La lessive

Le moment d’une grande lessive est aussi le moment d’une perte. Tous les débuts de gestes démultipliés de frottement, de tentative d’arrêter la brouille des tissus, de frottage sans cesse repris sur les parties tachées, sont annulés en quelque sorte par la noyade des fripes dans l’eau de lavage. De plus, la mousse les recouvre : le savon n’est pas un ersatz, il se donne entièrement, jubile, bafouille, etc. [1] Dans le baquet, chaque jeu de mains disperse les principes alcalifiables. La mésintelligence entre les fibres de couleur opposée en rajoute au pouvoir nettoyant. J’ai beau suivre les directives données sur l’étiquette du T-shirt, ma manière le fait couler et pâlir.

Avec un autre détergent, je change le débit : il y a un saut qualitatif. Je regarde la lessiveuse blanche. Je me souviens qu’elle se termine par la mise en place de ce qui aurait pu être un commencement. Une tache indélébile de boudin humain rouge canterville résiste sur un col de chemise pourtant empesé. C’est un enjeu si particulier que l’usage des empois. Ils donnent du corps aux tissus. Ils accroissent la résistance à la saleté. Ils facilitent le repassage. Dommage, je ne repasse pas. J’ajoute juste un peu de poudre au gluau visuel pour adoucir mes regards. Quand je me tiens trop près des mots descriptifs, en cas d’éclaboussure dans les yeux, je réorganise la narration.

L’évènement d’un regard humain sur une existence dissolue a lieu. Le lessivage s’oriente vers une fin. Il commence, il se développe, il finit. Avec la saponification la fatalité linéaire disparaît. Il y a beaucoup à dire à propos du savon. [2] L’image feuilletée comme un livre forme un soubassement. Les vêtements mouillés s’empierrent les uns les autres. La jambe de la culotte devient la manche de la veste de pyjama. Personne ne sait au juste si l’habit de la nuit est grand-teint. Il se porte les yeux fermés et la couleur ne se voit pas. Elle s’affirme pourtant. Elle abandonne une traînée nuageuse dans l’eau. C’est du bleu.

Toute affirmation a besoin d’une confirmation. Un artiste devient séminariste et prof de français à Damas. Des dessins apparaissent dans le linge. Le regard, lui, repasse de toute nécessité, souvent, sur les choses dégoulinantes. Les tissus gonflent intérieurement. Des bulles fluorescentes tramées d’or pénètrent l’épaisseur de l’étoffe. Les fils se nouent. Des nœuds certifient la situation. La serviette de toilette neuve partage ses peluches avec le torchon tout usé et la robe de chambre rose indien en textile chenille permet le vol d’un papillon bleu opalin. La singularité de l’image appelle la multiplication des histoires en avant de l’espace. Tout le linge étendu ou en vrac est parfaitement blanc. La souillarde aussi.

Autour de Michel Journiac :
http://www.strasmag.com/art/mamcs_2004_journiac.htm
http://www.exporevue.com/magazine/fr/journiac.html

Catherine Pomparat - 29 juin 2007

[1Francis Ponge, Le Savon, Gallimard/L’Imaginaire, 1967, 1992, p.55.

[2Idid., p.17.