André du Bouchet lecteur

Pour témoigner de l’activité de lecteur d’André du Bouchet, une lettre de Jean Hélion à André du Bouchet, et un texte d’André du Bouchet sur l’activité critique. Ces deux textes ont paru dans le numéro 14-15 de la revue l’Etrangère, consacré à André du Bouchet, et sont ici mis en ligne avec l’aimable autorisation de François Rannou.
Les photos sont également de François Rannou. Droits réservés.


Jean Hélion

Lettre à André du Bouchet

21 déc(embre) (19)55

Mon cher André,

Je suis rentré très troublé de votre conférence sur Baudelaire.
Ému par votre beau texte, bien sûr ; content de voir qu’on peut s’adresser à la poësie pour l’illuminer à partir d’elle-même, au lieu de la disséquer à mort, la démembrer, la faire se taire. Haine il faut avoir de la « critique » de tout art !
Ravi d’apercevoir Baudelaire comme une étoile en suspens dans le gouffre que mesurent ses rayons ; qu’ils approfondissent, plutôt. C’est ça. Il creuse ; surtout du côté où ça fait mal. Pour chercher par le mal et au-delà du mal quelle lumière ? quel triomphe.
Quel Dieu ?
Qu’il provoque à l’extrême, comme l’amour, comme tout ce qui promet la joie, pour le sommer de se révéler. De se réveiller.
Je me suis remis le soir même à lire les journaux intimes, si déchirants, où Baudelaire cherche en lui les limites de l’homme. Et les détruit.
Enfin, tout ce que vous avez dit, et fait sentir. Car c’est, comme tout œuvre, une chose à percevoir dans sa masse, que les lignes construisent, mais qu’il ne faut pas retirer d’elle.
(…)
À bientôt, affectueusement,

Hélion


Baudelaire irrémédiable. Tapuscrit A. du Bouchet. DR. F. Rannou.
DR


André du Bouchet

Connaissance critique et connaissance poétique

C’est que la critique marque invariablement un pouvoir (… ainsi « l’infaillibilité dans la création poétique »), alors que la poésie dégage souvent une impuissance. Le discernement critique est un discernement de proie. L’autre lucidité : "so sehr einfaltig…dass man wirklich oft fürchtet, die zu beschreiben [1]." Le critique éprouve peu cette peur.
Telle est cette étrange lucidité poétique qui établit bien, sans confusion possible, qu’il s’agit d’une image, mais - ajoute-t-elle aussitôt - d’une image indescriptible : elle ne distingue, n’isole, que pour confondre, ne met en valeur que pour replonger dans le mutisme originel d’où elle l’a tirée.
Ainsi cette image, isolée, baigne un moment dans son isolement. Elle est prémonitoire à une autre fusion - marquant la fin de son état d’image.

C’est l’infaillibilité du hasard : comme si ce travail poétique menait à un hasard, établissait un hasard, - la poésie ne prenant forme qu’à partir d’un sentiment très vif d’un défaut d’un manque qui la porte à réparer : elle accuse le coup : telle est la lucidité qui la porte toujours en avant vers le point le plus menacé, où la menace est la plus claire, où la clarté est celle des parois disparues…
La lucidité, le discernement critique qui est sa convenance quotidienne, et dont elle emprunte les traits et la voix chaque fois qu’elle doit rendre compte d’elle-même, commence toujours par rétablir ces murs.
Cette défaillance, ce hasard, ne peut s’exprimer que sous les traits de l’infaillibilité : c’est cette contradiction essentielle que Baudelaire a merveilleusement incarnée entre la lucidité effet, à coup du poète, telle qu’elle surgit aveuglément chez le poète, et la lucidité motrice du critique. Contradiction dont le premier terme doit fatalement passer inaperçu, puisque, aussitôt qu’on l’isole, il emprunte les traits du second. Cette première lucidité essentielle ne peut en effet s’incarner que dans la poésie, dont elle constitue la seule raison d’être : mais qu’on isole cette raison d’être, cette fin de la poésie où la main s’est définitivement ouverte, elle devient aussitôt griffe critique.

La métamorphose s’opère d’autant plus facilement que cette lucidité imprévisible, cette mise en évidence imprévisible, se présente comme une généralité, une évidence universelle. Mais si l’on peut dire, une généralité qui, en aucun cas, ne peut être généralisée, une généralité qui est communication du poème et de l’universel mais qui ne peut pas être détachée du poème qui la porte. C’est le ciel propre au poème. Il ne facilite en aucune façon l’abord de la poésie.

C’est la fin et non l’abord de la poésie. C’est en réalité la fin et non l’abord.

Mais notre discernement critique va droit à cette fin, c’est par là que nous abordons le poème : nous en renversons l’ordre presque machinalement.

La lecture n’a presque plus rien en commun avec le poème, notre discernement avec son discernement.

Et pourtant de temps en temps, nous nous arrêtons net, comme il s’est arrêté : "man wirklich oft fürchtet, die zu beschreiben…"

La seule infaillibilité, est l’infaillibilité de notre lecture. On corrige le mot, nous ne corrigeons pas ce qui nous dépasse, ce qui donne lieu à la poésie.

Nous ne corrigeons que le mot qui a trait à ce qui nous dépasse. Et cette infaillibilité là n’est d’aucune façon garante d’une infaillibilité poétique.

Il est vrai que l’une tue l’autre, et pourtant il nous faut sans cesse passer de l’une à l’autre.

André du Bouchet


carnets et photo d'André du Bouchet. DR
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14 mai 2007

[1Tellement évidente… qu’on la craint vraiment souvent lorsqu’il faut la décrire.