Notes de peinture 4

Les dessins-peints :
1. Mon père
2. Ma mère
3. Jean-Luc
4. Sophie
5. Agnès
6. Stan
7. Pierre
8. Ma mère (après la cassure-mort de Pierre et c’est pourquoi je suis si énervée d’avoir égaré la photo de mes-parents-sur-la-plage)
9. Moi

Neuf dessins-peints.
Neuf tableaux familiaux.
Ce n’est pas de trop.

Si je peins à la « Mary Barnes », je suis bien sur la voie.
Je suis un oignon et je m’effeuille, je me pèle, j’enlève mes peaux peu à peu, j’essaie de retrouver mon cœur. Je suppose que les peaux de l’oignon abritent un cœur.

La couleur est hors-sujet.


Jeudi 12 décembre
Lettre à D. pas envoyée.
« 12 décembre 1991.
Voilà que je me suis radicalisé la tête (cf. polaroïd). A l’arrière-plan : les portraits (dessins-peints) de mes parents. (Doit-on dire le portrait de mes parents, les portraits de mes parents, ou les deux portraits de mes parents, ou les deux portraits de mes deux parents ?) »

Couper mes cheveux, m’épiler, peindre mes parents.

Que peut-on faire sur un visage, sinon lui tailler les cheveux ? Que peut-on faire sur un corps d’ailleurs : le faire grossir ? le faire maigrir ? l’épiler ? lui couper les cheveux ? le maquiller ? le vêtir ?


Samedi 14 décembre
Peindre des visages / Changer mon visage.
Mon travail de peinture / Mon corps.

Je prépare un châssis pour la troisième toile Famille.

Est-ce que j’ai vraiment un travail pictural ? Est-ce que je fais quelque chose ou bien quoi ?

Idiot de me demander si c’est moi qui suis folle. Idiot. Il n’y a pas de fou dans l’histoire.


Lundi 16 décembre
Vu C.G. et Pl.
Une peintre ; une autre en train de s’y mettre ; et moi.
Même vision ; même angle de vue.


Mardi 17 décembre
9 heures.
Ma coupe de cheveux : place nette, visage net.

14 heures.
Déouvert à L. (village nul à côté de F.) sur une place nulle (moderne, créée de toutes pièces) un café-resto nul (moderne, créé de toutes pièces) avec un nom nul (Excalibur) que j’aime (le café). D’où vient qu’un lieu est habité ? Que je l’aime ?

19 heures.
Au sujet de mes peintures :
— C’est cohérent. D.
— On dirait que ce n’est pas fini. V.

À propos du portrait de mes parents :
— Il y a une vraie recherche par rapport aux dessins. Dom.
— C’est fort, ce n’est pas neutre. F.

Au sujet du portrait de ma mère :
— On dirait une star des années 50. D.

C’est cela : 1960 environ.
Naissance de Sophie.
Ma mère ne le sait pas encore.
Elle ne sait pas encore que ce qu’elle engendre doit mourir.
« La mort : mal sexuellement transmissible. »

(PHOTOCOPIE D’UNE DES LETTRES SUR CÉZANNE DE RAINER MARIA RILKE ENVOYÉE PAR D., ENTRE AUTRES CHOSES, CECI : « SUT RAVALER SON AMOUR POUR LA POMME RÉELLE ET LE METTRE EN SÉCURITÉ POUR TOUJOURS DANS LA POMME PEINTE »)


Vendredi 20 décembre
Je revois mon histoire propre – celle de ma famille, ma fratrie - pour tous.
Jean-Luc viendra voir ce que j’ai fait.
Cette histoire lui appartient. Elle m’appartient aussi. Elle est à Sophie – pas de réponse à ma lettre, pas de réaction à l’envoi des polaroïds -. `À Agnès.
Mon prochain tableau sera en couleur. Très grand. Famille / Guernica.
Il n’obéira pas à la ressemblance (« Laissez aux morts… »)


Samedi 21 décembre
Démarré Jean-Luc.

Demandé à mon père de me ramener les photos de Stan-aux-mains-noires, de Pierre – lorsqu’il était jeune, avec une veste à carreaux -, d’eux deux – mes parents – accoudés sur la plage - photo prise par ma tante – celle que je n’arrive pas à retrouver.

Avant : je doute.

Fouillé dans mes photos hier. Pas ou pratiquement pas de photo de mes frères et sœurs. Il était temps que je me mette à les peindre.

Je m’y mets et le doute s’évanouit.

Quand j’ai demandé les photos manquantes à mon père, ma mère était à côté de lui, à l’écouteur. Le ton était léger, léger. A un moment, la voix de ma mère s’est brisée, légèrement. Oui, bien sûr, c’était tout naturel que Cécile nous demande des photos pour ses travaux picturaux, comme elle dit, bien naturel, c’est évident… Mais au fond, pourquoi ?


Dimanche 22 décembre
Jean-Luc.

En train d’apparaître.
Lui aussi torse nu.
Comme mon père.
Comme le Jewel des Bundren.

Il a tout son contour mais pas encore de visage.
Plusieurs essais déjà.

Employer un pinceau plus petit.

Jean-Luc a un verre à la main.
Agnès est de profil, genoux repliés contre elle.
Sophie est de profil, elle rit.


2 janvier 1992
Hier au moment de m’endormir : sensation de mourir ; de voir ce que ce serait au moment de ma mort ; une entrée flottante dans l’infini ; quelque chose s’est déchiré dans ma tête et j’ai vu ce passage, cette entrée. Ça allait très doucement, noir et couleurs. Bizarre. Ce matin en y repensant une pointe d’angoisse : ce serait cela alors !


