une bête à Starcraft

à quoi bon écrire si ce n’est pour faire des aveux ?

le jour avant ma mort, je n’ai pas étreint mon amour à l’heure des visites ; je n’ai pas téléphoné à ma mère, à mes frères et sœurs, à mes amis ; je n’ai pas écrit, je n’ai pas lu, je n’ai pas écouté de musique ; mais je me suis masturbé en regardant une brosse à dents, puis j’ai allumé mon ordinateur portable pour jouer à Starcraft jusqu’à l’aube

notre salut est trivial ; le temps perdu compte pour éternel

qui pensons-nous encore éduquer avec nos mensonges d’écrivains ? je me serais fait couper les deux bras plutôt que de lire, à ce moment là, un poème de Baudelaire ou une page de Proust ; nous avons fait un dieu de notre faculté de parler, puis nous l’avons rabaissé, insondable toujours, mais humble, et pauvre, infiniment ; la tache d’un visage, un peu de craie et de l’eau sale ; poésie ; mais ce neutre est encore trop ; nous avons fait un dieu d’une fonction corporelle

la position forcée du corps demande quelques aménagements avant de pouvoir lancer une partie, il faut percer le drap avec le coin du tiroir en métal ; dans ce trou, passer deux doigts, tirer, jusqu’à ce que l’ouverture soit élargie aux dimensions de la tête, puis enfiler le tout comme une bavette ; sur les côtés, nouer le drap aux barreaux pour obtenir une sorte de filet de trapéziste où l’ordinateur sera posé, à hauteur de tête, mais sans toucher le ventre déjà raccordé à d’autres machines

je ne vais pas décrire à quoi ressemble une partie de Starcraft, c’est un jeu sans intérêt, comme ils le sont tous ; mais à chaque fois que l’une de mes créatures bondit sur l’adversaire, mes mollets tressaillent, mes fesses se serrent, et je me mets à courir immobile dans mon lit ; le corps s’étire dans le regard ; en bas, le sperme n’a pas encore séché, une présence de tissu froid

faire entrer les choses, et entrer en elles ; se frotter, pour amincir la cloison

j’ai passé mon enfance dans une grande maison, au fond de la forêt allemande ; j’y vivais avec ma mère et mes grand-parents, mais j’y étais seul durant la journée, ma maladie m’interdisant l’école ; rien ne se passait excepté les fractures, je restais fixé dans le plâtre, avec mes jouets – un Big Jim et une Barbie que je faisais s’embrasser ; l’horloge, en face, ressassait trois syllables : tic-tac-tac, tic-tac-tac, pe-tit-singe, pe-tit-singe

mon grand-père dirigeait un hôpital où il fabriquait un sérum en broyant des organes d’animaux, des cervelles de génisses et de veaux ; à la cave, chez nous, il y avait ces frigos emplis d’éprouvettes ; dans chaque éprouvette, l’âme épouvantée d’une bête

une nuit, ils sont entrés en procession dans ma chambre, je voyais leurs silhouettes passer le jaune de la porte, trois ours en file indienne ; d’abord le grand-père géant, puis la forme épaisse de la grand-mère portant des ustensiles, puis la mère, un ourson qui murmurait des mots doux ; j’ai hurlé quand la seringue a touché le ventre ; le liquide est entré ; désormais il y avait aussi un animal à l’intérieur, et Philippe coupé en deux

Starcaft est empli d’animaux, j’ai choisi le camp des plus laids ; mais j’ai aussi téléchargé tous les logiciels pirates qui existent pour tricher ; le moment venu, j’ai anéanti les autres joueurs jusqu’au dernier, mais après une seconde d’hésitation, comme on s’arrache des poils blancs

à quoi bon écrire, si ce n’est pour mentir ?

Philippe Rahmy - 1er juin 2007