Jérôme Gontier, Texte inédit 3, Continuez

Le premier extrait de Continuez est ici et le deuxième ici.
Voici le troisième. [SR]


Céans, 1ère partie, chapitre 2, extrait n° 2.

[…]

39. Pour des raisons qui ne m’appartiennent pas toujours, parfois aussi me voilà en avance : je veux parler alors d’une avance assez conséquente pour me dire vraiment tel, je veux dire une avance qui ménage assez de temps devant pour escompter en jouir comme je l’entends n’est-ce pas.

40. Et, dans ce cas, je vais quelque part où je m’arrête.

41. (Les raisons qui ne m’appartiennent pas toujours sont dues aux aléas, celles qui sont à moi me sont dues mais je n’en dirai rien, toutes me mènent au même endroit qui est un point crucial où je m’arrête et qui varie aussi car je possède alors encore le choix pas si minime que ça non plus entre plusieurs : je vais ici ou là qui est toujours ici quand j’y suis, je bois ceci ou bien cela – ça dépend des heures, ça dépend des jours.

42. Ce qu’ensuite j’y fais dépend beaucoup aussi mais ce qui ne dépend pas c’est que toujours je dépose la monnaie sur la table ou le comptoir à la fin et si nécessaire attends qu’on me la rende et dis merci avant de m’en aller, puis : au revoir.)

43. Ou bien je déambule à pas lents, quiets, sans but parmi les rues lorsqu’il fait beau par exemple ou que j’en ai envie ou que je n’ai pas le temps selon moi d’aller où m’arrêter ou d’autres choses qui sont des raisons du même genre, excellentes je trouve et qui varient beaucoup, donc, aussi.

44. Quelquefois alors pendant ce temps que je déambule quiet et lent sans but je compte mes pas mais pas toujours, ou je chantonne mais pas toujours non plus : cela dépend des heures, cela dépend des jours, cela dépend de mon humeur.

45. Ce que je chantonne aussi dépend des heures, des jours, de mon humeur mais généralement quand même c’est gai car sinon à quoi bon chantonner ?

46. Du reste, que je déambule sans but parmi les rues à pas lents et quiets n’est qu’une façon de parler car en réalité s’il est vrai que je déambule à pas dits tels ce n’est pas tout à fait sans but car je me dois la vérité et est-ce que j’ai le choix, encore une fois ?

47. Le but en fait est de passer le temps dans tous les sens, de réfléchir en chantonnant ou en comptant ses pas, d’investir quelque chose qui est un espace physique et verbal, musical aussi bien plein de temps avant d’en pénétrer un autre à l’heure fixée vers quoi j’avance, qui sera lui aussi un espace physique et verbal, musical aussi bien plein de temps mais autre.

48. – Rigoureusement autre.

49. (Une rue quelque part par là se nomme rue de la Santé : il m’arrive d’y parquer mon auto ou de l’emprunter à pied dans les deux sens mais pas plus que les autres rues qui me voient déambulant lent, – c’est une rue comme une autre pour moi, cela dit en passant.)

50. Parfois aussi je stationne quelques minutes debout devant un distributeur automatique.

51. J’ai prévu dans ce cas car je suis quelqu’un organisé, extrêmement rigoureux quand je veux avant le départ de mes obligations professionnelles ou domestiques qui par définition ne peuvent se contourner, je crois ou bien encore de quelque lieu qui ne regarde que moi, lui et dont je ne dirai rien toujours, donc le temps que je perdrai devant la machine afin de ne pas me mettre en retard quand sonnera l’heure fixée vers quoi j’avance même arrêté.

52. – Mais, réfléchis-je parfois : Automate ou pas peut-on y perdre son temps ?

53. Comment s’y prend-on exactement pour perdre son temps ?

54. A rebours, que veut dire le gagner ?

55. Finalement, peut-être alors et tous comptes faits en y réfléchissant bien et d’une certaine manière : fait-on autre chose et tout le temps que perdre son temps si l’on entend ce que cela veut dire ?
56. Gagner son temps est-il en effet très franchement concevable et comment s’y prend-on pour ce faire ?

57. Oui, oui : quel est le secret qui fait gagner son temps ?

58. Et qu’est ce temps et de quoi est-il fait s’il s’admet qu’on puisse à l’envi l’encaisser le dilapider ou encore l’épargner ?

59. Serait-ce un trésor, un tribut, une monnaie d’échange ?

60. Mais qui en fixe le prix alors, qui ?

61. Selon quel cours ?

62. Quelle prise exacte a-t-on sur lui, je veux dire : le temps ?

63. Qu’est-ce qui de lui échappe toujours et qu’est-ce qu’on tient de lui, suivant quelles modalités, et quelles modalités fixées par qui, par quel opérateur ?

64. Qu’est-ce qu’on en sauve et pour quoi faire au juste ?

65. Peut-on acquiescer sans rire à la déclaration suivante : Pour nous, physiciens dans l’âme, le temps n’existe pas.

66. – Qu’est-ce que ça veut dire ?

67. Etcetera.

[…]


Jérôme Gontier, né en 1970. vit et travaille à Rennes. auteur de (ergo sum), éditions al dante, 2002, et d’autres textes en revues. Continuez est à paraître en septembre 2007 aux éditions Léo Scheer.
[S. Rongier]

Sébastien Rongier - 1er mai 2007