Dimanche 5 janvier
— On dirait que ce n’est pas fini.
— Je n’aurais jamais cru que tu peignais de si grandes dimensions.
— Ça te ressemble. S.


Lundi 6 janvier
Redémarrage de l’année, du travail, du temps rythmé (vive l’école).
Je suis sous peinture. En état de peinture permanent.
À finir : la série Famille.
À faire : deux tableaux d’hommes.


Mercredi 8 janvier
Je regarde les photos envoyées par mes parents.
Etrange de contempler le visage de mon frère mort.
Celui-là, oui, cet enfant-là a été mon frère.
Et Stan.
Et ma mère.

JE METS À L’ABRI MON AMOUR POUR EUX DANS MA PEINTURE…

Cœur serré.

Hier O. est passée. Elle a vu mon travail, m’a demandé si j’allais exposer, doit se remettre à peindre.
Je ne dois plus m’y remettre, j’y suis.

Lundi coup de téléphone de D. Sa mère est à l’hôpital. Mardi, lettre de I. Son père sort de l’hôpital. Maladie.
Pour F., le fait que je ne peigne pas la série Famille en couleur, ou plutôt que je la peigne en monochrome, marron, c’est parce que c’est le passé, comme des photos du passé. Je n’y avais pas pensé. Je ne sais pas si c’est juste.

Me limiter dans le temps pour terminer cette Série.
Un tableau par semaine.

Photo de Pierre.
Ce garçon-là, ma mère l’a embrassé. C’était son enfant, son petit doux.


Jeudi 9 janvier
Je me sens en danger : pas de travail alimentaire. Je n’y crois plus. Le démarchage : très dur. Une semaine que je me laisse envahir par le « rien faire » à part des coups de fil. Ce matin, l’angoisse du chômage. Le travail alimentaire est moteur : il m’entraîne pour tout.


Samedi 11 janvier
Jean-Luc.
Difficile.
Je ne sais plus si c’est ressemblant ou si c’est la peinture qui m’est familière.


Dimanche 12 janvier
Fini Jean-Luc hier soir.
Pas facile de peindre un œil, une bouche.

POLAROÏD

Je regarde la photo apparaître : distance du modèle au peint.
Il a un beau nez.


Lundi 13 janvier
Sophie.
J’attaque et finis cette semaine.

Photo de Sophie.
Floue, de profil, elle rit.
Légèrement inquiète de la peindre.
A. au téléphone jeudi : tout est OK.
A au téléphone hier : par terre. Dents de scie.
La maman de D. : très mal.
Je n’ai pas de travail alimentaire.


Samedi 18 janvier
Reçu ce jour le manuscrit de D. Deux parties. Amour.
Quelquefois dépourvue d’amour, lavée d’amour, désamourée. Quelquefois submergée d’amour. L’amour.


Dimanche 19 janvier
Sophie.
Pas facile.
La main OK.
Tout effacé le reste.
L’épaule OK.
Le menton, l’oreille.
Entre l’oreille et le bas de la joue, c’est là que je la tiens.
Tout part de là.
Tout à coup, une relation entre deux parties tient le coup.


Lundi 20 janvier
Chasser Agnès de Sophie.
Je gratte, je blanchis.

Quand j’en aurai cinq de faits, quand Agnès sera finie, j’aurai dépassé la moitié de la Série.

PHOTOCOPIE DU TABLEAU DE KANTOR : JE PORTE LE TABLEAU SUR LEQUEL JE SUIS PEINT COMME JE PORTE LE TABLEAU, 1988


Jeudi 23 janvier
Un rêve de Rébecca.
Papa était très malade. S’il allait sur un bateau, il était sauvé. S’il allait sur terre, il allait mourir.


Samedi 25 janvier
Matin de neige. Blancheur totale dans la grande pièce.

Sophie.
Je lui ai envoyé un polaroïd avec le tableau des parents. Depuis j’attends. Pas un mot, pas un coup de téléphone. Ma lettre n’est peut-être pas arrivée.

Je parle de ce que je fais avec D.


Dimanche 26 janvier
Terminé le portrait de Sophie.
C’est elle.
Et si on regarde la photo…
Ecroulée de rire.
Le front trop bas.
Pas vraiment réussie.
Dom me dit : « C’est elle. »
J’ai peint très clair, très fin.

POLAROID

Deux semaines par portrait à peu près.
Le châssis. Les premières ébauches. Les repassages en blanc. Et le travail pointu. Lundi, mardi ; mercredi. Vendredi, samedi, dimanche. Samedi et dimanche suivants.
La semaine prochaine : Agnès.

Le travail alimentaire rentre. Tenir le rythme.
Agnès : finie avant les vacances de février.
Mars : Pierre et Stan.
Avril : ma mère et moi.


Jeudi 30 janvier
Agnès, la cinquième dans la série des neuf. Le centre sera fait. Cette inversion entre A. et S.

1 2 3 4 5 6 7 8 9
P M1 JL S A St P M2 C

Je la voudrais belle, épaules dénudées, cou, etc.

Cette fureur qui est en moi et qui explose sur les toiles.


Jeudi 6 février
Inutile de tourner autour : démarrer Agnès.


Dimanche 9 février
Agnès.
Chaque visage qui se dégage est faux.
Un masque.
Le passage au blanc la rend à elle-même.
Stoppée à tout le contour, plus le menton.
Je recommence.


Lundi 10 février
Agnès.
Laissé ce travail hier : il y a un vrai visage sur le tableau.
Mais ce n’est pas le sien.

18 janvier 2007