Les carnets d’André du Bouchet, d’un carnet perdu

Un texte d’Esther Tellermann, suivi d’un texte d’André du Bouchet, pour évoquer la place essentielle des carnets dans cette oeuvre.

Ces textes ont paru dans le numéro 14-15 de la revue l’Etrangère consacrée à André du Bouchet (avril 2007). Qu’Esther Tellermann et François Rannou soient vivement remerciés d’en avoir permis la mise en ligne ici.


Dans la langue comme de l’autre côté de la langue les Carnets d’André du Bouchet, par Esther Tellermann

De 1962 à 1969 André du Bouchet trace sur ses carnets un répertoire de formes comme le peintre saisit en son croquis la sensation, met en place son inventaire : modèles, mouvements, fragments. Mais le poète -un poète- n’ajoute pas la couleur raisonnée à sa prise du vivant. Un poète a tracé sur une page –bout de papier, petit carnet de poche– quelques lignes noires. Lignes vers – vers qui sont les traces d’un horizon imperturbable, que seule la lecture émeut.

L’engouement de masse pour la peinture, ce qu’elle laisse en son chromatisme deviner d’ombre, interroge sur le peu de place qu’a encore le poème dans ce siècle qui pourtant cherche dans son désespoir de nouvelles églises. Mais Carnets 2 s’il met aussi en scène le regard, celui qui s’accroche à la spatialité sonore du poème, se tourne vers l’espace du dedans, y faisant surgir une vacance à chaque fois relancée où accueillir le monde.

La palette restreinte d’André du Bouchet dans ses carnets induit une théâtralité complexe où le lecteur entre « sans s’éteindre/ni brûler », palette de la langue propre du poète faite de mots usés soudain neufs.

A ceux qui ne verraient dans les toiles colorées des meilleurs peintres que l’évidence d’une beauté livrée à l’appétence du jouir, le poète, ce double du peintre, pourrait faire entendre le temps exigé par la lecture, sous l’évidence visuelle, l’intrusion d’un réel qui ne se laisse pas saisir : étrangeté d’un visage, d’un bol recomposé qui ouvrent à une énigme.

Au détour du geste poétique de du Bouchet l’on reconnaîtra alors la terre, le nuage, le vent, l’été, ce que le peintre fixe en ses géométries ou détourne, ici rendus à une transparence, une fluidité que le matériau pictural opacifie.

Car le poème comme la marche du vivant est passage où le sensible métamorphosé dans le prisme de la langue se complexifie dans un jeu de superpositions et de correspondances qui tout à la fois le réduisent à une épure, lui font perdre sa spatialité perceptive.

Mais du Bouchet écrit « sur le motif », « ne cherche/rien d’autre » que ce qui est : la matière dont la cohérence échappe. Passage sur l’horizon, les routes, les pages « dans la rapidité pure », plus vite que l’esquisse est la formule qui embrase le réel sans l’épuiser, le laisse à sa force. Et si le poète sait que « ce qui le sépare des choses n’est pas plus épais/que l’haleine ou le feuillet/de l’autre feuillet », cette séparation la langue vient la réduire comme le peintre sait qu’il décline son autoportrait aveugle dans la peinture d’un feuillage ou sa disparition.

Réduite à la surface de la toile, la représentation picturale se dissout peu à peu dans la touche et sa matérialité au XXème : formes, rythmes et lumière absorbent peu à peu leur support rendant ce dernier à son absence vibrante. Le poète est ce peintre de l’infinitude du motif, mais le motif – route, éclat de rêve, mémoire – est aussi rencontre d’un autre qui arrête l’entropie. Du Bouchet rencontre en 1962 cet autre poète, Giacometti, qui figure dans l’espace l’irreprésentable, déchire « la masse d’air du monde ».

