L’Affaire Laura (2)

Cette œuvre, trop longue pour une mise en ligne unique, vous est donc proposée en trois parties. Elle contient une préface de Didier Machu, une enquête de Michel Desommelier, et un article suivi du texte de Jeff Edmunds qui analyse, semble-t-il, toute l’affaire...


L’Original de Laura : un premier regard sur le dernier livre de Nabokov

« Le visage de l’amour est proche de celui de la mort. Laure avait ce visage-là. Sans pourtant qu’elle fût maigre on sentait ses os sous sa peau, ces mêmes os auxquels on devait atteindre lorsque l’on faisait l’amour avec elle. [1] »

Les prémices

L’Original de Laura, le dernier roman de Nabokov, existait dans sa tête, presque achevé, depuis trois ans lorsqu’une série d’accidents et de maladies empêchèrent l’auteur vieillissant de consigner par écrit (sur les fiches en carton qu’il affectionnait) « plus de deux ou trois bribes de l’éclatante image mentale qu’il en avait [2] ».

En décembre 1975, après une trop brève convalescence faisant suite à l’ablation chirurgicale d’un adénome bénin à la prostate, Nabokov annonce qu’il « retourn[e] avec enthousiasme dans l’abysse de [son] nouveau roman [3] ». Au début du mois de février 1976, il dresse le compte rendu suivant dans son journal intime : « Nouveau roman plus ou moins terminé et rédigé cinquante-quatre fiches. En quatre paquets de parties différentes du livre. Plus notes et esquisses. Cinquante jours depuis le 10 déc. 1975. Pas trop. [4] ». Dans les premiers jours d’avril, à l’approche de son soixante-dix-septième anniversaire, Nabokov rend une nouvelle fois compte de ses avancées : « Avance au rythme de cinq ou six fiches par jour […], mais beaucoup de réécriture. [5] ». Le 20 avril, note Boyd, Nabokov « annonçait avec optimisme à McGraw-Hill [avec qui il avait signé un nouveau contrat exactement deux ans plus tôt pour la livraison de six livres en quatre ans] qu’il avait dépassé l’équivalent d’une centaine de pages imprimées, environ la moitié du roman [6] ». À la fin septembre, le livre est pratiquement complet dans la tête de Nabokov, mais grièvement affaibli par un nouveau séjour à l’hôpital, il ne peut trouver l’énergie nécessaire pour consigner par écrit le texte visualisé. Cette triste situation se prolonge jusqu’au printemps. L’été suivant, alors que Nabokov s’approche clairement du gouffre sombre qui sépare la vie de la mort, le livre reste à écrire. Hospitalisé une fois de plus, apparemment atteint d’une bronchopneumonie, mais manifestant aussi des symptômes bizarres que les médecins sont incapables d’expliquer, Nabokov devient fiévreux et délire pendant plusieurs semaines, au cours desquelles il ne cesse de réciter son roman à haute voix à « un petit auditoire imaginaire dans un jardin clos de murs. Mon auditoire se composait de paons, de pigeons, de mes parents, morts depuis longtemps, de deux cyprès, de plusieurs jeunes infirmières accroupies tout autour, et d’un médecin de famille, si vieux qu’il en était presque invisible [7] ».

Les paons sont sans doute imaginaires, les parents morts et le médecin de famille peut-être annonciateurs de la suite ; les cyprès peuvent avoir été entr’aperçus par la fenêtre de la clinique, se balançant obscurément sur la colline qui domine Lausanne, et les pigeons aussi peuvent avoir existé, roucoulant doucement sur le rebord de cette même fenêtre. Une au moins des jeunes infirmières a manifestement existé, et c’est là que commence notre histoire.

Le témoin

Suzanne Eggerickx, la jeune infirmière dont Nabokov s’était vaguement souvenu et qu’il avait rêveusement insérée dans son délire, était bien vivante en 1990 et résidait dans un village près de Saint-Gallen, en Suisse. (J’ai pu vérifier ce fait après une visite à la clinique CHUV [8] où Nabokov a passé ses derniers jours.) Elle a répondu chaleureusement à la lettre dans laquelle je demandais des renseignements et où j’expliquais la raison pour laquelle je voulais entrer en contact avec elle. Notre correspondance ultérieure a confirmé qu’elle savait bien des choses sur Nabokov. Elle m’a accordé un rendez-vous et, en avril 1991, j’ai pris le train reliant Lausanne à Sankt Gall, nom donné à la ville de Saint-Gallen dans la région alémanique du pays.

