Journal du compte à rebours 7

Samedi 7 juillet, matin.
Ca va. Flux direct, tentative. Coudes et avant-bras sur l’appui de la fenêtre. Ciel bas, gris, étendu, norvégien ou maritime. Sensations. Vois encore rien. Sur la table du café matinal, Manifeste de Jean-Luc Parant, De la poésie d’Ossip Mandelstam, Judas (le Baiser de) de Marlene Dumas. Pas loin, le dahlia rouge-rose, les bégonias rouge orangé, les fleurs du chèvrefeuille jaunes et blanches, les abeilles, le dernier lis orange. Retour à la table, le cendrier rapporté des puces de Rome il y a une vingtaine d’années, premier séjour. Déviation vers Marguerite Yourcenar qui affirmait ne pas connaître un personnage de roman tant qu’elle ne savait pas ce qu’il lisait, et donc écartait toute possibilité de personnage analphabète ou n’aimant tout simplement pas lire. Café do Brasil. Corps qui se vide peu à peu de ce qui est lui, de son ressort. Laisse la place à. Par quoi est occupé un corps. Pas toujours par un corps, même le sien. Écarter systématiquement, une à une, toutes les possibilités d’occupation de ce corps. En extirper les objets, les images, les identifications faciles, diverses, reposantes. Les conventions qui ne sont que des convenances. Les plans de gris. L’ampoule qui saute, dont le filament va bientôt se casser. Les plans de coupe. Continuer d’avancer malgré que les appels à arrêt se multiplient. Hier après-midi, Boulogne-Billancourt, préparation policière du concert des Red Hot Chilli Peppers qui aura lieu à dix-neuf heures au Parc des Princes. Cars de gendarmes, de CRS, barrières métalliques, voitures de pompiers, antenne médicale, contrôle des papiers d’identité. Les jeunes qui errent avec leurs billets et un plan du quartier. Les familles qui déjeunent. Tout cela à l’arrière de la ville, dissimulé par le périphérique. À côté, ceux qui habitent là, agacés, las, désabusés, comme un incident météorologique contre quoi on ne peut rien mais le soir ne pas sortir, rester chez soi, attendre que ça passe, soit fini. À côté, ceux qui sortent d’un déjeuner dans les restaurants des clubs de sports, voitures qui se garent, femmes et jeunes filles blondes, cheveux raides, blue-jeans et pulls bleu marine, grosses voitures aux vitres fumées qui ne sont pas enlevées par les services de la voirie, conducteurs dont les papiers ne sont pas contrôlés par la police. La photo dédicacée de Claude Brasseur sur le comptoir du restaurant. Le patron qui ne sait pas ce qu’il y a ce soir au Parc. Mais le serveur le sait, il le lui dit. De l’autre côté de la place, dans les brasseries, le trafic des billets en tous genres, pour les concerts, les matchs, les rencontres, etc. Un petit monde autonome, avec ses gestes, ses rendez-vous, ses habitués, ses retraités, ses figures, son histoire, ses anecdotes, ses hauts faits, ses lâchetés, ses fanfaronnades.

