Notes de peinture 9

— Pour Agnès déjà tu l’as dit que ce n’était pas elle.
— Oui. Il y en a deux qui ne sont pas ressemblants : c’est Agnès et toi. Excuse-moi. Il faut peut-être que je m’habitue. La bouche est trop pincée. Le nez trop gros.

Je croyais avoir fini.

Je ne sais plus rien.

Jeudi 18 juin, 10h30

Au travail.

Qu’est-ce que je cherche en peignant ces tableaux ?

Qu’est-ce que je cherche en me représentant ?

Agnès est OK, je l’ai menée là où je voulais. Elle est ressemblante.

Trancher dans ma ressemblance.

Me suis-je menée là où je voulais ?

Si je regarde le regard, c’est oui.

Je suis en route, je suis mobile, ce tableau est une étape.

J’évolue et la peinture saisit un instant de moi.

Dom :
— Enlève cette barre que tu as mise sur le nez, ça ne sert à rien. Et cette ride, elle n’est pas du bon côté.

Oui, mais moi je me regarde dans la glace, et, de mon point de vue, elle est du bon côté ; mon œil droit est face à mon œil droit dans la glace ; mon œil droit est face à l’œil gauche de Dom. Fallait-il que je travaille d’après photo ?

Je me regarde indéfiniment les yeux plissés.

Comment trancher ?

11h30

Téléphone.

A.B.

Hospitalisée mardi. Cellules suspectes au sein.

11h32

Le courrier.

Lettre de D. Son écriture. Son roman. Mon petit texte. « Je trouve superbes tes notes sur tes tableaux. As-tu essayé de voir les autres ? […] »

Lettre de A. « J’ai reçu ton texte ce matin (n’ose plus jamais me dire que tu ne sais pas écrire !). Les larmes me hantent encore depuis. Je t’écris […] »

Hier, Percy Sledge à la télé, When a man loves a woman.

15 heures

L’autoportrait, A.B., la lettre de D., la lettre de A., le roman de D., Percy Sledge, trop bouleversée par, tout écarquillée dans moi.

16 heures

Relu le texte. Est-ce que dans ce texte est contenue toute l’histoire ?

J’aurais pu parler de… et de … J’aurais pu. Mais voilà, il faut aller au-delà, marcher et enjamber tout ça, tendre le cou, la tête, regarder loin devant. C’est pour cela que l’on vit aussi. Sans savoir. Sans voir. On écoute, sans entendre.

Et c’est pour cela qu’il y en a qui écrivent et qui peignent.

Certainement. Pour voir et savoir en même temps.

Sauf que je n’y crois pas. Qu’on peut savoir. On part comme on est venu. On va ailleurs, c’est tout. Un autre inconnu.

17 heures

Autoportrait.

Yeux un peu trop rapprochés.

Tête un peu trop longue.

Que vais-je faire après tout ça ?

Contrecoller le Laissez venir à moi. Pour l’avoir et le voir. Ressortir Les Bundren, pour les voir.

Sortir tous mes tableaux. Pour voir.

Les Bundren : au-dessus du piano

La Série : à gauche de la cheminée

Le triptyque : sous l’escalier

Tango

La folle et le batelier

Big Sur

La femme dans la bergerie. Laissez venir à moi. L’homme nu.

18 heures

Vu à la ferme un chien avec un côté du visage noir et l’autre blanc.

21 heures

Montré à Dom les lettres de A. et D., et le texte.

Je veux qu’il sache où je suis. Pas envie qu’un jour nous nous réveillions étrangers totalement l’un à l’autre.

21h15

Le tableau Cécile est en passe d’être terminé.

Et ainsi la Série.

Vendredi 19 juin 1992

Je regarde l’autoportrait… de plus en plus OK… un regard une clarté… peut-être pas tout à fait évident que c’est moi mais c’est moi… toutes petites retouches par toutes petites retouches je m’achemine…

Je crois bien que ça y est je peux le dire j’ai fini.


Merci à Dominique Dussidour.

Merci à remue.net pour son accueil amical et attentif.

30 avril 2007