Mme Eggerickx était présente dans la chambre d’hôpital de Nabokov lorsqu’il avait déliré plusieurs semaines durant, récitant par intervalles de longs passages de prose. Fascinée par la fluidité et par la cohérence de ce torrent verbal, Suzanne, ancien transcripteur médical pour l’Organisation Mondiale de la Santé, s’était mise à transcrire les récitations de Nabokov pour passer le temps tandis qu’elle surveillait l’état du patient. Comme il reprenait souvent les mêmes passages, la jeune infirmière avait pu corriger ses brouillons, de sorte que le texte final concordait parfaitement avec la narration du malade. Il recommençait à un endroit donné, et Eggerickx suivait ses notes en sténo pour vérifier chaque phrase. Sa transcription présente donc un tableau très juste de L’Original de Laura tel qu’il existait dans l’esprit de Nabokov pendant les dernières semaines de sa vie.

Ce n’est pas tout. Quoiqu’il soit vite devenu évident que Nabokov était trop faible pour consigner lui-même par écrit le roman (comme le note Boyd, voir ci-dessus), il avait fait apporter ses notes à l’hôpital pour pouvoir procéder au peu de transcription dont il était capable. Eggerickx m’a expliqué que les « notes » se trouvaient être une boîte (ayant les dimensions d’une boîte à chaussures) contenant des fiches en carton, posée sur la table de nuit à côté du lit du patient. Sur le devant de la boîte figurait une petite étiquette dactylographiée où on lisait simplement « Vladimir Nabokov ». Le lendemain du jour où on lui a apporté la boîte, Nabokov a travaillé un moment à la rédaction de son texte avant de céder à la fatigue. Eggerickx rapporte que la boîte était « pleine de fiches », quoiqu’elle concède que beaucoup d’entre elles peuvent avoir été vierges.

Trois semaines plus tard, Nabokov meurt. Peut-être convient-il d’excuser une jeune femme fascinée par un homme très malade à la mémoire remarquable et à l’inventivité captivante d’avoir pris dans la boîte qui se trouvait à côté du lit un petit paquet de fiches en souvenir de son patient. Lorsque Suzanne Eggerickx rentre chez elle ce soir-là, elle découvre non sans une certaine excitation qu’entre les deux premières fiches se trouve une photographie, ou plutôt une photocopie de photographie, puisque l’image n’est pas imprimée sur du papier photographique mais sur du carton rigide, façon carte de visite. La photographie montre un tableau encadré, le portrait d’une jeune femme, assise, tenant sous son bras droit un violon et portant une robe ou un kimono aux motifs compliqués. Au verso, Nabokov (ou quelqu’un d’autre) avait inscrit un seul mot : Laura.

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Le tableau

Malgré plusieurs heures de recherche, je n’ai pas pu découvrir le nom du modèle du tableau (reproduit ici pour la première fois) ni le nom de l’artiste qui l’a peint. Les historiens de l’art auxquels je me suis adressé ont parlé d’un portrait « d’amateur » ou « énigmatique » et l’ont comparé à des œuvres s’étalant sur presque deux cents ans d’histoire de l’art, des œuvres de Ingres, Manet, Puvis de Chavannes, Picasso, Gorky (!), et Balthus. Ce dernier nom intrigue, puisque Balthus habite non loin de l’endroit où Nabokov est mort, dans un immense chalet situé sur les contreforts escarpés dominant le lac Léman, mais rien n’indique que le peintre reclus ait jamais fait la connaissance de l’auteur reclus, et il n’y a pas trace d’un portrait par Balthus d’un modèle qui ressemble à la femme du tableau, lequel est, d’ailleurs, différent de l’œuvre de Balthus tant par son style que par sa composition. Mais c’est presque certainement une œuvre contemporaine. La robe que porte le modèle est d’un type particulier, mais elle s’est avérée elle aussi difficile à dater. Un modéliste a soutenu qu’elle avait été fabriquée à Paris ; une collègue a déclaré en avoir acheté une semblable à New York vers la fin des années soixante. Plus récemment j’ai vu une robe réalisée dans un imprimé semblable, quoique différente par la coupe et le modèle, dans un catalogue de vêtements que je feuilletais distraitement à l’aéroport de Zürich. La coiffure du modèle est suffisamment caractéristique pour valider une hypothèse d’identification, mais trop « classique » pour constituer un indice par où commencer les recherches. Quant au violon, curieusement, même si la chose est anecdotique, on note que, dans le deuxième chapitre de La défense Loujine, le grand-père du petit Loujine est dépeint dans une photographie tenant un violon.

