Il existe un écart...

I.

Il existe un écart entre ma pensée quand je la pense et ma pensée quand je l’écris - c’est sur cet écart-là que je m’interroge.
« Écart » est-il le mot qui convient ? Sans doute, dans la mesure où cet écart n’est pas une séparation. Car ce dont, de ma pensée, je suis réellement séparée, je n’y ai pas du tout accès. Mais cet écart est-il un trou ou une distance ?
Comme ma parole, ma pensée tombe dans des chausse-trapes. Je parle, je pense - et soudain le trou, l’absence, le silence - silence de la parole ou silence de la pensée. Silence ne dit pas assez la désertion brusque du corps par les mots au profit d’états muets qui relèvent du non-être (comme on dirait je non-suis quelque chose ou quelqu’un, car il est si difficile d’occuper un nom, et comment occuper un mot ? Là, n’occupe plus rien). N’a plus qu’à plier bagage. (Autant éplucher d’utiles pommes de terre.) Une stratégie récente consiste à se lever, faire quelques pas, ébrouer ce corps privé de langage. Il arrive que pensée ou parole reviennent alors.

La distance entre ma pensée quand je la pense et ma pensée quand je l’écris n’en existe pas moins. Elle traduit le passage d’ignorer à prendre connaissance de. Peu de temps s’écoule entre penser et écrire. Assise sur les marches d’une cuisine à regarder un jardin, quelques minutes, le temps de se lever, prendre le carnet noir et le stylo jamais loin, se rasseoir et écrire. Quelques secondes, si je me tiens à la table où je travaille.
Je regardais, j’ai pensé et je m’apprête à écrire : « Le ciel est bleu », or j’écris : « Le ciel est patient », et je sais d’emblée que le ciel est véritablement patient plutôt que bleu.
Qu’est-il arrivé entre la pensée de ce « bleu » et l’écriture de ce « patient » ?
Et ce qui est arrivé est arrivé à quoi ? Quelle connexion - et de quelle sorte - s’est-elle produite entre ma pensée, ma main et le stylo (ou le clavier de l’ordinateur) ? Quelle conscience ou quelle connaissance du ciel que je n’avais pas ? Et comment suis-je certaine désormais que le ciel est véritablement patient plutôt que bleu ?

Comme dans ce récit, je découvre ce que je pense en l’écrivant.

Cet écart a toujours existé. Écrire en sait davantage que moi, qui n’ai jamais rien pu savoir ni apprendre ni comprendre.
Je travaille à me fier à ce que j’écris, même quand je n’écris pas. Est-ce à dire que je travaille à supprimer l’écart ? C’est possible, mais l’écrire ne provoque aucun effet de certitude à ce sujet. Je travaille à établir une connexion permanente entre ma pensée, ma main et le stylo (ou le clavier de l’ordinateur), même quand je ne pense aucune pensée, même quand ma main ne tient aucun stylo, ne frappe sur aucun clavier.

Si je veux prendre connaissance de ce que je pense, je dois l’écrire. Tant que je n’écris pas, ma pensée ne travaille pas. Le travail de ma pensée c’est son écriture, pas sa pensée.

Un éclaircissement peut apparaître à dire sa pensée à l’autre, un interlocuteur. Existe-t-il une équivalence entre ma pensée quand je l’écris et ma pensée quand je la dis ?
Écrire sa pensée est un travail. La dire en est-elle également un ?
Dans les deux cas la pensée se constitue à se formuler, à se risquer dehors - vers l’écrit ; vers l’autre. Il apparaît que la pensée a besoin d’une opération de transformation : par l’écrit ; par l’adresse.

L’exactitude de ma pensée se fait jour quand je l’écris. Dans ma pensée qui pense se glissent des pensées qui ne sont pas les miennes, un monde, des mots qui ne sont pas les miens. « Ciel bleu » en fait partie.
L’écrit leur fait barrage.
Je suis au plus proche de ma pensée quand je l’écris, pas quand je la pense. Il y a un effet d’exactitude par l’écrit qui ne s’opère pas par la pensée.

Je suis en quête de l’exactitude de ma pensée - pas de la vérité. Écrire ce que je pense met au jour cette exactitude. Que se passe-t-il durant le travail de l’écriture qui révèle l’exactitude de la pensée ?
Je peux penser inexact ; je ne peux pas écrire inexact.
L’exactitude de ma pensée quand je l’écris peut être une erreur mais la formulation de cette erreur est exacte.
Ce que je pense peut être exact en tant que vérité mais faux en tant que formulation de ma pensée. L’important n’est pas que ce que je pense soit vrai ou faux mais que je pense exactement (ou pas) ce que je pense. J’attache plus d’attention à penser exactement une erreur qui est mienne qu’à penser inexactement une vérité qui ne l’est pas.
Je tente de penser en ma propre pensée.

