Luc Boltanski , Lieder

"Lieder, confie Luc Boltanski, est un recueil (inédit) de vingt et un chants destinés surtout à une interprétation orale, accompagnée de préférence par de la musique. Ces chants sont composés pour trois voix, indiquées graphiquement par le caractère (romain, italique, italique gras). L’arrangement des lignes suggère un mode de relation entre les voix. Mais les comédiens et les musiciens qui voudront interpréter ces écrits sont libres de déterminer le rapport entre les différentes voix de la façon qui leur semblera la plus convenable".
L’ensemble a été conçu pendant l’été 2006 et reprend des poèmes écrits ces trois dernières années qui étaient regroupés par liasses.
Lieder est composés de trois « cycles » : « les chants de la disparue » (une femme aimée disparue), « les chants historiques », « les chants passagers ».
Pour Luc Boltanski, les recueils de poèmes peuvent être comparés à des album- photos ou bien à un journal qu’on tient au gré de sa vie quotidienne et de ses déplacements : on raconte, on regarde, on pense, tout cela ensemble.

Il arrive que la routine soit rompue, qu’on se lève plus tôt que d’habitude, par exemple parce qu’on a une conférence à donner à Berlin. Alors on est à l’aéroport d’Orly à cinq heures du matin.
Luc Boltanski est sociologue, et dit-il, la poésie est plus compliquée à écrire qu’un article en sciences sociales.
Il s’agit de jeter des bribes d’une émotion en temps réel. Ensuite il y a des collages. Tout est vrai dans ce qui est écrit. C’est l’assemblage qui est particulier.

Voici les éléments du collage que Luc Boltanski a bien voulu livrer :
c’était en mai 2006,
il aime le peintre Cranach,
il rêve et il oublie,
dans la boutique de l’aéroport on affiche des désirs de luxe et de volupté à en faire grincer d’ironie Baudelaire,
il passe les dispositifs de sécurités qu’il observe avec attention puisqu’il vient de lire le mémoire d’un étudiant à ce sujet.

Et voici Séminaire à Berlin :

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Autre poème, Conférence à Francfort. L’institut de sociologie de Francfort est un haut lieu de la pensée critique. Il pleut, il neige. Son frère Christian expose à Darmstadt.
"Conférence à Francfort , confie Luc Boltanski, a été écrit en février 2007. Il est donné ici sous une forme sans doute provisoire, sans les arrangements qui accompagneront son intégration à un ensemble".

Voici les éléments de vie livrés par Luc Boltanski pour un collage qui utilise une langue naturelle de manière à ce qu’il n’y ait pas, comme en musique, de métalangage possible :
Francfort et Darmstadt sont des villes qui ont été brûlées et dont il ne reste rien,
la langue anglaise est mal parlée, cela autorise l’absence de toute censure,
le travail de Christian Boltanski à partir de photos d’enfants abandonnés pendant la dernière guerre,
des élèves venant voir l’exposition,

l’idée d’un poème sur la vanité des vanités de l’Ecclésiaste,
au cours d’un dîner banal une femme venant d’avoir un enfant à 40 ans et évoquant l’émotion de cette expérience à la lumière de son passé féministe,
un pont en fer sous la neige avec possibilité d’une joie

Et voici le poème :


Conférence à Francfort

Dans la ville brûlée
Sur le fleuve histoire
Vint un pont perdu
Dans les phares de fer
C’était un pont inattendu

Le drap de la nuit
Etait dressé entre les tours
Blanches tels des anges
Resplendissantes dans le ciel sans mémoire

      Champs vides hormis les freux
      Chiens parmi les feux
      Bustes sortis des caves
      En noir les paysages
      En blanc les visages
      Et
      Enfants perdus
      Dans l’hier dévasté malgré tout pleurés
      Tels

            Quels

              Disparus désormais
                         Exposés

J’ai vu les enfants sages Les écoliers
Sous le regard d’un guide
Contempler vos images
Leurs regards ravivant vos regards de verre
Ils écrivaient étant là pour apprendre
L’art et l’histoire confondus Pour bien faire
Ici en visite à quoi bon