Les sources

Le texte tel qu’il apparaît sur les fiches concorde de manière remarquable avec la transcription de Mme Eggerickx, qui a eu le bon sens de la dactylographier d’après ses notes en sténo. Les textes ci-dessous sont le résultat d’une collation soigneuse des fiches avec le texte dactylographié ; j’ai rectifié seulement la ponctuation, et, dans un seul cas, j’ai corrigé une faute d’orthographe évidente. (Pour des raisons de copyright, nous ne reproduisons ici que de brèves sections de la totalité du texte tel qu’il existe sous forme manuscrite. Lors du récent Festival du Centenaire de Nabokov à Cornell University, Dmitri Nabokov, le fils de l’auteur, a lu un extrait de L’Original de Laura [9] et a laissé entendre que les parties les plus élaborées du roman feront peut-être bientôt l’objet d’une publication commerciale.

Chaque extrait est suivi de mes commentaires.

Extrait 1

« … ocre, rouille et noire, une vaste procession de bisons, de cerfs, d’étalons et de sangliers, parmi lesquels se trouvait un rare rhinocéros ou mammouth et, à côté d’eux, de fantastiques hybrides : des centaures, des hommes à tête d’oiseau, des licornes et des chamans andouillerés.

Il est impossible de savoir avec certitude quelles pensées enflammaient les esprits de nos ancêtres lorsqu’ils traçaient avec leurs doigts, avec des bâtonnets de charbon de bois, avec des pigments d’argile, de baies de genièvre et d’écorce d’arbre réduite en poudre, ces ménageries obsédantes. Nous avons néanmoins le droit de fonder quelques hypothèses sur tel ou tel subtil frémissement d’une intuition avisée : l’imagination d’un artiste s’avère souvent plus juste dans ses visions que les conjectures raisonnées de l’homme de science.

Où, donc, ai-je commencé ?

Cette œuvre d’art, si je puis me permettre d’appliquer ce terme à une chose aussi imparfaitement comprise, fut créée et ensuite observée non pas sous la chaude lumière crue des spots d’un musée moderne ni sous les éclairages tamisés d’une pinacothèque européenne, mais à la lueur vacillante des flammes de primitives lampes à huile, d’où s’élevaient des filaments de fumée âcre et qui crachotaient au gré des courants d’air des exhalations sépulcrales d’une grotte. Les animaux lançaient des ruades, donnaient du pied et caracolaient le long du périmètre d’un frêle anneau de lumière tandis que tout autour, des ombres inquiétantes sautaient et se soulevaient, menaçant à chaque instant d’engouffrer en une seule gorgée la lampe fumante et le proto-humain aux yeux lémuriens qui la levait, d’une main tremblante, pour déjouer les grouillants démons de l’obscurité. »

