Notes de peinture 1

D’octobre 1991 à juin 1992, Cécile Guyonneau a peint une série de neuf portraits dans les bruns : huit portraits de sa famille (dont deux de sa mère) et un autoportrait avec lequel elle a clos la série.
Durant ces neuf mois elle a tenu le journal de son travail, ce qu’est peindre une série des portraits, neuf portraits de personnes qu’on connaît et qu’on aime.
Elle a intitulé ce journal Notes de peinture.
Je lui ai parlé de l’atelier d’écriture qui commençait dans la classe de Chantal Anglade et de notre visite au musée d’Orsay. Elle a accepté de publier son journal en ligne, à l’intention de la classe de première S du lycée Georges-Braque d’Argenteuil.
Après avoir lu ce que fut terminer la série par un autoportrait, on lira le travail commencé, en octobre 1991, par les portraits de ses parents, de sa mère. Les autres portraits suivront au fil des semaines.
DD.


« Belleville, dimanche soir , 6 octobre.
(S’il y a un tant soit peu de logique dans l’univers et) Vu le nombre de verres et de vaisselle – ce soir un vase – que je casse depuis quelques jours (comme c’est du verre blanc et) le bonheur (que le verre blanc porte chance) devrait me débouler dessus rapidement. J’attends donc, à partir de demain, le bonheur de pied ferme ; espérons qu’il ne m’écrasera pas en me tombant dessus. D. »

Quand la porte s’est refermée doucement alors que je finissais la Série (elle n’a pas claqué), je ne savais pas si je sortais d’une pièce, si j’entrais dans une autre pièce, si j’entrais dans rien, s’il y aurait quelque chose lorsque je me retournerais après avoir fermé doucement la porte.
Aujourd’hui, j’y suis.
Je me retourne.
Et pour l’instant, je suis aveugle.

***

Vendredi 19 juin 1992
Je regarde l’autoportrait.
De plus en plus OK.
Un regard. Une clarté.
Pas tout à fait évident que c’est moi, mais c’est moi.
Petites retouches par petites retouches, je m’achemine.

Je suis traversée.
Traversée par tous ces êtres qui m’entourent.
Ils me traversent et je les restitue, au mieux des bribes qu’ils ont laissées en moi.
Ils sont ma trace, et moi je ne suis rien.
Je suis dans l’orbite de l’humanité, un p’tit truc accroché, c’est tout.

Je crois bien que ça y est je peux le dire : j’ai fini.

Dernier effleurement sur une mauvaise trace.
Léger coup de blanc sur une inutilité.
La Série est finie.

Les larmes me montent aux yeux.

Maintenant,
moi,
j’ai fini ce truc,
peindre ma source,
et me poser parmi eux.
Cœur serré. Comme si c’était un adieu.
Comme si, mais je n’en sais rien.

Voilà un autoportrait, où je voulais qu’il n’y ait rien.
Ni joie, ni tristesse, ni pitié, ni Commandeur.
Juste un regard.
Grave.
Non, même pas. Sérieux, attentif, posé. Oui.
Pour terminer il faut prendre beaucoup de temps, un temps infini, comme lorsqu’on freine en voiture, tout doucement, en amorti, pour ne sentir aucune secousse.
Mais quand même, à un moment, c’est fini. La voiture est immobile. Le tableau est fini. Il n’y a plus rien à faire dessus. Et malgré la douceur de l’amorti, quelque chose s’arrête, définitivement.
Neuf mois passés. Neuf mois passés avec ça dans la tête.
Cette présence.
Terminé.
Et maintenant, il faut laisser l’ouverture pour quelque chose d’autre.
Mais quoi d’autre peut prendre cette place-là ?
Je quitte la pièce.
Je referme doucement la porte.
Je ne fais pas de bruit.
Je suis face à la porte.
Je tourne le dos.
Un mur clair.
Une porte sombre.
Ma main sur la poignée de la porte.
Ma tête légèrement penchée.
Je fais très attention de ne pas claquer la porte.
Un vague sourire aux lèvres.
Une légère inquiétude au ventre.

Je quitte une pièce ? J’entre dans une pièce ? Je sors de la pièce que je quitte ? Ou bien est-ce que j’entre dans cet endroit-ci ?
Je ne fais pas de bruit. Pour ne pas troubler ce que je quitte ? Pour qu’on ne découvre pas que je suis entrée ?

***

8 octobre 1991
Avant-hier, vu au Louvre un portrait d’homme sur fond noir.
Envie immédiate de peindre mon père dans cette attitude de droiture, de sérieux.
Et ma mère.
D. m’envoie cette lettre :
« […] Quant à tes projets de portraits : au Louvre, M. Bertin par Ingres. Aujourd’hui, la plupart des portraits : le déclic de l’appareil photo. L’instantanéité de la présence. Autrefois, en peinture ; peut-être parce que la personne représentait toute la société, sa famille, sa classe sociale ; si bien qu’il fallait aussi longtemps pour le représenter. Et aujourd’hui, il suffit d’un déclic ? Cf. Andy Warhol : ses portraits photographiques reproduits sur toile (Marylin Monroe, etc.) : fondre le clic-clac de la photo à ce support permanent qu’est la toile peinte ? Il me semble que ces portraits sont un bon projet, je ne sais pas pourquoi […] »
Aujourd’hui, réussi à m’habiller en me correspondant. Un jean. Une ceinture en cuir clair. Des socquettes noires à pois blancs. Des chaussures chinoises en velours noir. Un tee-shirt vert. Une veste courte noire. Un gilet cachemire marron. Un foulard cachemire bleu . Un collier de perles. Du parfum. Et les yeux soulignés en noir.

