Tentacules de l’horreur et fleur de violette


« I am angry with myself. Just images. No soul. My fault. […] It’s just images. It’s workless. »
Vidal (Irma Vep, Olivier Assayas) [1])

Bouche cousue, sons bouche fermée par un point de croix grossier de part et d’autre des lèvres, la voix chante doucement sur "mmm" “nnn" et "nnn" "mmm". Les Romains infibulaient leurs chanteurs afin de conserver leurs voix. Le chanteur a cinq sens, il se sert de chacun pour chanter, l’odorat surtout a de l’importance. Les vocalises de bouche sous pansement occlusif sont des nasales. La douleur n’apprend pas la chanson, seule l’horreur est pédagogue. Ça sent une fadeur qui flotte l’été autour des marécages car c’est un chant d’exécration. [2]

L’horreur n’est pas pensable, elle est visible, je la vois. Un corps en absence de corps, sinon dans mon regard, se quitte et se retrouve sans cesse fragmenté à l’intérieur d’une existence singulière engagée dans l’expérience de la parole. Description d’un état physique
une sensation de brûlure acide dans les membres,
des muscles tordus et comme à vif, le sentiment d’être en verre et brisable, une peur, une rétraction devant le mouvement, et le bruit. [3]
« etc., etc. »
Avertissement : les personnes portant appareil auditif pourraient être blessées par la bande son.
La blessure est à la lettre près la figure d’un poulpe qui éjacule son « L » au devant d’elle. « La parole vient de l’outil » et prend le vent en poupe dans un tremblement d’identité. L’animal marin se dédouble en « une forme pensée pour/par internet ».
« Les douze minutes de cette vidéo sont parfois difficiles (...) » [4]

J’étouffe. Le manque d’air est un surplus. Je n’arrive plus à lire, mais je vois la lecture. [5] Le silence ne s’éprouve pas comme un vide : le corps fait des réserves d’images. Des mots aussi, beaucoup de mots mis de côté pour les jours où ça se bouscule à l’intérieur d’ “une matière qui est la parole”. C’est le secret du corps, sa demeure branlante, sa manière intransmissible de se montrer et de se cacher. Lorsque les cris cessent et que la bouche dévastée, puante d’entrailles, se vide à longs traits, je regarde les restes d’un repas dans une assiette. « Ne pas avoir peur de montrer l’os, et de perdre sa viande en passant. » [6] Ça sent les ossements brûlés car c’est un chant d’exécration. [7]

Une peau jaunâtre et épaisse reste attachée à des os qui semblent ceux d’une volaille. Cinq marguerites qui n’ont pas été effeuillées décorent l’assiette sale. Pourtant il s’aime, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie. Pas du tout, une ventouse à merde avec un manche en bois applique le visage et propulse bientôt une petite quantité de liquide opaque, blanchâtre et visqueux. Un déchet organique cherche à fuir. Les tentacules du désir le rattrapent et adhèrent à sa solitude quand les multiples appendices d’une pieuvre pénètrent une jeune artiste japonaise [8] Les images sont en noir et blanc mais l’important comme partout ailleurs est de savoir d’où vient la lumière. Ici elle vient de l’intérieur du corps. Le poulpe retranché entre les cuisses laisse apparaître un globe oculaire. L’œil est un œuf d’obsidienne. Je veux dire les mots qui viennent me détruire. N’être plus que ce que j’écris, jusqu’à ce que soit réduite à rien la distance du corps au langage. [9]

Un surcroît de vie apparaît d’une main nue dans le pouce qui déploie ses boyaux de doigts. La main de prise d’images, elle, expérimente l’incertitude du matériau. Les membres grouillent, le crane fourmille, les images et les mots doivent à tout prix tenir ensemble. La pieuvre est un animal solitaire en fuite de lui-même et qui pour se défendre jette l’encre aux regards interrogateurs. Elle observe ses congénères à travers un écran. Sa grande mémoire visuelle et tactile travaille sa grosse tête molle au point où l’image s’arrête : autodafé de sperme dans une boîte d’allumettes. Ni vidéo, ni livre, “videolivre”, tant que tout reste à inventer, la tension des désirs fait un petit bruit de feu qui crépite au moment de l’enfouissement dans la matière plastique. L’invention paradoxale d’un corps langagier résiste à la mise en ordre programmée des signes. « On ne peut pas voir si ce n’est pas montré ; ce n’est pas le visuel, c’est l’acte qui compte. » [10] Ça sent le désir incontrôlable de pleurer car c’est un chant d’exécration.

Petite écharde après petite écharde, la bouche se demande “comment faire un sourire avec des mots”. [11] « non, ce n’est pas une forme de vérité que je cherche, et je ne peux pas même prétendre que je cherche ; juste constater que je suis étranglé par mes nerfs et que ma difformité, supposée ou réelle, me frappe toujours plus dans le miroir. » Il n’y a pas de limite : tout dire, tout montrer. C’est la limite même où le corps est placé qui est montrée. Un videolivre n’a de comptes à rendre à personne, ni aux musées, ni aux universités, ni aux familles. La police du poulpe travaille au corps, c’est ce qui lie sa loi au langage. Le regard déplacé ne sait que faire. L’irréductible question du voir est posée : il s’agit d’écouter et de sentir.
Au commencement il y avait un murmure, à la fin Sue Paramour chante allègrement une chanson d’amour. A Violet From Mother’s Grave demeure le corps en langage des fleurs. Ça sent la fleur de violette car c’est un chant d’amour caché.


Philippe Rahmy est membre de la Rédaction de remue.net.

Catherine Pomparat - 4 juillet 2007

[1cité par Sébastien Rongier, De L’Ironie, Enjeux critiques pour la modernité, Klincksieck, 2007, p.201.

[2Philippe Rahmy, Demeure le corps. Chant d’exécration,
Cheyne Éditeur, août 2007.

[3Antonin Artaud, L’Ombilic des Limbes, Poésie/Gallimard, 1968, p.62.

[4François Bon, Demeure le corps videolivre

[5Recopié chez François Bon.

[6Antonin Artaud, La Recherche de la fécalité, Œuvres, Gallimard, Quarto, 2004, p. 1644.

[7« mon père à l’agonie m’a demandé d’enterrer son urne au fond du jardin, avec un falot tempête ; j’ai creusé, mis l’urne, puis la lampe allumée dessus, et rebouché ; une nuit j’ai rouvert le trou, mais je ne dirai pas pourquoi » Philippe Rahmy.

[8Hajime Sawatari, Taka Ishii Gallery : http://www.takaishiigallery.com

[9Philippe Rahmy La lettre d’obsidienne

[10Serge Daney, cité par Sébastien Rongier, op. cit. note 1, p.196.

[11Philippe Rahmy, Dialogue avec Lee Seong-Bok