Commentaire

Ce passage, qui apparaît sur la première fiche, est, selon toute vraisemblance, le début du premier chapitre. Plusieurs points sont à noter tout de suite. Premièrement, si ce sont réellement les premières phrases du roman, ce serait la première fois que Nabokov aurait commencé un roman par une ellipse, à proprement parler. (La nouvelle « Krug » [Le cercle], qui est parue pour la première fois dans Poslednie novosti [Les dernières nouvelles] à Paris en mars 1934, commence par une ellipse implicite — la première phrase est grammaticalement complète, mais elle laisse entendre néanmoins qu’il y a quelque chose d’omis qui venait juste avant. Elle commence par « Vo-vtorykh » [Deuxièmement].) Deuxièmement, si l’on peut en juger par les guillemets, L’Original de Laura commence par un texte à l’intérieur du texte, dont le manuscrit dactylographié de Mme Eggerickx nous apprend que c’est un discours savant sur l’art, écrit par le narrateur anonyme, historien de l’art et ancien amant de Laura, qui entreprend de découvrir les circonstances de sa disparition et de sa mort mystérieuses. Il existe dans l’œuvre de Nabokov d’autres exemples de textes à l’intérieur de textes (Invitation au supplice, Le Don, Feu pâle, etc.), mais ce serait ici la première fois qu’un texte, explicitement désigné comme tel par des guillemets, ouvre un livre. Troisièmement, la mention de « bison » et de « pigments » dans le contexte de l’art fait penser, bien sûr, à la ligne pénultième de Lolita : « Je pense aux aurochs et aux anges, au secret des pigments immuables, aux sonnets prophétiques, au refuge de l’art. » Il semblerait donc que L’Original de Laura développe les thèmes de Lolita : l’amour et la perte, la vie et ses relations avec l’art. Notons aussi que l’opinion exprimée par le narrateur dans le deuxième paragraphe trouve un équivalent dans les propos de Nabokov concernant « la précision de la poésie » et « la passion de la science ».

Extrait 2

Des six villageois que j’interrogeai au hasard, cinq prétendirent n’avoir jamais entendu le nom de Laubaine. Quand je leur proposai « l’artiste », ils demeurèrent muets, puis lentement mais résolument, ils secouèrent la tête, comme des figurants mal payés dans un film tourné pour la télévision. Un vieil invalide de guerre, le propriétaire d’une épicerie en face de mon hôtel, alla même jusqu’à prétendre avec insistance que personne de ce nom n’avait jamais vécu là. « Moi », dit-il, sa poitrine à moitié désignée par un moignon rougeâtre à la place de ce qui fut autrefois un pouce, « ça fait soixante-douze ans que je suis ici. Je connais tout le monde. Pas de Laubaine. » Mais devant la poste ma persévérance fut récompensée. Une femme qui, à en juger par les rides qui marquaient son minuscule visage, datait même de temps encore plus reculés que le soldat je-sais-tout, pinça les lèvres et mugit de plaisir (se souvenant avec affection ?) quand je lui expliquai qui je cherchais. Elle hocha encore et encore la tête, ses yeux bleu colombe, humides de larmes, pétillaient. J’attendis. Elle hocha la tête, souriante, et puis, je crois, se mit à pleurer. Les larmes ne mouillèrent pas ses joues cireuses mais coulèrent dans les sillons de son visage depuis le coin de ses yeux jusqu’au bord de sa mâchoire où elles furent essuyées d’un revers de sa griffe tavelée de taches de vieillesse. Je lui redemandai si elle connaissait une Mademoiselle Laubaine. Pour la première fois elle me regarda, les yeux brillants, et articula, comme pour elle-même, plusieurs mots qui furent, soit à cause de son grand âge, soit à cause de son état de détresse émotionnelle, à mes oreilles du moins, pratiquement inintelligibles. Il me sembla saisir « Dieu », « cimetière », « enfant », peut-être « pauvre enfant ». « Du côté du cimetière près de l’église ? » m’enquis-je. Elle se contenta de hocher la tête, son corps ratatiné se balançait comme emporté par la houle d’une mer invisible. Je pris l’une de ses mains dans les deux miennes et m’inclinai profondément tout en répétant à plusieurs reprises mes remerciements. Puis je tournai les talons et empruntai la rue qui menait à l’église à l’orée du village. Avant que j’aie parcouru une dizaine de mètres, j’entendis la voix d’une jeune femme derrière moi, qui parlait très fort, criait presque : « Qu’est-ce qu’il vous a dit ? Mais dites donc ! Qu’est-ce qu’il vous a dit ? » Je m’arrêtai pour regarder derrière moi. Aux côtés de la vieille femme en pleurs, se trouvait une femme beaucoup plus jeune tenant par la poignée un sac en papier contenant des baguettes, et portant un fichu orange sur la tête. Tout en répétant sa question, elle me dévisageait fâchée, implorante.

Drôles d’autochtones !

J’accélérai le pas en direction de l’église.

