dialogue avec Lee Seong-Bok

du plus loin que je me souvienne, quelqu’un se glisse, en passant par l’angle mort, et dépose un verre d’eau devant moi ; quand j’ai fini de boire, je détourne les yeux un instant et le verre n’y est plus ; mais depuis peu, et sans raison apparente, les verres apparaissent pleins à ras bord d’un liquide visqueux ; je pense qu’il s’agit de salive

et j’ai beau tourner la tête, il restent posés là, même si je suis seul à les voir

les livres que je lis encore, car je m’occupe surtout à chercher en vain un endroit abrité des apparitions (les lieux publics exigus et bondés m’ont d’abord paru convenir, jusqu’à ce que la salive, et le bruit, se mettent à couler sur les innombrables visages en train de parler), semblent écrits par des espions tant ils anticipent mes esquives et saccagent mon répit ; pour être tout à fait franc, je ne lis plus qu’un seul livre, et, pressé par le besoin d’un miracle, je répète obstinément son titre, Des choses qui viennent après la douleur de Lee Seong-Bok

À propos de l’humiliation

L’humiliation est belle Quelque chose de souple et de délicat comme une nageoire Une jeune fille enceinte Une tête de cochon écrasée L’humiliation est suave L’humiliation est chaude Une chose qui durcit aussitôt après avoir fondu comme la neige L’humiliation fuit des deux yeux creusés de l’homme qui n’a pas dormi depuis plusieurs jours

La brume de chaleur !
Sans bruit, sans interruption
Ta vue est violée par
La brume ! La brume ! La brume de chaleur !

est-ce la faute de celui qui, ne pouvant imaginer de texte plus beau, se sent malgré tout perdu, et solitaire, devant lui ? est-ce la faute du poème si le corps lui résiste, si, assommé par les coups, il n’entend plus, ne voit plus, ne sent plus ? est-ce un crime d’exiger l’impossible, et non une consolation ? que je sois vivant ne doit rien aux livres… mais peut-être le fait que j’aime encore ma vie ? je crois que nous perdons nos forces à mesure que nous parlons ; manière de rendre à l’air ce que nous lui prenons

[…] Un vent est passé et après un long moment
Un autre vent est passé

En mélangeant ce vent à l’eau
En sentant les fleurs blanches toutes différentes,
Nous sommes transpercés par la lumière qui passe d’un bout à l’autre
[…]

mais ni la pluie, ni le vent, ne traversent ; seule la salive, seul le silence

je choisis de n’écrire que ce qu’il m’est impossible de dire à voix haute ; et ce peu, je l’adresse au langage ; ce n’est pas que je préfère la contrainte à la vie comme elle va ; rien ne s’opposerait à ce que je parle, ni même à ce que j’écrive librement, quitte à y laisser ma peau, pour faire durer un peu plus longtemps, sous une lumière un peu plus réelle, les choses, les bêtes, les gens ; rien ne contredit vraiment la littérature, si ce n’est le sentiment que ce mensonge ne peut être justifié ; je ne reconnais à personne le droit de parler pour les autres

pourtant, pourquoi ne pas aimer ce qui nous soulage ?

Comme les vaisseaux sanguins qui se ramifient on voit les filets de pluie
En t’endormant d’un sommeil de plante en haut d’une branche
Tu as été souvent surpris
[…]

est-ce parce que le corps ne quitte jamais l’enfance et refuse d’admettre que ce massacre soit l’amour ?

la voix de Lee Seong-Bok répond

La lumière pâle n’est pas éteinte

Là-bas il y avait une lumière qui ne s’éteignait pas Quelque chose de doux, d’incertain comme des seins ou des fesses se reflétait vaguement et les mains prises les unes dans les autres étaient défaites puis ressaisies pour ne plus bouger On ne pouvait pas savoir si c’était le matin ou le soir […] Quand il faisait un peu plus clair cela s’appelait l’espoir Quand il faisait un peu plus sombre l’espoir ressemblait à la trace des excréments plâtrés sur le mur […]
La lumière pâle n’était pas éteinte Ah, qu’elle s’éteigne murmurais-je Elle ne s’éteignait pas

je sais que le langage est douceur, je sais que l’envie de mourir viendra sans qu’elle semble imposée ; mais je suis pris d’une envie irrésistible de pleurer ; la poésie est une réponse d’une tristesse infinie

Là où l’on n’entend même pas le son de la cloche
Le lierre s’est enroulé, et enroulé encore autour d’un arbre mort

Apprenez-nous à rester comme les rayons de soleil l’après-midi
En plein milieu de ce paysage crépusculaire

non, ce n’est pas une forme de vérité que je cherche, et je ne peux pas même prétendre que je cherche ; juste constater que je suis étranglé par mes nerfs et que ma difformité, supposée ou réelle, me frappe toujours plus dans le miroir

comment faire un sourire avec des mots ?

il n’y a pas de courage qui ne soit immédiatement discrédité par la raison même de sa nécessité ; ce n’est donc pas de courage dont nous avons besoin, ni des moyens à notre disposition pour l’exercer (l’art, la souffrance, l’amour), mais d’un pouvoir nouveau : faire de tout, la demeure du corps

l’après de la douleur m’est intraduisible ; mais à force d’insister, je sens que le mouvement de balancier, entre espoir et déception, ralentit, que l’écart s’amenuise ; je ne sais pas si c’est un progrès, ou la redite du même sur un mode mineur ; je me retourne, ce que je connaissais a disparu ; je tourne encore, ce qui reste à vivre est hors de vue ; alors le cœur explose

Le cœur est une chose infiniment solitaire

Le cœur est une chose infiniment solitaire
Une chose qui n’atteint même pas
À la couleur tremblante qui s’écarte de la montagne en hésitant
Si par hasard le brouillard se lève
Personne ne peut l’arrêter lui qui se met en chemin

Le cœur est une chose infiniment solitaire
Comme le son de la cloche qui a sonné il y a longtemps
Il revient pour briser le vieux clocher
Personne ne peut l’amadouer
Personne ne peut lui mettre les rênes


Lee Seong-Bok, Des choses qui arrivent après la douleur, traduit du coréen par No Mi-Sug et Alain Génetiot, L’Extrême contemporain, Belin 2005.

Né en 1952, Lee Seong-Bok vit à Daegu (Corée du Sud) où il enseigne à l’Université Keimyung. Dès ses premiers poèmes, il a été salué par la critique comme ouvrant la voie à une nouvelle poésie coréenne (quatrième de couverture).

pour continuer le voyage, La Corée et les Coréens de Carlo Rossetti, et le Centre culturel coréen


image : Stéphane Dussel, Coule par le trou d’eau sur un bloc de clair. Encre. 2007

Philippe Rahmy - 27 mai 2007