et Antoinette qui tient un hôtel meublé à Belleville. Personne pour accompagner le père ces dimanches-là. Mais s’il s’est décidé pour les puces, ce qu’il aime par-dessus tout, je lui emboîte le pas du mieux que je peux. « As-tu ton prêt ? ». Sa dernière goutte de café à peine bue, avoir son prêt pour prétendre partir avec lui. Notre mère qui veut toujours débarrasser « pour ne pas retrouver tout ça en rentrant », jamais prête à partir. Mais n’en a pas envie de toutes façons. Une casanière. Pas comme lui.
Dimanches après-midi de toutes saisons à fouiner ensemble sur les étals des puces de Saint-Ouen, Clignancourt, Vanves ou Montreuil – où on ne nous verra pas ce fameux dimanche d’égarement métropolitain. Improbable couple vieux père petite fille. Je le suis la première fois, juste curieuse de puces qui dépassent mon imagination. Voir à quel point la marchandise et les marchands grouillent de vermine – « que de la marambille » : la mère agacée qu’on ose refiler à d’autres ses vieilleries, surtout son linge. Et une fois que j’ai vu, fascinée par l’infinité des histoires possibles sur les étalages ; les vies d’avant des objets échoués là sur lesquelles greffer les nôtres en les achetant.
Le père cherche son bonheur, ferraille, outils, dans des cageots en bois juxtaposés à même le sol, surveillés par des types à drôles de têtes qui bougonnent des prix qui le sidèrent. Réplique qu’il sait ce que c’est et qu’il ne faut pas le prendre pour un imbécile. Achète finalement très peu par rapport à la quantité de pièces qu’il sort des cageots, examine sous toutes leurs coutures, laisse retomber lourdement, déçu. Moi pendant ce temps-là aspirée par les vieux journaux, les affiches ou les gravures de mode serrés dans des cartons à dessins. Mes deux ou trois francs de la semaine qui partent dans une planche d’encyclopédie dépecée, une demoiselle bien mise arrachée au Journal des modes ou un supplément illustré du Petit Journal choisi pour le fait divers pleine page. Et l’effroi dans les yeux des victimes, comme le jour de « L’assassinat d’Angèle Chèze » dimanche 23 mars 1902 , ou celui du « Drame parisien, le double suicide du faubourg Saint-Honoré », dimanche 7 juillet 1895.

Effarement maternel, des années plus tard, quand mes sœurs et moi – nous sommes alors encore quatre – déciderons de tenir un stand au vide-greniers organisé pour une Pentecôte passée en famille à Céaucé. Parce que tout le monde nous connaît et que les gens lorgneront sur nos affaires. Finalement, notre mère se prendra au jeu, s’amusera du bagout de ses petits-enfants et ne sera pas fâchée de céder, à une prof de dessin qui compte y mettre ses couleurs, les verres à ventouses qui l’encombraient depuis son veuvage. Il n’est plus là l’homme au dos large sur lequel les disposer savamment, la main et la parole rassurantes – comme d’autres fois, avec le même souci et la même application, elle lui confectionnait des cataplasmes. Partent aussi des torchons de chanvre, rêches, jamais utilisés, rescapés de plusieurs héritages. Bon débarras : du tissu vraiment trop raide, on ne peut rien en faire.