Commentaire

Il est impossible de savoir si cet extrait est la version finale, mais le texte est certainement très élaboré et il a le rythme et le son de la prose des dernières œuvres de Nabokov. Il rappelle surtout La transparence des choses, où le ton du narrateur a, comme ici, quelque chose de conversationnel et de conspirateur. Comme cela a été dit plus haut, le narrateur, ou bien un des narrateurs du livre et probablement celui qui parle ici, est un homme non identifié, soit un historien de l’art, soit un peintre, qui parcourt l’Europe à la recherche de Laura Laubaine, l’héroïne éponyme du roman, modèle et de toute évidence peintre elle-même, que le narrateur avait connue et aimée jadis.

Comme tous les noms de Nabokov, « Laura Laubaine » est évocateur sur plusieurs plans sémantiques. L’on peut lire « Laura » comme « L’aura », qui peut signifier « 1) une émanation ou vapeur invisible, comme le parfum des fleurs ; 2) une atmosphère invisible surgissant de et entourant une personne ou une chose. » Pris dans ces différents sens, le mot dérive du latin aura, du grec aura, l’air, de aer, respirer, souffler. Il évoque aussi le latin aurum, l’or. (Il est possible que Laura Laubaine soit blonde ; cf. le portrait reproduit ci-dessus.) Et, bien sûr, tout comme « Lolita », la première syllabe de « Laura » renvoie au mot français l’eau. Comme le révèle l’extrait suivant, l’eau est un thème important dans L’Original de Laura. L’action se déroule en grande partie en Suisse, à Lausanne ou aux alentours, Lausanne qui, tout comme Montreux (où habitait Nabokov au moment de la conception du roman), avoisine le lac Léman (dit aussi lac de Genève). L’on peut déconstruire « Laubaine » pour arriver à l’aubaine, c’est-à-dire don du ciel, bénédiction, manne, coup de chance, ou « L’eau bai[g]ne » [le rivage, etc.].

Plusieurs aspects du texte évoquent indubitablement l’œuvre du Nabokov d’âge mûr : les allitérations, la fréquence des « l » liquides, le français traduit et non traduit dans un texte rédigé, lui, en anglais, la couleur « bleu colombe » suivie de près par sa couleur quasi complémentaire, l’orange, et le malentendu entre le narrateur et un des personnages qu’il décrit, et que lui, le narrateur, ne remarque pas.

Extrait 3

Les jours d’été, la campagne au-dessus du Lac de Genève est silencieuse hormis le bourdonnement des grillons, un bourdonnement si omniprésent et continu qu’on ne le remarque que lorsqu’il s’interrompt, soudainement, provisoirement, comme si tous les grillons à portée d’oreille faisaient simultanément une pause afin d’écouter les pas de l’intrus sur le gravier qui crisse légèrement. Le bourdonnement reprend, avec apparemment plus de force et d’insistance qu’auparavant. Les vignes, à ce moment de la saison, hautes de moins d’un mètre, forment d’impeccables rangs immobiles d’un vert poussiéreux. Bien plus haut sur le versant, un fermier miniature sur un tracteur miniature fauche (avec cette lenteur propre aux rêves) un patchwork ondoyant de bruns et de verts. L’odeur du foin qui sèche au soleil est à peine perceptible quand se lève une brise qui agite les queues de renard et le cerfeuil sauvage qui n’ont pas été fauchés en bordure de la route.

Après avoir élaboré une image plus ou moins précise de l’enfance de Laura, à l’aide des informations et des dates collectées dans les monologues pas toujours lucides de sa vieille sœur, mes recherches me conduisirent de nouveau à Lausanne, et c’est ici que je fis la première expérience d’une nombreuse série d’impressions visuelles (pour ne pas dire d’hallucinations) très vives qui devaient m’aider dans ma quête du passé : la silhouette d’une jeune femme (qui s’avère être, en s’approchant une jeune fille qu’on a fait paraître plus âgée en lui faisant porter une ample jupe et une fanchon de paysanne à la Millet) qui se déplace lentement entre les rangs de vigne, coupant les inutiles grappes de raisin rabougri, taillant les branches sans fruits, éclaircissant les pieds dont les rameaux sont trop chargés, laissant tomber des grappes précoces et parfumées dans le panier posé à ses pieds. Entre ses sourcils, des perles de sueur parsèment sa peau bronzée par le soleil. Son front est ceint d’une traînée de terre. Elle chante, à haute et douce voix, une chanson populaire pour enfants dont le titre m’échappe mais dont le refrain mélodieux commence par ces paroles : « L’épervier s’est envolé ». Sa voix, liquide, est enchanteresse, comme l’ondulation d’un ruisseau qui s’écoule sur des pierres plates polies et miroitantes sous l’effet du courant.