Comme ces carnets « de route », « de bord », carnets en bordure des jours, de leur pliure comme de leur déploiement, ces carnets qui accompagnent le jour à jour pour qui témoigne d’une posture. Ni souveraine, ni humiliée, ayant renoncée à atteindre ce que d’aucun nomme « esprit » pour cependant en faire résonner l’attente. Posture de sommeil, posture immobile et solaire qui accueille ce qui dans la parole défaille à dire « en nous le ciel, comme il manque/entier ».

Car la poésie des Carnets décidément matérielle n’est pas volonté de retenir l’étant mais d’en suivre le devenir, dans un livre ouvert, offert et sans attache autre qu’une lecture d’aujourd’hui. Sans autre accès que la rencontre d’un instant « à l’extrémité des bras », à une austérité défaite par la simplicité du mot offert – pas plus, ces mots comme fraîchement posés, non dans le temps suspendu du sacre, mais le présent continu d’une source saisie.

Sans autre accès que l’intermittence du lire, secret à fermer et à reprendre, chaleur « donnée, puis retirée », quelques journées offertes de 1962 à 1969 soudain bues « à l’extrémité du bras ». Ainsi devrait-on lire le poème avec un crayon qui oblige à retrouver le geste. L’on devrait toujours lire avec les mains. Mais ne nous sont livrés que le vif de l’air qui enveloppe ou écorche, à peine le froid dedans – le toucher « d’un ici » – que la douleur de 1965 inverse dans l’abrupt réajusté en d’autres angles.

Les notes saisissent encore et encore le paysage donné dans le surgissement du trait comme dépouillé de tout contour, de forme fixe, réduit à son élément simple – pierre, neige, terre – rejoint dans la placidité du temps.

La sensualité de Carnets 2 est là – dans le tracé noir sur blanc de l’intensité du vivre quand le vivre se met à l’unisson d’une matière austère mais généreuse, criblant celui qui veut la lire de signification. « Montagne ou carafe ou visage » livrent en effet l’instant qui suffit à leur saisie. Montagne offerte, passerelle vers un possible sens, montagne qui à se livrer fore et anime une vacance où trouver l’écrit. Ainsi le poète ne transcrit que cette présence offerte du sol dans une leçon de partage.

Les notes de Carnet 2 sont donc oeuvre véritable dans l’éclat mat du parcours d’un espace étranger à force de mêmeté : la montagne encore et encore au fil de quatre années, regardée, décomposée en matière verbale, reflétée sur la table, déchiffrée dans les blancs « comme immergée à demi dans le papier ». La montagne socle d’où émerge le phrasé, où la langue s’appuie. La montagne modèle obsessif, triomphe d’une nature décidemment saturée de présence.

D’une nature qui enseigne et apaise, ouvre à la sagesse d’une parole qui se sait signifiante de ne pas chercher à transgresser son impossible. Solaire, le « je » apprend à être – de se hasarder hors de soi vers l’existence – la dissolution de la figure, pour trouver l’écart de soi à soi où demeurer.

Ainsi l’expérience poétique de du Bouchet, telle que les Carnets la livre, ouvre-t-elle à une éthique, celle de l’homme qu’aucun sacré ne déserte, aucune loi, quand bien même le ciel l’a depuis longtemps déserté. Ethique moderne que d’admettre ne pouvoir « franchir la montagne », franchir le motif, mais toujours demeurer à « mi-chemin » pour en continuer la lecture infatigable afin de se séparer de soi. Car le monde est un volume dont nous n’appréhendons qu’un reste.

La cosmogonie de du Bouchet est ce reste dont il fait le livre, traité dans la mise à distance de ses plans, réduit à la complexité de leurs rapports : leur inversion et leur substitution fracturées par une syntaxe qui rend notre perception du monde à son ellipse.

1962 – 1963 – 1964 – 1968 traduisent le même ascèse an-historique : retrait du sens assumé par le poème, affirmé dans un aplomb souverain, tenu dans la rigueur minérale du phrasé, défiant dans sa sérénité le bavardage événementiel.

