Les belles frictions du roman, par Fabienne Swiatly

À propos de Devenirs du roman (éditions Inculte/Naïve).


Autour de la question des devenirs du roman contemporain, 26 écrivains sollicités par le comité de rédaction de la revue Inculte tentent d’apporter des réponses qui par leur liberté de ton et, soulignons-le, leur volonté parfois laborieuse de préciser ce que fut le roman à l’ancienne (sic), ne laissent ou ne laisseront pas le lecteur indifférent. Au contraire, celui-ci est tenu en éveil en fonction de ses accords, désaccords et peut-être même agacements. Ainsi il répond au désir affiché par le comité de rédaction d’une saine confrontation :

« En espérant que de l’agencement, de la friction et du contact de toutes ces interventions se dégagent les contours d’une bibliothèque de notre temps, c’est-à-dire de soucis et de désirs multiples et/ou communs… »

Car vouloir définir les contours du roman engendre des définitions aussi vertigineuses qu’une tentative de visualiser un nombre infini.

« Le roman est vaste et protéiforme, si vaste protéiforme qu’il est malaisé d’en donner une définition adaptée à toutes les occurrences. » Emmanuelle Pireyre.

Heureusement, à la question posée de la situation actuelle du roman et de son avenir possible, les réponses ouvrent des territoires plus vastes que la question ne le laisserait supposer. Car la question contraint les auteurs à préciser, voire à stabiliser leur propre socle de savoirs (construits et/ou hérités) avant de parvenir à questionner le terrain meuble de leur propre écriture en cours.

« Bien entendu, un écrivain doit toujours penser l’histoire littéraire à l’intérieur de laquelle il s’inscrit. Sinon, il se laisse commander à son insu par les stéréotypes qui gouvernent autour de lui le goût social. Tout roman suppose – consciemment ou inconsciemment, implicitement ou explicitement – une certaine pensée du temps. A partir de là s’opère un nécessaire travail de mémoire et d’oubli. » Philippe Forest.

Peut-être que l’intitulé roman répond avant tout à une problématique de libraire (comment offrir une certaine visibilité aux lecteurs dans l’ordonnancement de mes étagères ?) ou à une nécessité d’éditeur qui doit rassurer le lecteur : si ce livre est un roman c’est qu’il n’est pas un essai, une poésie ou un récit, etc. Et certains auteurs semblent presque surpris de voir le mot roman sur leur ouvrage :

« J’ai toujours écrit contre l’idée de roman, persuadé qu’il était urgent de liquider ce que je considérais comme une forme dépassée. Résultat : tous les livres publiés sous mon nom portent en toutes lettres sur leurs couvertures la mention≤ roman ≤. » Philippe Vasset.

L’autre question qui traverse le recueil, la plus importante et complexe à aborder, est celle du traitement du réel dans le roman ou de son influence sur lui. La lecture des points de vue souvent riches en différences, révèle à nouveau la difficulté à photographier le présent. Et s’y s’imposent des mots comme fiction-documentaire ou d’espace roman.
Pour autant, cela ne diffère pas tant que cela de la démarche de Proust ou de Stendhal. Nombre de romanciers ont été les agents doubles de leur propre vie et la fiction vient porter - mettre à jour - ce que le témoignage ne parviendrait paradoxalement qu’à réduire.

« Tout ce qui est proposé au lecteur ou à la lectrice, est fondamentalement, un cri. A chacun de fouiller en soi-même pour trouver ce qui permettra de comprendre et d’aimer ce cri, et, éventuellement, de le reprendre. » Antoine Volodine.

Ce qui change peut-être, c’est le lien au lecteur. Le niveau de connaissance et de compétence de celui-ci diffère selon les époques. Non pas qu’il soit plus ou moins intelligent mais il est imprégné différemment du monde qui l’ entoure. Ainsi de nos jours, il y a profusion et même saturation d’images et d’informations. Le lecteur imprégné, sans être forcément mieux informé va confronter un auteur pareillement imprégné. Un lecteur habitué de plus en plus à utiliser le même outil que l’écrivain : l’ordinateur avec son ouverture permanente sur d’autres écrits et informations via l’internet.
Alors le jeu intellectuel entre lecteur et auteur peut s’expérimenter grâce au langage. Un langage et des codes qui changent puisqu’il s’agit encore d’une langue vivante.

« Je pose que la littérature existe en disant le monde réel la fiction le vrai dans une langue une syntaxe une grammaire qui usent du monde se servent du réel écoutent la fiction appréhender le vrai et le rendre. » Emmanuel Adely.

Et nous voilà, lecteur, très curieux (demandeurs), des réponses que pourraient apporter des auteurs étrangers, surtout les plus éloignés de notre propre culture. Avec cet espace commun de plus en plus partagé de l’uniformisation de la vision commerçante du monde par la télévision par exemple.

Pour saluer enfin le travail fourni par le comité de rédaction - même si on peut s’interroger (juste s’interroger) sur la difficulté aux écrivains femmes à y faire référence (4 femmes pour 26 auteurs sollicités) – on se surprend en fin de lecture à ternir entre les mains une belle liste de titres et de noms d’auteurs. Et ce sentiment d’avoir fait connaissance avec certains écrivains qui ne nous sont pas encore familiers ou peut-être même inconnus. Et d’ouvrir ainsi son paysage littéraire, nous ne pouvons que nous en réjouir.


Lire la critique de Philippe Boisnard.

Fabienne Swiatly - 13 juin 2007