Tombeau
Les forgerons n’en finissaient pas de compter et recompter leurs morts. Rien qu’en 1967, ils avaient porté en terre
Louis Magnien le 22 mars, 65 ans, 40 ans de forges, 6 mois de retraite
Albert Bricka le 2 avril
Robert Montegut le 9 octobre
Alfred Chemineau le 22 du même mois
André Maurice le 25 toujours du même mois
Jean Carré le 5 novembre
et Jules Fouchard, trois jours plus tard.
« Ce genre de bilan n’apparaît pas dans les comptes de la Régie pour la simple raison qu’elle ne se reconnaît aucune responsabilité dans ces décès, aucune liaison selon elle entre le travail et le décès prématuré de ses ouvriers ». La nécrologie, c’est L’Echo des Metallos Renault, publié chaque mois par la section Renault du PCF qui la tenait. Les années précédentes, il y avait eu
Leneël,
Caron,
Lucas,
Deboul,
Lagoutte,
Laubardi, tous ceux-là avant même 55 ans,
Couderc, à 60, et encore
« la liste s’allonge tous les jours : le camarade Roger Léon est mort la semaine dernière. Il avait 50 ans. Depuis une vingtaine d’années il était aux forges. N’ayant plus la force suffisante pour assurer la production, il travaillait comme chauffeur de nuit ».
« Les forgerons : on en a assez de voir les copains mourir les uns après les autres sans arriver à la retraite ». C’était un grand titre à la une de L’Echo des Metallos Renault, n° 65, du 8 février 1963.
René Alexis, 64 ans
Maurice Varesnau, 52 ans
Marcel Coulon, dans sa 59e année, le 6 février 1964, il avait passé 35 ans dans les forges.
La Direction y allait de sa couronne mortuaire à chaque fois et franchement c’était plutôt mal perçu. Les gars du 62 s’étaient énervés après les obsèques de Marcel Coulon et avaient débrayé, unanimement, « les fleurs ça fait paternel, patron compréhensif et amical. Mais de cette amitié, de ces sentiments mesquins, les forgerons ne veulent pas […] La forge tue ? Non ! la Direction, le patron, les capitalistes tuent » (L’Echo des Metallos Renault, n° 20, du 28 février 1964).
Jean Montabru, 59 ans, forgeron depuis 15 ans
Angelo Culpo, 62 ans, 40 ans de forges
Eugène Villemenot, conduit à sa dernière demeure le 30 avril 1966 à 54 ans, il avait passé près de 40 ans dans les forges de la Régie.
Les survivants répétaient « la coupe est pleine » ou « combien de forgerons morts il va vous falloir ? » ou « un mort de trop » ou « encore un décès aux forges » ou « encore un qui ne profitera pas de sa retraite », mais autant parler à un mur.
En 1966, « Les trois derniers forgerons morts ces derniers mois sont décédés tous les trois d’un cancer du larynx. Les gaz, les fumées, le mazout des forges, la dureté du travail ne seraient-ils pas responsables de cette maladie ? » Pour la Direction, on ne mourait pas plus là qu’ailleurs, l’air était bon, et il fallait plutôt chercher du côté des « habitudes alimentaires » déplorables. Suivez mon regard, ils levaient trop le coude, c’était de leur faute. Autrement, ils vieillissaient normalement, selon elle. Culottée la direction, qui osait dire aussi qu’ils travaillaient trop vite, alors qu’ils ne pouvaient pas faire autrement : chronométrés, et quand une charge était prête et chauffée, pas le choix de traîner, bien obligés de taper dessus.

Rails
Plus ancienne conscience d’exister quelque part : dans un compartiment de train, ligne Paris-Granville forcément, la seule pratiquée par la famille. Ligne de vie. Ses aiguillages qui nous mènent. Sûrement pas le premier – j’ai alors moins d’un an – mais probablement le deuxième départ familial pour l’été à la campagne, en 1957. Train à vapeur et, même, la gare de Céaucé encore desservie après changement à Flers. Depuis la gare du Maine des arrêts sans nombre, des gares aussi improbables que celles de Sainte-Gauburge-Sainte-Colombe, arrêt unique pour deux saintes, du Merlerault ou de Nonnant-le-Pin. Et quand le train s’arrête à Argentan, toujours un peu longtemps, le père – un qui la connaît la ligne, toutes les semaines, tout seul, de 1951 à 1956, et son vélo au bout des rails – qui ne peut pas s’empêcher de proclamer « Argentan, Argentan, tout le monde descend, les imbéciles et les intelligents ». Un jour, le chef de gare en goguette aurait dit cela dans le haut-parleur, il s’en souvient et le répète quand on passe là, pour nous faire patienter, nous distraire. Comme un refrain.
Dans le voyage qui revient de si loin, deux bonnes sœurs austères, marron, complètent notre compartiment. Rien à voir avec les sympathiques bleues à grandes cornettes blanches qui papillonnent dans la cité pour aller faire les piqûres et qui disent bonjour en souriant à tout le monde. Chaleur et soif dans le train, mais rien à boire. Alors je pleure beaucoup, veux descendre à chaque fois que le train s’arrête et les bonnes sœurs ne supportent pas mon agitation, contenue par ma mère comme elle peut. En pensant qu’elles ne sont quand même pas très charitables et qu’on voit bien qu’elles ne savent pas ce que c’est que d’en avoir. Voyage interminable et soulagement affiché des religieuses quand on libère le compartiment avec nos valises un peu gondolées à fermetures renforcées au tendeur à vélo ou à la vieille ceinture de cuir, et peut-être en plus un ou deux petits cartons ficelés bien serrés. Obsession maternelle d’avoir des bagages portables par d’autres que son mari.
Un oncle qui nous attend avec sa carriole à cheval et nous conduit du bourg à Saint-Laurent. Une des dernières fois. Après, le train, diesel, n’arrive plus jusque là. L’oncle, pour nous récupérer, obligé d’aller plus loin, jusqu’à Domfront, puis jusqu’à Flers, dans sa 4CV bleue.
Quand on marche droit dans les champs derrière la maison au bord de la route, on arrive sur des rails, assez vite mais sans qu’on s’y attende vraiment, bocage, haies touffues, barrières de bois à ouvrir. En actionner le subtil contrepoids : la pierre si lourde posée à un bout, et l’autre qui ne demande qu’à s’envoler. On suit les rails pour aller chez un des oncles dont la ferme isolée est desservie par une chalière qui part d’un passage à niveau. On marche le long des rails et c’est une aventure, même si c’est bien rare qu’on soit dérangé par un train. A la fin, peut-être un par semaine. Parmi la suite des champs à traverser pour atteindre la voie unique – d’un côté Domfront, de l’autre Mayenne -, après « le plant » aux pommiers qui touche la maison, deux autres terres nous appartiennent, des pièces détachées : « le pré » et « le Pot-à-beurre ». Un nom qui dit la chance que c’est que de le recevoir en héritage, celui-là. Quand le remembrement passe, des années après qu’on a commencé à en entendre parler, parce que dans un maillage aussi serré c’est compliqué à faire, on perd ces deux champs, mais sur trois de ses côtés, on repousse les devises qui délimitaient « le plant ». En marchant droit derrière Saint-Laurent, maintenant, si quelqu’un y pensait encore, on pourrait atteindre beaucoup plus facilement les rails : les haies vives sont mortes. Juste avant le remembrement, les gens ont pris soin d’abattre les chênes et les perches des châtaigniers qui les élevaient vers le ciel, de crainte d’être perdants sur le bois avec les parcelles, sûrement pas si bien entourées, qu’on allait leur donner en échange. Pas question de se faire avoir. De toute façon, il n’y a plus de rails depuis longtemps et la trace s’en est même effacée. Juste dans le paysage pour nous la rappeler, de temps en temps, une maisonnette en ruines ou une alignée de traverses fichées en terre pour soutenir deux rangs de barbelés autour d’une vaste plantation de maïs qui boit trop et bouche la vue en été.