Le poète alors continue d’explorer inlassablement l’horizon, refuse la verticalité, met la « hauteur » à notre portée, bute sur « ce qui reste à dire », désacralise « l’élévation » en « coulée », « face de l’eau », « à plat », « l’amenuisement soudain », « figure étrécie », « passerelle », « profondeur repassant à la surface », « poussière de l’éboulis ».

André du Bouchet laisse de ses jours de poésie, de sa lecture de la montagne, de sa mise en mots dans l’horizontalité du vers une leçon philosophique où le poème oblige à lire en l’homme, dans ce qui semble « au dessus de soi », le souffle, le vide du ciel, la fraction où le vif respire, quelque chose de l’air dans le silence d’un réel non saturé par la parole close du divin. Le poème n’est-il pas ce marcheur aveugle traversant l’énigme du monde ?

Porté à une horizontalité radicale, arrachant l’illusion de la verticalité comme de l’image, guidant l’humain moins vers sa figure que ce qui la découvre dans l’éclat de l’instant, la faille où il respire, « dans la langue / comme de l’autre côté de la langue ».

Esther Tellermann


Les citations sont extraites du Carnets 2 d’André du Bouchet, éditions Fata Morgana, 1998



André du Bouchet

Carnet bleu perdu


(Ce bout de carnet dit la perte du carnet…il est écrit à l’encre bleu foncé sur de petites fiches de bristol d’un orange mat.)

Mercredi 17 octobre. 51

Carnet bleu perdu. 15 jours de mots et de débris de travail - évanouis. Qu’est-ce qui est perdu exactement ? Et que faut-il chercher - Mais rien ne peut m’empêcher d’écrire - Perte de fond.
L’aurore dorait la première marche.
Je recopie ces idées de rail.
J’avais pu créer un plancher naturel. Me voici de nouveau perdu dans le vide pour un instant.
C’est une réponse très brusque et très inattendue à ces questions que je me posais dans le métro.
Pour écrire, il faut surmonter les grands désastres, la misère des hommes, les événements - et le journal du sommeil - le métier du jour - cette taie d’huile qui nous rend aveugle et sourd -qu’il faut si violemment déchirer pour reprendre contact avec les choses les plus simples. La perte du carnet est une rupture de naissance. Hier, je criais « Non, Non », au milieu du plaisir. Mon comportement essentiel : susciter le mouvement le plus violent, et au paroxysme, le remonter délibérément à contre courant, aussi douloureux que puissent être les remous. Voilà comme viennent les poèmes.
J’ai toujours pris un grand plaisir à laisser aller la main au fil du courant, puis à la ramener brutalement vers moi, jusqu’à ce que l’eau imprime un mouvement d’hélice.
Enfant, c’était des maelstroms contre les parois de la baignoire. Ramener violemment la paume dans les profondeurs pour engloutir une coquille de noix.
Cette perte de plancher appelle un flux de nouveau, un apport réparateur de paroles, que l’existence du carnet disparu que je portais sur moi comme une pile maintenait à un filet minimum.

La deuxième perte béante qui m’occupait en premier : Je roulais dans l’air clair. Ma poitrine s’est démesurément élargie.
Et dans ce carnet je n’avais jamais sans doute aussi bien travaillé, tant écrit. Cette perte doit m’exaspérer.

7 Novembre

Carnet matériellement perdu (je l’ai retrouvé depuis - perte abondamment réparée -) ou livre publié - je recherche une telle perte comme le souffle -
la prunelle de mes yeux


Ce texte a paru dans le volume 1 (n°14-15) de la revue L’étrangère, consacré à André du Bouchet paru en mai 2007.
Mis en ligne avec l’aimable autorisation de François Rannou.


Pour revenir à l’introduction au dossier consacré à André du Bouchet sur remue.net, avec les liens vers de nombreux textes et articles.

13 mai 2007