Jean Gabriel Cosculluela | Compagnie suivi de Peu de mots pour commencer

De Jean Gabriel Cosculluela, on lira aussi La pente de n’être rien, Une page d’oubli et d’ombre, Stèles du seul encore, hommage au sculpteur Jacques Clerc, et Buée, ode à Thierry Metz.
Bibliographie et liens.


COMPAGNIE

pour Ludovic Degroote

dans le lieu d’enterre
il y a un nom creusé gravé
il y a des mots qui se reposent
il y a une voix de silence où l’invisible est là
il y a un chemin avec un pas
qui poursuit un autre pas,
invisible
un peu
un autre peu
enterre
un mot
peu
dans le pas
invisible
serré
en silence
contre
tout contre
finir
les yeux fermés
en silence
dans finir
comment finir
c’est compagnie
peu


Janvier 2007.


PEU DE MOTS POUR COMMENCER

à Alain Blanc & à Jacques Estager

à Jacques Dupin

« Il faudra qu’un jour je me

coupe les doigts, ce sont eux

qui m’empêchent d’écrire. »

Tahar Djaout

Le Testament d’Hölderlin.

« Tes mains, déjà presque

sans terre. Bientôt ne se

verront tes mains. »

« Il est des choses qui ne tiennent

pas dans l’infini. Et qui tiendraient

dans mes mains, si je les avais dans

mes mains. »

Antonio Porchia

Voix.

Les silences, restés dans les jours abrupts de tes doigts, repentirs. Sans nom. Tout adieu impossible.


Peu de mots suffisent pour commencer. Dans ta gorge, l’éboulis de silences . Hors de toi. Ton souffle de peu de mots dans le froid : jour, couper, doigts, empêcher, écrire. Et, entre eux, l’éboulis.


Peu de mots suffisent pour commencer. Poursuivre. Il le faut , mais comment ? Les mots, seuls, sans rien d’autre qu’un souffle, disent la terre haute, dehors.


Et la lumière seule des derniers mots dans les doigts ou dans la gorge pour accomplir le blanc et le noir. Et le remords encore : pour traverser le blanc et le noir. De la typographie de ton souffle dans le froid, naît la voix, à peine. Le grain de sa nudité nous harcèle.


Peu de mots suffisent pour commencer. Restent les jours abrupts de tes doigts et la neige et la nuit de ta gorge tracent l’adieu impossible, des mots dans la buée. Jour, empêcher, écrire.


Peu de mots te suffisent. Et tu restes la plupart du temps sans les écrire. La buée vient d’un serrement de gorge, comme les derniers mots amont d’un serrement de mains.


La terre est en retard sur l’eau, elle se dérobe déjà sous l’eau, l’eau affouille la terre et la voix. Tu descends le blanc et le noir dans ta gorge. Des repentirs.


Peu de mots te suffisent. L’eau te donne d’autres mots : courber, cendres, poussière, tenir à la main, bras, os, trou, qui ?, femme, enfant, homme, penser à, quoi ? , deux, pied, doigt, un, terre, eau... Il n’y a pas d’eau ni de terre sans ces mots fossiles et sans ta voix courbée vers l’eau et la terre comme une question, éboulis de silences, buée pour recommencer.


Serrer les jours, les repentirs dans tes doigts, les serrer dans ta voix, les serrer dans ta gorge, ces mots : jour, couper, doigts, empêcher, écrire. Une poignée de mots, gardés à terre à présent. Et les lettres nues du froid.


Pourquoi écrire ? Le blanc et le noir profonds, tu les déchires dans l’impatience de ta voix.


Peu de mots te suffisent. Mots fossiles. C’est dans les pierres que le chant a dû se perdre. Ces pierres ne pourraient-elle pas être, chacune et toutes, des sortes de lettres ?... Ces pierres apparemment non écrites sont apparentées aux mots, qui , au milieu de l’histoire écrite, paraissent et s’effacent... ils s’allument et s’éteignent, ils tombent en poussière et reparaissent intacts.


Seuls, comment porter cette typographie de mots fossiles dans ta gorge, dans ta voix ?


chaque geste, ici, futur,

      amputé du poignet lyrique

mesure

      le degré

d’insurrection

Se perdre dehors dans ta voix. Tu ne nommes jamais autrement l’eau et la terre : peu de mots. N’être seuls, d’eau et de terre recommencés. S’écrire sans s’écrire, déterrer les repentirs.


À l’aplomb de ta gorge. À l’aplomb de quelques mots fossiles. Ne plus se taire dans l’éboulis . Ne plus se taire dans l’affouillement. Ne plus se taire dans la buée.


Reste ce qui te creuse encore dans la dernière limite : le blanc, le noir. Faire le paysage, de la typographie, des lettres bas de casse du froid


Presque rien où les mots touchent leur seuil, exposent et s’exposent , où les mots touchent leur deuil, pour être amont argile enveloppée dans la pierre... entre les mots : parler, lire, écrire où les mots surtout écoutent.

Éboulis. Buée.


Veille amont et au plus bas, sur le secret des mots, leur insuffisance, notre insuffisance.


Tes doigts, neige et terre noire, silences, mots fossiles. Blanc ou noir, seuls dans l’inaccompli d’écrire.


Vers le mot terre
peu de mots restent.
Creuser les mots
dans ta voix.


Écouter
... le dur ouvrage des doigts désespérés
qui nouent, et déchirent, et renouent...



Dehors commence
sur un tas de silence.


Perdre la main
et nouer l’adieu impossible.
Dans la gorge, dans la voix.

Prière brisée, mains absentes, affouillées, et qui creusent encore, sans y croire, moment perdu, et la voix griffe le vide avec les mots fossiles


23 janvier 2000.

Ce texte a été écrit pour le recueil collectif : Il faudra que je me coupe les doigts, ils m’empêchent d’écrire (éditions Voix d’Encre, 2000).

En italiques, des mots de Roger Laporte, Jacques Dupin, Merritt Ruhlen, Maria Zambrano, Jacques Estager, François Zenone.

7 juin 2007