Journal du compte à rebours 4

Mercredi 4 juillet, matin
Ce matin, beau temps. Une abeille sort du chèvrefeuille, entre par la porte-fenêtre ouverte sur le beau ciel bleu nuageux, tâte un instant de la littérature, coin des F et des G, Gaddis, Erofeev, Fleisser, Feraoun, ressort.

Réponses à des objections :
À quelqu’un qui s’étonne de l’isolement que je prépare peu à peu, je réponds que si je tournais un film ou montais une pièce de théâtre, il ou elle ne s’en étonnerait pas. Il ou elle mettrait des images sur ce travail : l’équipe de tournage ou de mise en scène, les techniciens, les comédiens, les répétitions, les éclairages, les angles de prises de vues, les décors, le matériel, les bricolages de dernière minute, le scénario, le découpage technique, le plateau ou les décors naturels, etc. mais quelles images mettre sur le travail d’un écrivain ?
Il ou elle restera assis pendant des heures devant sa table de travail, ses feuilles blanches ou son ordinateur, de temps à autre il se lèvera, fera les cent pas, froncera les sourcils, fermera les yeux, se rejettera en arrière d’un air las ou excédé, s’allongera quelques minutes par terre ou sur un lit, s’endormira ou se relèvera aussi vite et reprendra de plus belle sa démarche incohérente, ou son travail, ou sortira dans la rue.
Le travail se fait dans la tête.
Le corps est immobile, dense, lourd, compact, seuls les doigts et les yeux bougent, parfois une jambe qui s’ankylose, le dos ou la nuque qui se raidit et qu’il faut détendre.
Dans la pièce de travail il y a les lieux du roman, des villages, des maisons, des paysages, des horizons, des jardins, des collines, jamais la pièce ne sera plus vaste, il y a les personnages du roman – c’est plein. Les dialogues résonnent entre les murs, des mots, des cris, des rires, des questions, des étonnements, des surprises. Des chapitres se croisent inopinément, se bousculent, chacun réclamant toute l’attention au détriment des autres. Des dilemmes éclatent dans tous les coins, à chaque phrase : un article ou pas d’article ? une virgule ou pas de virgule ? et si je déplaçais le chapitre II ?
Tout à coup c’est la désolation : ce roman n’a pas de raison d’être, il est sans intérêt, mal construit, et de quel droit est-ce que je raconte des situations que je n’ai pas vécues, décris des lieux que je ne connais pas, d’ailleurs le roman est un genre anachronique, désuet, une vieille chose, je n’ai aucun titre à en écrire un, aucun titre à écrire, tout simplement.
Là, il est temps de sortir et d’aller voir une exposition. J’ai noté (prévisions anti-désolation) : Annette Messager, le Facteur Cheval, Steven Parrino, François Morellet, Pierre et Gilles, Weegee, Philippe Mayaux, Alain Kirili, les incontournables Louvre, musée Rodin, atelier de Delacroix… la fondamentale Maison de Balzac. J’en reviens toujours courageuse.


À quelqu’un qui s’étonne que, puisque nécessité d’isolement il semble y avoir, je ne préfère pas quitter Paris et aller chez des amis, ou dans une maison d’amis qui seront absents, ou dans un lieu destiné à des écrivains (monastère ou autre), je réponds que j’ai besoin des trente centimètres de hauteur des versions précédentes, de la documentation (photos, livres, brochures, catalogues) que j’ai amassée depuis quelques années, de la bibliothèque de ce roman, Ivo Andric, Jean Rolin, Maupassant, Tsvetaeva, Faulkner, Mirko Kovac (La Vie de Malvina Trifkovic), Czeslaw Milosz (Sur les bords de l’Issa), Peter Handke (Un voyage hivernal vers le Danube, la Save, la Morava et la Driva), Velibor Colic (Les Bosniaques), Stanko Cerovic, Personne ne parle croate, un recueil de poètes croates, Janine Matillon (Les deux fins d’Orimita Karabegovic), Sadegh Hedayat et Reza Baraheni, Tarjei Vesaas et Lobo Antunes, Guyotat, Dubravka Ugresic (Le Musée des redditions sans condition), Bruno Schulz, Hérodote… et de ma bibliothèque en général, que je ne saurais pas écrire sans avoir à portée de main – quand bien même je ne les ouvrirai pas – Madame Bovary et Arthur Rimbaud (si je devais résumer injustement).
J’ai besoin d’être dans une ville, la voir et l’entendre, sentir sa présence, et quand il y a panique, sortir, marcher dans les rues, voir des visages, m’installer dans un café et regarder, écouter, observer des inconnus faire ce qu’ils ont à faire, j’ai besoin de prendre l’autobus, traverser Paris et revenir.
Et comment partager un temps commun avec des amis alors que le mien sera celui du roman exclusivement ? Et pourquoi aller chez des amis si nous ne pouvons pas partager un minimum de temps ensemble ?

À une certaine étape du travail j’avais conçu cet Épilogue de RH :
Une scène qui réunirait tous les personnages de la trilogie, tous les auteurs de la bibliothèque de la trilogie, tous les amis et connaissances qui d’une façon ou d’une autre, certains en restant ignorants, m’ont aidée à l’écrire depuis quatorze ans (1993, prémisses). Je m’adresserais à eux afin de les remercier.
Mais hors situation concrète, qu’en faire ? Un simple énoncé de noms ne suffirait pas. Et comment les classer : par ordre chronologique ou alphabétique ?
Sous le texte de la trilogie il y a tant d’heures, tant de situations vécues, tant de rencontres, tant de lectures, tant de rêves, tant de chagrins.


Lire la suite.

Dominique Dussidour - 30 mai 2007