Ce que je ne sais pas penser, je ne le pense pas.

II.

je suis partie récrire le chapitre 2 d’un roman
il y avait la campagne, des poulains de l’autre côté de l’étang, des canards bleus, des bagarres entre un chat sauvage et deux chattes, un chien que la vie de Stéphane Mallarmé endort, dans le grenier trois tableaux en cours
je ne voyais presque rien
il y avait un rossignol la nuit, des moutons, des paons et des oies le jour
je n’entendais presque rien
chaque fois tout se me défile

quand j’ai eu fini de récrire j’ai écrit ce texte
il dit quelque chose de pas inexact de écrire
il dit quelque chose de quand on (je) récrit (un chapitre de roman)

écrire [roman] à partir de là où il y a de ce [corps] en extrême proximité de soi quand on ne écrit pas [roman]

[corps qui] enfle et désenfle selon séquences de travail respiration organique qui traverse ventre cou dos puis fraie tout le [corps]

entre et sort de ce [corps]
une machine en écrire

en danger
dansger

pas le laver
ce
[corps]

pas le mettre à regarder pas le mettre à écouter

le garer
le rencarder
le renoncer

déplacer [ce] sous atmosphère de vide jusqu’à épaisseurs et profondeurs de frondaisons/extractions de un statut de le réel que [on] va conduire délicatement
en forc
e
en viv
e vers
concrètement matériellement physiquement les-mots-qui font présence au [corps] font ses sens et ses sons autour de appel-trou qui annonce que [on] connaîtrait pas plutôt que connaître

éviter hors-le

[corps qui] place [corps qui] voile [corps qui] obscurcit [corps qui] raccourcit ses terminaisons au noir que il touche

savoir quelque chose de ça quand [on] le écrit
au
matin petit nœud au bout de ces doigts
-là du dire là-haut
ho
sas profile de eau et de t
erre sas

pas éloigner le [ce corps] trop de axe son
vite courant-battu
vite las-troué perclus d’enclumes absent de
le savoir pas de ça
à retourner les flèches [on] s’esquinte
personne qui personne qui personne qui singulier
pluriel toujours de la visitation
dla langue
dla dla langue
dla dla dla langue qui
[roman]
blie pas ou
[roman]
qui
claque
trempe le temps dans sa soupe au namor pas choir quand point d’impact le pointe se é de pingle xtrait

le titre c’est [sans titre]
c’est le [titre de] ce que je ne sais pas dire plus exactement

III.

penser existe-t-il ailleurs que dans le crâne ? existe-t-il hors de ?

je pense/j’ai la pensée de/une pensée me traverse/parcourt
je ne suis pas le contenant de ma pensée/penser est un acte

quand je pense, j’agis à penser

l’acte de penser/l’acte d’écrire/penser intransitivement comme écrire intransitivement - avant tout contenu. Avant tout contenu, mettre penser à l’œuvre, au travail
le premier travail de penser est de parvenir aux contenus qui n’est pas : aux pensées. Et c’est un rude travail.
quoi penser ?, je demande, qui n’est pas : à quoi penser ?
penser le jardin/penser le monde/ penser la mort

penser a trait à (quelque chose)
passer de la pensée à penser

je pense, donc rien

je pense à toi : qu’ y a-t-il dans ce à qui me détourne de toi, m’égare loin de toi, me sépare de toi comme on va à Orléans quand on n’y habite pas

(il y a longtemps : comment continuer de penser pendant que j’écris un roman ?)
penser surgit avec soi

je pense : s’il y a mort c’est qu’il y a eu naissance
que s’il y a naissance il y aura mort est une pensée - mais que je ne pense pas

je saisis mes pensées par le collet
que voulez-vous ? je les interpelle
de quoi voulez-vous me détourner ? me divertir ?
Regarde-nous évoluer, me lancent-elles. Ne nous élevons-nous pas avec vigueur et élégance ? Ne sommes-nous pas terriblement actuelles ? (j’en parle au féminin par convention grammaticale - en parlant au masculin je dirais de même)
à penser, elles ou ils disparaissent

voilà pourquoi la pensée que le ciel est bleu n’a pas l’exactitude et la certitude de penser que le ciel est patient

(je parlerai de dire une autre fois)

Dominique Dussidour - 23 janvier 2002