Ca va. Flux direct. Tentative deux. On reprend à Café do Brasil. Rayon de soleil qui fait une percée. Toits d’argent. À nouveau sensations norvégiennes sur la peau, dans les yeux. Possible que ce soit le texte de Munch dont je doive me vider avant tout. Ou que le corps tente une percée vers le corps à l’œuvre à Oslo. Mais ça remonte à loin. Mais a été réactivé par la publication. Corps bien placé. Vide. Prêt à accueillir ce qui vient. Dans une semaine, ici, Oslo. Tu ne connais personne. Tu ne parles à personne. Tu ne te souviens de personne. Le matin tu te lèves, tu écris. Tu arrêtes d’écrire car fatigue. Tu sors. Tu vas voir dehors. Tu marches. Tu regardes. Tu es simplement ailleurs. Tu retournes. Tu écris, etc. Situations qui confortent tes sensations habituelles d’être étrangère à tout. Ici même où tu sais à peu près comment ça marche, fonctionne, réitère. Comme partout où tu vas parce que tu sais que tu ne comprendras objectivement rien et où, enfin objectivement, tu auras une raison réelle de ne rien comprendre, tandis que milieu en confiance, personnes en confiance, amitiés, amours, familiales, toujours un rien de malaise à ne pas se sentir en confiance avec. Un pas en arrière. Recul. Retrait. Tu devrais mais tu ne sais pas. Alors, plutôt apparence et bonne figure. « Laissez-moi », crié dans un film jamais oublié. Sur le toit, pigeons qui roucoulent. Pas vu les moineaux du matin sur le balcon. Cris dans la rue. Un matin au café, l’homme qui avait demandé à téléphoner et qui était ressorti de la cabine en hurlant de douleur. Bousculant tout le monde, les serveurs, les consommateurs. Courant. Pleurant. Son histoire. Cette scène. Les mots, les gestes qui ont tant de difficulté à arriver là où ils seraient accueillis, entendus, repris. La distance inimaginable que doit parcourir la parole qui s’adresse avant qu’elle parvienne à son destinataire. Trouve personne. Alors s’en va, s’écarte, s’évade. La parole qui ne parvient que des dizaines d’années plus tard. Pas à la personne à qui elle était destinée. Hors la situation qui l’avait fait naître. Recueillir les paroles perdues, égarées, comme les garçons perdus du Caire et les pas perdus dans les gares. Les écouter, raconter leur histoire. Ce qu’elles veulent dire. Leur créer des circonstances, leur installer un corps, un visage en vis-à-vis, un sourire, une banquette de café où on les écoutera, où leur errance cessera, se posera un moment. Disposer quelques miroirs ici et là, dehors un boulevard et sa circulation automobile, quelques accessoires, des consommations sur la table. Que tout semble ordinaire. Sans danger. Neutre. Normal. Et que la parole perdue arrive. Cesse de s’adresser en vain à n’importe qui.

Ca va. Flux direct. Tentative trois. On reprend à Son histoire. Aucun rêve. Aucune imagination. Quelquefois la nuit, des rêves. Pas en ce moment. Le jour, non. Pas capable de rêver, imaginer, prévoir, etc. Un peu capable depuis peu de se tourner vers le passé. Très peu. Semble risqué de s’aventurer hors du présent. Doit trouver du relief, du volume ici même. Travail difficile, présence harassante. Sait pas s’écarter de l’instant. S’en échapper. Souvent, pense qu’elle n’arrivera pas à parcourir la distance jusqu’à l’instant suivant. Ce qu’elle voit. A remplacé le temps par de l’espace. Se placer face à ce qu’on voit. La femme en tailleur rose avec une ombrelle rose. La vieille femme arabe aux cheveux roux avec une cage d’oiseaux posée sur un caddie, trois oiseaux, des ailes noires, des ailes tigrées, un cou bleu, des becs noirs, une jupe plissée blanche, des jambes nues. L’adolescent gêné de rencontrer un ami de ses parents dans l’autobus. La jeune femme qui brode pendant trois jours un alignement de maisons le long d’un canal. Un homme au crâne chauve habillé en jean qui téléphone dans la rue en marchant à grands pas comme pour appuyer ce qu’il dit. Raconter l’histoire de chacun. Et l’histoire de chaque parole entendue.

Plus tard. Raconter est-ce dire quelque chose ?
Une histoire raconte quelque chose - dit-elle aussi quelque chose ? Et si oui, à propos de cette histoire ou d’autre chose ?
Raconter : il était une fois…
Dire – ça commence comment ? par quelle formule ?
Dit-on une histoire ?

Dans « dire » c’est celui qui dit qui a la parole ; dans « raconter » c’est l’histoire qui a la parole, quel que soit celui qui la raconte
« mon amie Zita dont je vais vous raconter l’histoire » : c’est Zita et son histoire qui emportent
« mon amie Zita dont je vais vous dire quelque chose » : c’est quelque chose à propos de Zita et moi qui vais vous le dire qui emportent.
Ici, je peux « dire » quelque chose de Zita, pas dans RH.


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Dominique Dussidour - 28 mai 2007