Retraite
Les mettre à la retraite avant 65 ans, ça tombait sous le sens quand on voyait à quel âge ils mouraient. Mais pas pour tout le monde. Dans une lettre qu’ils avaient adressée à la direction le 6 juillet 1954, six forgerons – des nommés Druhet, Ibar P., Noël, Cogniat, Demoussy et Lorthe – essayaient déjà de le lui démontrer. Posément, calmement, poliment, mais bien en vain.
« Les ouvriers travaillant aux forges, alarmés par le nombre toujours croissant de leurs camarades qui tombent malades et de ceux qui dès l’âge de 50 ans sont obligés de demander un autre emploi (n’ayant plus la force d’assumer le leur) ont décidé à l’unanimité de demander à la direction de bien vouloir se pencher sur un problème leur tenant particulièrement à cœur, à savoir l’obtention d’une retraite complémentaire dès l’âge de 55 ans.
À l’appui de cette demande, les signataires dûment désignés par eux ont constaté les faits suivants :
1) Les ouvriers après avoir passé 15 ou 20 ans aux forges ont perdu beaucoup de leurs moyens physiques. Ils sont menacés de surdité. Leur acuité visuelle est très diminuée à force de fixer l’acier ou le four incandescent. Ils souffrent tous de l’estomac et du foie, par la quantité inconcevable de liquide absorbé pour pouvoir résister à la température.
2) Dès l’âge de 50 ans la majorité de ces ouvriers se voient contraints d’accepter un déclassement, ne pouvant plus faire ce travail très pénible. Ce qui entraîne pour eux une perte de salaire tout en les obligeant à rester dans une atmosphère de bruit, de chaleur et de fumée qui n’est pas faite pour les guérir.
En conséquence et considérant le travail des forges comme exceptionnellement pénible, demandant une dépense physique anormale du corps, nous ne voyons pas d’ouvriers pouvant atteindre l’âge de 65 ans et profiter un peu d’un repos bien mérité.
C’est pourquoi nous demandons à la direction d’examiner ce problème avec toute l’attention qu’il mérite, des solutions favorables ayant déjà été appliquées dans des métiers pénibles. Comme pour les mineurs par exemple.
Nous demandons à ne pas voir en cette demande le procès d’un métier que nous aimons et que nous avons librement choisi, que nous estimons nécessaire et qui étant à la base de toute la production de l’usine a contribué largement à la prospérité actuelle de la Régie. »
C’était bien tourné, et même émouvant avec l’amour du travail, et Jean Myon, le directeur des relations sociales, avait fait suivre, mais un an plus tard, le 8 juillet 1955, au ministre du Travail et de la Sécurité Sociale. Un homme qui pensait à tout, le DRH avant la lettre, puisque dans le mot d’accompagnement, il précisait au ministre : « Nous vous signalons qu’il existe à la Régie Renault une récompense pour longs services accordée normalement à 65 ans à tout le personnel ayant une certaine ancienneté. Nous sommes tout disposés, dans la mesure où une décision serait prise sur le plan de la Sécurité Sociale à réviser les conditions d’attribution pour le personnel des ateliers à feux. » A qui ça faisait une belle jambe que la direction soit éventuellement prête à les décorer plus tôt, pour essayer de les décorer vivants.
« Dépense physique anormale du corps » : c’était bien ça.


Photos Martine Sonnet ©

17 avril 2007