Une fois que ses corvées domestiques seront terminées, après que la vaisselle du repas du soir aura été lavée et rangée dans le placard ou dans le buffet, elle s’assiéra auprès de la cheminée de pierre (qui, à cette période de l’année, est froide et sans bûche) et, pendant que son père lit le Journal de Genève et qu’il suce de temps à autre le tuyau de sa pipe, portant la marque de ses dents, duquel s’élèvent paresseusement de pâles bouffées de fumée aux senteurs de vanille, et pendant que sa mère tricote, faisant doucement cliqueter ses aiguilles, elle croquera, dans un petit cahier relié de toile, le profil de son père, les mains agiles de sa mère, ou la chatte aux yeux chinois assise telle un sphinx à ses pieds.

Elle dessine d’instinct, corrigeant et améliorant son croquis à l’aide d’une innombrable succession de coups de gomme et d’ajouts, en quête d’une certaine « exactitude » sans avoir jamais entendu parler de perspective ou de composition, et ainsi contrainte de procéder par subtils essais-erreurs, entraînant de fréquentes interruptions pour vérifier les passages problématiques : une narine, l’ongle d’un pouce, les hanches osseuses de la chatte. Il se dégagera une certaine pureté du dessin fini, un charme puéril né de la certitude de l’observatrice que l’image devant elle fut créée non pas grâce à l’artifice et une aisance technique, mais grâce à l’application et à la sincérité candide que confère le manque d’expérience.

La chatte, surprise par un bruit inaudible, sentant l’approche d’un invisible intrus, se lève et sort de la pièce en se trémoussant à petits pas rapides, la forme de sa queue relevée et le bouton rose plissé qu’elle laisse voir en dessous suggèrent un point d’exclamation qui s’éloigne rapidement.

L’artiste, une fois son modèle enfui, fixe son dessin en plissant les yeux, tête penchée, signe son nom au bas de la page, et passe à une feuille vierge. Son père tire sur sa pipe, mais cette fois-ci, il n’y a nul rougeoiement, nulle bouffée de fumée, nulle saveur sucrée sur sa langue, seulement de l’air légèrement goûteux. Il pose le journal sur ses genoux et tend une main (la gauche) pour attraper une boîte d’allumettes, tandis qu’avec l’autre (la droite) il serre la pipe et tasse avec un doigt le tabac chaud dans le fourneau. Madame Laubaine suspend sa tâche, pour vérifier une maille dont elle n’est pas sûre. Laura, se préparant à croquer le portrait de son père, l’observe en train d’allumer sa pipe et puis lancer (en soufflant, les joues gonflées comme un écureuil) l’allumette noircie et encore enflammée, dans la cheminée où elle disparaît dans l’enfer de flammes orange. La bûche du dessous, au dos noir de jais et au ventre d’écailles rouge-orangées rutilantes, crépite et s’effondre, émettant un sifflement grésillant et un barrage d’étincelles qui montent lentement, en flottant, portées par l’air chaud, dans le conduit, et disparaissent.

Commentaire

Ce passage est superbe, égalant voire surpassant par sa précision descriptive tout ce que Nabokov a pu écrire. Le triple vrombissement dans le premier paragraphe communique parfaitement le ronronnement paresseux des grillons sur un coteau en été, et le passage de ce bruit de vrombissement au bruit du vent léger venu du lac est très bien évoqué par le mot « brise. » Le mouvement « avec cette lenteur propre aux rêves » du tracteur sur un flanc lointain communique à merveille la lenteur hors du temps d’une vallée alpine. La compression du temps est renforcée par la confusion des deux époques, la saison où la cheminée est « froide et sans bûches » et, plus tard, celle où il y a du feu.

Dans le deuxième paragraphe se trouvent des indications qui, comme dans La vraie vie de Sebastian Knight, laissent penser qu’on a affaire ici à un narrateur qui n’est peut-être pas très fiable et à des personnages secondaires qui ne sont pas fiables eux non plus. La mention de Jean-François Millet (1814-1875) reprend le thème de la peinture qui parcourt l’ensemble du roman. La description d’une jeune fille qui récolte des raisins est peut-être la parodie de certains films de propagande soviétiques sur la vie agricole.

