Sur le Dictionnaire du corps, paru récemment aux Puf.

Véritable œuvre de référence et en même temps outil de travail et de formation, comme l’écrit dans son avant-propos Michela Marzano, ce Dictionnaire du corps, paru aux Puf en janvier, est un magnifique ouvrage de plus de mille pages.
Il s’adresse à un public très large qui va des spécialistes des sciences humaines, de la philosophie, de la médecine ou de la littérature, jusqu’à « l’ensemble du public cultivé et curieux (…) qui est sensible aux difficultés et aux inquiétudes que suscitent aujourd’hui les paradoxes liés à la surexposition (presse, publicité, pornographie) ou, au contraire, à l’effacement de la matérialité du corps (Internet, jeux vidéos, etc.). »

Le propre d’un dictionnaire de ce type est d’offrir les avantages d’une consultation commode et variée, ce que permettent en effet une "Table des entrées" (300 environ) et les index (nominum et rerum), qui facilitent une approche très personnelle et, si je peux dire, particulièrement excitante, de même qu’ils offrent la possibilité de pratiquer, en fonction de l’inspiration du moment ou des exigences de sa propre recherche, de nombreux croisements entre des disciplines différentes, chaque article étant par ailleurs suivi d’une bibliographie.

Par exemple, je peux trouver, à la « Table des entrées », le titre « Deleuze », et le renvoi à l’article d’Anne Sauvagnargues : « Corps sans organes », expression dont elle rappelle que Deleuze l’emprunte à Artaud. On trouvera là une approche du travail de Deleuze (et de Guattari) à partir de L’Anti-Œdipe, de Mille Plateaux, de « l’article magistral » publié dans Critique et Clinique sous le titre « Pour en finir avec le jugement », et l’objectif poursuivi de « transformer l’image du corps, en valorisant la vitalité intensive et virtuelle des forces contre l’organisation figée des formes ».
Cette approche se poursuit sur trois pages encore, qui suivent l’évolution de la pensée de Deleuze, jusqu’au lien nécessaire qu’il établit entre l’art et le concept de « déterritorialisation », puisque le rôle de l’art est pour lui de remplir « cette fonction critique et politique : nous délivrer de la référence œdipienne et des strates organiques, signifiantes et objectives, qui nous ligotent en nous asservissant ».
Cependant, si je cherche Deleuze dans l’Index nominum, je trouverai les autres articles où son nom et sa pensée sont cités en référence aux thèmes abordés : « Ascèse » ; « Bacon F. » ; « Corps sans organes » ; « sadomasochisme ».

Ce sont ces croisements possibles, et les suggestions qu’ils inspirent, qui font toute la richesse de ce dictionnaire, dont les thèmes sont, bien entendu, très souvent d’une autre nature que philosophique, mais volontiers très concrets et actuels, sans tabou aucun, comme ceux qui ont pour titre : « Pénis », « Piercing », « Stérilité », « Torture », ou encore : « Eucharistie », « Martyre » ou « Ordalie »…

José Morel Cinq-Mars, psychologue et psychanalyste, et membre de la rédaction de remue.net, signe trois beaux articles de ce dictionnaire : "Deuil", "Pudeur" et "Voile".

Dans « Deuil », elle montre comment, depuis les débuts du XXè siècle, où « l’hospitalisation des malades en phase terminale » a contribué à « enlever progressivement à la mort son caractère d’événement social », le deuil « apparaît désormais comme un état embarrassant dont on préfère se détourner ». Le fameux « travail du deuil » prend alors une signification très différente de celle qu’impliquait sa reconnaissance sociale et finit par n’être « considéré que sous l’angle personnel de l’endeuillé ».
Il s’agit alors de redonner à ce travail sa légitimité salvatrice en suivant les étapes par lesquelles l’endeuillé pourra vivre en conscience ce moment où « les mots feront effet sur le corps » : c’est-à-dire ce moment où, refusant toutes les stratégies par lesquelles, banalisant le deuil, il prétendait en trouver la manifestation dans bien des événements de sa vie caractérisés par une perte, cherchant par là à « dénier la mort en en masquant l’absolue irréversibilité », il apprendra à la reconnaître et à laisser finalement le « défunt reposer en lui, sous forme de souvenir apaisé ».

Dans « Pudeur », l’originalité du propos tient en ceci que l’auteur montre pourquoi, contrairement à ce que la psychanalyse et Freud en particulier ont prétendu, la pudeur ne peut se résumer à une « censure mise en œuvre par le surmoi », ou à une production de la culture et de la morale, et qu’elle est au contraire « un opérateur psychique de première importance ». Elle soutient ainsi et veut démontrer « que la pudeur est à l’œuvre chez tout sujet normalement structuré », « qu’elle est formée précocement, dès les premiers mois de la vie ».
Une belle analyse du jeu des regards entre la mère et l’enfant, dérobements, esquives, refus ou dons alternés, suit la « genèse » de la pudeur, laquelle peu à peu concourt à inventer l’autonomie d’un « monde intérieur vécu comme séparé et secret », garant aussi de la possibilité d’être en liberté ouvert sur le monde. Par la suite, l’article débat de la question de la nudité « après l’Œdipe » et étudie les rapports entre pudeur et séduction pour conduire de façon convaincante, après une belle remarque sur le jeu « voilé » de la séduction, à la suggestion que la pudeur serait la meilleure parade contre la pornographie, et la belle alliée du désir.

On ne s’étonnera donc pas que « Voile », dernier article que signe José Morel Cinq-Mars, reprenne une partie de l’argumentation du précédent, puisque « l’introduction de la pudeur et de son voile sur la scène de la rencontre » garantit le libre jeu de la séduction, et son apprentissage, en permettant que l’objet du désir ne soit pas réduit à n’être qu’un objet.
Suivent de fortes analyses : de la nudité, de la fonction du vêtement avec son caractère nécessairement ambivalent de voilement et de dévoilement (ce qui me renvoie au livre de Derrida, L’Animal que donc je suis, récemment publié chez Galilée) ; de la beauté, autre voile encore puisqu’elle détourne le regard du non-représentable, de « l’animalité hideuse des organes », selon Bataille ; du rapport de l’homme à la vierge et à son avatar moderne, qui pourrait être la « célibataire » ; du jeu de la galanterie – ou du tact –comme forme de la pudeur masculine.

Jean-Marie Barnaud - 7 mai 2007