Mais
Pourquoi s’en plaindre
A quoi bon Pour quoi faire
Dans la nuit puérile
Et à quoi bon le dire et à quoi bon le taire
Ô ville immobile
Tout était là et tout était faux
La nuit volatile
Les tours au repos

Et notre langue elle-même
Brûlée Rénovée
N’était à personne
Ne se donnait qu’à peine
Indigne de nos peines
Et donc innocente
Si loin de la naissance
Comprenez de la mort

Alors nous marchions en souriant
Guidés par le sommeil La tâche accomplie
Guidés par une femme dans la ville nocturne
Rénovée sous la pluie d’ici-bas
A l’aise professant ici comme ailleurs
Aimable aimant parlant
De l’enfant déjà là
Son enfant sur le tard
Lui qui vivra demain

Alors nous marchions nous parlions
De la critique
Délivrant telle une mère
Sans fin dans le travail Dans la douleur
D’une mère délivrant l’annoncé Le messie
L’enfant qui d’instinct se dérobe
Et de vous De vos visages De vos traces
De vous aussi d’ici
Critiques De vos présages
Vous aussi disparus
Et non moins dévoilés
Collés parmi les Sages
Contre un mur
                  Exposés

          Critiques
          Anciens critiques
                 Chassés puis pardonnés
      Revenus vivre encore un peu parmi les ruines
      Reconstruire Déconstruire
      Avant de regagner eux aussi la terre
      Désormais dépouillés de leurs mains de leurs voix
      Sans corps pour parler pour écrire
      Par conséquent sans amour Sans violence
      Gisants déposés dans les livres ouverts
      Telles des tombes retournées par l’étude

Nous avions admiré le piano du maître
La nudité des volumes de marbre
Leur volonté d’être eux-mêmes D’être vrais
Jetés à terre et de nouveau bâtis
Refaits à l’identique
Les meubles métalliques
Dépouillés Autrefois vers l’avenir
L’espoir juif qui ne dit pas son nom
Ce qui demeurait de l’abîme
En silence

Avant d’aller dîner

Tout se serait passé comme il se doit si
Alors que nous marchions Que nous parlions
Sur le pont anonyme jeté sous la pluie
Entre les rives germaniques du fleuve actuel
De la modernité
Si

A cet instant la neige n’était venue troubler
Le plan de la vie lisse
Tourbillonnant dans la lumière
Dévoilant ce qui est
La joie sans Raison dans l’histoire
Hors du temps De leur temps Déchu
De notre temps
Délivrée de la ville sans souffrance
De ce qu’elle deviendra
Quand ancienne à son tour
Le loup la mangera

Mais nous ne savions que faire de cet éveil
De ce brûlant désir
De cet amour soudain
De sa chair véritable
Cherchant pour la fuir
La ressource de l’ombre.


Luc Boltanski est Directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales. Il mène des recherches en sociologie dans le cadre du Groupe de Sociologie Politique et Morale qu’il a créé il y a vingt ans. Pour lui la sociologie est toujours mise à l’épreuve. Ses deux derniers ouvrages dans ce domaine sont : Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999 (en collaboration avec Eve Chiapello), et, La condition fœtale. Une sociologie de l’engendrement et de l’avortement, Gallimard, 2004.
Il écrit de la poésie : À l’instant, Éditions Melville/Léo Scheer, 2003, avec des images de Christian Boltanski et Les Limbes, Editions MF, 2006, avec des images de Christian Boltanski ; cette cantate a trois voix été dite au théâtre du Châtelet à Paris en avril 2006, par Emmanuel Ostrowski, Joseph Rottner et Julien Gaillard, avec une musique de Franck Krawczyk et une scénographie de Christian Boltanski.

A lire sur Remue.net, Luc Boltanski, parlant d’une autre voix, la même -A l’instant : une manière de concevoir par la poésie par Luc et Christian Boltanski.

Chantal Hibou Anglade - 27 juillet 2007