Cliquetis de Tinguely

(La souris grignote la mise en garde.)

« Moi, j’ai mon utopie aussi, mais je veux réaliser ma maladie sur-le-champ – je veux la faire – et je suis en train de la faire… Je veux dire directement, en prise directe – tu vois, ce n’est pas une utopie… J’ai fait beaucoup de maquettes, beaucoup de dessins – et un de ces jours je vais tout enclencher, ça sera dans la vie… »

« Jean Tinguely » par Alain Jouffroy [1] (L’Oeil, N°136, 1966, p.64)

L’allusion à cette revue s’imposait pour Le Cyclop, la sculpture monumentale de Jean Tinguely, cachée dans les bois près de Milly-la-Forêt (Essonne), à cinquante kilomètres de Paris.

Ce musée en plein air (mais n’est-ce pas plutôt un lieu ludique, donc éminemment artistique ?) est peu connu, pourtant il contient tout l’univers de Tinguely et le nôtre : le monde industriel et la nature, le bruit des engrenages et le chant des oiseaux, le déboulé des sphères à la Fourier et la marche lente des nuages dans le ciel, la compression des matériaux (César
est là) et la dépression météorologique (la terrasse aquatique, au sommet, en hommage à Yves Klein, tableau sans tain du bleu du ciel).

Lorsque l’on escalade « Le Monstre
 » (créé en 1969, achevé en 1994, trois ans après la mort de son créateur), c’est la hauteur, ou le vertige de l’improbable, qui nous envahit, mais aussi l’image de la mort (ou du saut) avec ce wagon de déportés accroché à plus de vingt mètres du sol.

Au travers de la lucarne, on aperçoit des « figuren », réalisées par Eva Aeppli
, serrées les unes contre les autres : un petit garçon dit « Ca me fait peur, tous ces gens qui sont à l’intérieur ! ». Mais ils en sortiront plus tard, pour disparaître en fumée.

La Jauge de Jean-Pierre Raynaud
(celui-là même du pot doré de la piazza Beaubourg) est la mesure de ces choses : « Ni Dieu, ni mètre » proclame pourtant un espace dédié à Mai 68 (à effacer rapidement par précaution) !

Mais ne pas hésiter à psalmodier ce refrain : la visite du Cyclop
est un enchantement (il faisait beau dimanche 3 juin) et lorsque l’on gravit les marches, on pénètre dans le cœur et « la tête » de la construction funambule.

Tout se met en mouvement, le petit théâtre où un marteau écrase une dame-jeanne fait partir ces boules qui sont les neurones de la tête et qui parcourent un chemin mystérieux, identique à celui du « Tellflipper », situé juste à côté, un jeu pour géants.

On entre dans le « Pénétrable sonore » de Soto
, et l’on crée soi-même sa propre musique labyrinthique. Sculpture en résonance perpétuelle, avec l’aide des éléments naturels (et un peu de béton pour l’assise).

Niki de Saint Phalle
est présente par quelques unes de ses oeuvres (totem coloré, homme lisant un journal, tête de mort « Incitation au suicide » dans le conduit d’aération, récupéré sur le chantier du Centre Pompidou, et menant jusqu’au vide)… Le DVD [2], acheté dans le camion à l’entrée du Cyclop, montre des extraits d’un film surréaliste que l’artiste tourna dans la forêt avec une bande de joyeux lurons.

La chambre de bonne (telle quelle en 1952) de Daniel Spoerri
est reproduite toute de guingois, et l’appartement demeure où habitaient, de temps à autre, Jean Tinguely et sa compagne.

Surtout, ce qui frappe les yeux et les oreilles, c’est le son et la couleur (dans cet ordre exact) : les roues tournent, grincent, l’œil cyclopéen bouge, les miroirs renvoient les images célestes où les oiseaux font la course avec les chaînes qui moulinent. L’œuvre est en mouvement, nous sommes à l’écoute, l’écarquillement est oculaire et auditif.

Les rouages roulent, les nuages filent, les images bougent, les sages gisent, les fous s’amusent, les arbres saluent, le projet métallique est devenu stalagmite indégivrable (sauf réchauffement climatique allègre) et indéchiffrable, trace vivante d’une folie réalisée.

Il est vrai que la politique se niche souvent là où elle n’est pas attendue : broyeuse de chocolat, ready-made ?

En fait, Jean Tinguely, avec ses cliquetis, n’est-il pas un musicien qui a toujours cru qu’il faisait de la sculpture ?

Au retour, en passant par Milly-la-Forêt, un dernier clin d’œil du Cyclop lui-même : on ne « liquide » pas aussi facilement l’Histoire d’un pays !

Dominique Hasselmann - 4 juin 2007

[1Citation extraite du livre Jean Tinguely, Le Cyclop, par Virginie Canal, Centre national des Arts plastiques, mars 2007.

[2Le rêve de Jean, par Louise Faure et Anne Julien (musique de Louis Sclavis, texte de Niki de Saint Phalle dit par Jeanne Balibar), Quatre à quatre Films, 2005.