Dimanche 13 octobre
Une semaine que je cherche une photo.
Je trie, je brûle, je jette.
Je découvre.
Je suis paralysée. Je ne peux tenir un pinceau, réfléchir à quoi que ce soit, voir personne.
Mais où est donc passée cette photo de mes parents ?

17 octobre
Urgence absolue de reprendre mes pinceaux.
Hier D. a appelé. Je n’avais pas la forme. Hier C. a téléphoné pour m’inviter à un spectacle de danse. J’étais ailleurs. Hier Dom m’a apporté une gravure de A. via F. qui revenait de Paris et aujourd’hui j’ai croisé F. qui était dans sa voiture. Je ne l’ai pas vue. Félix m’a avertie. Aujourd’hui D. a appelé. Je n’étais pas là. Aujourd’hui C. a appelé pour qu’on aille au cinéma lundi. J’ai refusé. Aujourd’hui A. a appelé. Elle vient la semaine du 11 novembre.

18 octobre
Ce soir : chagrin.

Samedi 19 octobre
Libération. Article « Rebonds » sur Mitterrand. Dernières pages du Grossman, Voir ci-dessous amour. Bruno Schulz. Une lettre. Sur l’exigence de travail en profondeur de l’écrivain. L’Infini, Marcelin Pleynet. Sur la Médiocrité, la Folie et l’Art. Que l’homme, l’Individu qui se sent fondu dans le FMI (Fonds Monétaire International ; dilution totale, dissolution, de l’Etat, des institutions, il n’y a plus que spectacle, le pouvoir est à l’Argent mondial), l’individu qui a une pensée vraie, existe, a une valeur.
Hier soir tard, repris mes pinceaux.
Je termine le Grand muet.
Derrière, deux projets se poussent.
Mes parents, portraits de ; chacun sur une toile ; penser au Greco.
Une silhouette assise sur une falaise surplombant la mer ; violet et gris.
Les deux pièces de mon puzzle interne recollées.
De nouveau entière.
Vingt-six ans que je tiens un journal.

21 octobre
Je vais peindre le portrait de mes parents.
Emotion.
Je les voudrais radieux.
Radieux-lares je me marre.
Des couleurs pastel.
De gros pastels à l’huile pour revenir sur mes toiles, par-dessus la peinture à l’eau, pour mieux modeler les visages.
Yeux ouverts tout à coup. Entière. Vivante.

23 octobre
Fini le Grossman.
Et, ce matin, une explosion de joie (dans la voiture) a essayé de me faire mourir.
Je pleurais de fou rire (dans la voiture) à l’idée de ma joie et du monde qui m’entoure, comme un anachronisme, une impossibilité. J’avais retrouvé l’Amour, l’Amour m’avait envahie jusqu’au bout des ongles, ce mot « Amour » méritait sa place sur Terre.
Grossman / Wenders Les Ailes du désir.

Vendredi 8 novembre
Je suis un champ de bataille, où ce que disent les écrivains se fait.
Comment contenir dans cette enveloppe – deux bras, deux jambes, une tête, un ventre – ces explosions ?
Image
Faiseuse d’image
Mère
Image de mère
Image de la mère
Anti-mère
Procréatrice
Haine des mots
Peur du langage
Je ne comprends rien
Rien à l’écrit
Il me parle
Il me traverse
Il me saisit par le corps
Et je me laisse faire

Vendredi 29 novembre
Seule ce week-end.
Peinture.
Préparer mes châssis.
Inquiétude.
Comment me remettre en état de peindre ?
1. Diptyque de mes parents.
2. Paysage avec quelqu’un.
Penser au ciel bleu foncé et parme.
Au vent.
Une silhouette ? Une épaule ? Un profil ? Vu de près ? Vu de loin ?
La mer à ses pieds. Tempête.
Une image dans ma tête.
Un tableau plus haut que large.
Je suis à la place de la personne et derrière elle, et je vois ce qui se passe en bas : la mer, déchaînée, grise.
Si un jour quelqu’un me demande : Est-ce que tu as le droit ?
Je répondrai : Oui, j’ai le droit.

Samedi 30 novembre
Attaqué les deux portraits de mes parents.
Commencé par ma mère.

Dimanche 1er décembre
Reproduire avec justesse un œil de mère, une bouche de mère, un menton de mère, une expression de mère… Dieu le Père à côté : rien de difficulté. Mais saisir une Mère.
Je reprends un œil, puis le nez, puis la bouche puis l’œil puis le contour puis un bout d’oreille et je recommence je passe du blanc partout etc.
Je regarde.
Il faut que je me remette au nez.
Exact il y a deux secondes et maintenant patatoïde.
À deux doigts des larmes.
Ma mère, de plus en plus quelqu’un.
De moins en moins elle.
Passée au blanc.
Fin de séance.

18 janvier 2007