L’image du chat qui sort de la chambre en courant est une pure merveille. Le « bouton rose plissé » sous sa queue fait penser au « rubis anal » de la bicyclette dans le deuxième chapitre de Brisure à Senestre. Plus loin, Nabokov décrit un chat avec une semblable précision poétique. Voir le prochain extrait.

Extrait 4

Les flocons, comme hésitant encore entre tomber sur le sol, flotter sans but, ou s’élever doucement vers ce même ciel gris dont ils viennent de tomber, décrivaient des réseaux confus devant les fenêtres de Laura par ce froid matin du 10 mars. À l’intérieur, le poêle crépitait et gémissait, et il poussait des grognements caverneux chaque fois qu’une nouvelle rafale soufflait par-dessus la bouche du conduit sur le toit. Zelda (c’est ainsi que Drake, l’ami américain de Laura, avait surnommé la chatte errante qui était apparue un matin à l’aube, personne ne put imaginer comment, sur le rebord de fenêtre au quatrième étage) était couchée sur le sol à côté du poêle, les pattes écartées au hasard, cette pose ne se différenciant de celle provoquée par une mort soudaine que par le léger soulèvement de sa poitrine douce et osseuse. Laura, assise à la plus grande des deux tables de la pièce, face à un petit miroir, appuyé contre une bouteille de vin ordinaire à demi pleine et bouchée, dessinait un autoportrait qu’elle comptait envoyer à sa sœur Nathalie (étudiante à Zurich), comme cadeau d’anniversaire tardif. Le crissement intermittent du fusain sur la texture de la feuille faisait remuer l’oreille gauche de la chatte, et, de temps à autre, après une série de traits particulièrement vigoureux, l’animal somnolent soulevait langoureusement la tête pour entrouvrir un œil bridé en direction du dos préoccupé de sa maîtresse d’adoption.

Il n’y a pas grand-chose à dire sur ce passage, qui parle de lui-même. Nous pourrions nous borner à noter que la combinaison d’ « intermittent » avec l’imparfait « soulevait » révèle l’influence de Flaubert, que Nabokov a tant loué dans ses Littératures pour son utilisation de l’imparfait.

Préférant ne pas gâcher le plaisir des lecteurs qui pourront bientôt lire le roman, ou les parties qui en existent, je me limite aux quatre brefs extraits ci-dessus et je laisse aux spécialistes de Nabokov le soin de fournir des commentaires plus perspicaces. Comme il a été dit plus haut, Dmitri Nabokov a récemment laissé entendre publiquement qu’il était possible que L’Original de Laura voie bientôt le jour. Si l’on peut juger de la qualité du roman à travers les extraits publiés ici, les amateurs de Nabokov ont du plaisir en perspective et peuvent sans doute s’attendre à un certain nombre de surprises.

Michel Desommelier

Constance Krebs - 5 juillet 2007

[1Jérôme Peignot, « Ma mère diagonale », dans Laure, Ecrits de Laure, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1971. Nabokov aurait pu connaître ce livre, publié vers l’époque où il a conçu L’Original de Laura. Est-il possible que Laure (le pseudonyme de l’écrivain Colette Peignot, qui est morte de la tuberculose en 1938 à l’âge de 35 ans) soit le modèle, ou un des modèles, de Laura ? La Laure mystérieuse de Pétrarque constitue, bien sûr, une piste beaucoup plus ancienne et plus vraisemblable. D’après le Dictionary of Italian Literature, Westport, Conn., Greenwoord Press, 1979, en 1327 Pétrarque a entrevu pour la première fois sa « Laura à la beauté obsédante, dont l’identité exacte n’a jamais été établie. »

[2Brian Boyd, Vladimir Nabokov. 2. Les années américaines, trad. Philippe Delamare, Paris, Gallimard, 1999, p. 710. Les citations ultérieures sont tirées du même ouvrage, les numéros de page entre parenthèses suivant la citation.

[3(720)

[4(720)

[5(720)

[6(721)

[7(cité dans Boyd, 724)

[8Centre hospitalier universitaire vaudois.

[9Qui, lui aussi, chose curieuse, fait mention des os de Laura—cf. l’épigraphe au début de cet article.