Notes de peinture 6

Lundi 27 avril, 22 heures
Démarré Pierre.
Premiers traits justes. Absolument.
Il est là.
Après c’est moi.
Est-ce que j’y arriverai ?

Je peins mon frère mort.
Pierre a été.
Et je le peins.
Sur la photo il est en colère.
La bouche vers le bas.
C’est noué dans mon ventre.

Ils y sont tous. Il a sa place là.
Je suis impressionnée. De lui au milieu d’eux. Il y a si longtemps peut-être.
Ça me fait peur de faire apparaître son visage.
— Je te cause. Tu m’entends ?
— D’abord, est-ce que j’ai le droit pour ton image ?
Qu’est-ce que ça peut vouloir dire : je peins mon frère mort.
Chair de poule.
Faire apparaître ce visage. Est-ce bien raisonnable ?
Le garder flou ? Comme est flou le visage de Stan ?

Stan : la bonne main, la mauvaise main.
Bien sûr que tout est faux.
Bien sûr que tout est juste.

Terrassée instantanément par l’énormité de la chose.
Un visage. Ton visage. Ce visage. Ça me fait peur.
Il y a quelque chose là.

— Dis, on peut peindre un mort ?
— J’ai si peur…

Il y a un nœud. Quelque chose. C’est pas gratuit. Il y a à réfléchir.
Si je le peins, qu’est-ce que ça veut dire ?
Et si je ne le peins pas ?

— Tu l’as pas peint ?
— Non.

— Tu l’as peint ?
— Oui

— Dis, on a le droit de peindre un mort ?
— Tu te posais déjà la question au moment de peindre les vivants.

— Un mort, c’est quelqu’un qui a été vivant. Il a eu un visage. Et il n’en a plus.
— Oui, j’imagine souvent ce qu’il est devenu maintenant. Un squelette dans sa tombe. Non ! Non !

Voilà, on pousse là-dedans. Là, dans cette eau chaude, dans le noir et on se retrouve là, à un moment, encore le noir, et entre, on essaie de comprendre. De se mettre au-dessus. Enfin, moi j’essaie. Et je me trompe. Il faut se mettre dedans, à l’intérieur, rentrer dedans, dans la vie.
Et moi, ça s’est cassé quand Pierre est mort, parce que ce n’était pas juste de voir ça : ma mère pleurer et pleurer, et mon père, sombre, désespéré. Il y avait eu quelque chose de grave. Ce qui était grave, c’était que Pierre était mort. C’était grave et solennel.

Je ne découvrirai rien. Mais je ne sais pas si je pourrai peindre. J’ai aussi peur que quand j’ai peint A.

Agnès et Jean-Luc étaient à la maison, au moment de la mort de Pierre. Sophie et moi étions chez les F.
Et ils sont arrivés tous les deux, l’air très grave, très solennel.
— Il faut qu’on vous parle…
— Votre frère Pierre est mort.
Maman en pleurs. Papa. Leur chagrin.

L’enterrement.
Maman a fait teindre son manteau vert en noir.
Je ne voulais pas la quitter.
Je voulais monter avec elle à côté du… cercueil (carrosse).

Il y a eu la messe.
Des jeunes gens ont porté le cercueil sur leurs épaules.
Sophie et moi n’avons pas été au cimetière.
C’était le 23 avril. (C’est R. qui me l’a dit, incidemment. Je suis allée la chercher le jeudi 23 avril à Bx. Elle revenait des B.)
Le 23 avril que Pierre est mort.
Il y avait un drôle de temps au moment de l’enterrement. Il faisait frisquette. La lumière était assez claire.
Je ne sais pas comment j’étais habillée.
Quelques semaines ou mois plutôt, Dominique B. était mort. À peu près l’âge de Pierre. Les B.

Jean-Luc a fait des cauchemars.
Il a reparlé de Stan et de Pierre pour la première fois devant moi en 1991.
Pierre est mort en 1966.
Le 23 avril 1966 exactement.

1962 : Papy,
1964 : Gérard, le mari d’Mimi,
1966 : Pierre,
1968 : méningite de Sophie,
1970 : mon accident de cheval,
1972 : rien,
1974 : il ne s’est rien passé,
1975 : naissance de Sam.

La vapeur s’est renversée. Enfin. Y a pas d’raison.

Après, dans le quartier, c’était au tour des autres : Philippe D., Bernard B., mon ami d’enfance. Jean-Louis et moi, on s’est sauvés avant. Mais c’est terrible, terrible.
Et puis, il y a eu Mme D., Mme C.

Et puis Loïc D., un grand choc.
Et puis, il y a un mois, M.T.
Décédé.

Chez les T., Denis.
Denis, exactement le même âge que Pierre.
C’étaient des amis d’enfance.
Quand Pierre est mort, Denis s’est isolé chez ses parents.
Je l’ai peut-être revu une fois depuis que Pierre est mort, ça fait… 1992 – 1966 = vingt-six ans. Dis donc.
Et maintenant son père est mort.
Quand je demandais à mes parents :
— Qu’est-ce qu’il devient Denis, à la fin ?
— On ne sait pas. On ne le voit jamais.

M. et Mme B. m’ont donné une photo de Bernard, à moto.
Bernard et moi.
Quand il se faisait frapper parce qu’il s’était fait mal : ça me mettait en rage.

Et puis après, il y a eu Stan. Il s’est suicidé avec l’amour de sa vie. Une femme dépressive, qu’il aimait, et qui l’a entraîné.
Tous les deux, des barbituriques. Endormis. Côte à côte sur un même lit.
Stan, enterré à côté de Pierre. « Retrouver mon frère Pierre. »
Stan, envoyé une poupée en porcelaine, brisée, dans un petit paquet, à Sophie, sa petite sœur, avant de se tuer.

Pierre est là, c’est certain, sur ce tableau.
Mais à quoi bon le faire apparaître ?
Il est tellement là, rien qu’avec ces trois traits.

Je vais me peindre.
C’est trop terrible.
Miroir. Toile. Pinceau. Avanti !

Si je le fais, je le réussis.
Le problème n’est pas là.
Peut-être que je préfère qu’il garde son secret, puisque son secret s’est arrêté en cours de route.
Peut-être.
Peut-être que c’est plus loyal.

Je me dégonfle aussi. Peut-être que c’est ça.
Est-ce qu’un peintre a déjà peint un mort ?

Les mains de Stan le disent bien.
— Non, non, disent-elles timidement. Non, pas ça.
Pas ça quoi ?

Pierre est seul dans son tableau blanc.

Voilà, c’est ça.
L’insupportable.
De le laisser seul.
Un enfant.
Seul.
Dans sa tombe.
Etre malade.
Devenir aveugle.
Mourir.

Seul, dans son grand tableau blanc, qui nous regarde.

Nous, les demeurés.

Sophie rit ; Agnès regarde ; Jean-Luc est ironique ; M. sourit deux fois ; P. regarde sa main ; S. tend les mains. Oui.

18 mars 2007