« Il y a un cri et les gens croient à une facétie » (Pascale Petit)

Manière d’entrer dans un cercle & d’en sortir de Pascale Petit a paru récemment aux éditions du Seuil dans la collection Déplacements dirigée par François Bon.
Sur publie.net, Nous devons attendre que le jour se lève.


Qu’est-il de plus formidable : le voyage ou le déroulement prévu minutieusement de ce voyage ? Je vous écris sur un papier de forêt ancienne de Finlande avec mon stylo gris mouette car les stylos gris mouette ont cet avantage de ne pas laisser d’encre bleue sur les doigts. (Lettre du roi, 9 août.)

Ceci est trois oiseaux

Quand on commence de lire Manière d’entrer dans un cercle & d’en sortir de Pascale Petit, l’espace dans lequel on entre est un cercle non clos à trois voix – le coiffeur, le roi, la reine. Il s’étend du mardi 9 juin d’une année indéterminée au 26 octobre, de la même année peut-être, date à laquelle on sort de cinq mois écoulés par une boucle du temps.
Chaque voix dispose d’un registre narratif : son journal.
Le roi et la reine disposent en outre du registre épistolaire : les lettres et les messages (ou leurs brouillons), datés ou pas, qu’ils s’adressent.
Les journaux se chevauchent chronologiquement, quelquefois.
Il y a du hors-texte : dans sa lettre du 14 juillet le roi répond à une lettre de la reine envoyée le 5 juillet, que nous n’avons pas lue, ou est-ce la lettre du 30 juin qui n’a été envoyée que le 5 juillet ?
Le 14 juillet est un jour prolifique puisque nous disposons du journal de la reine, du journal du coiffeur, du journal du roi et de cette lettre du roi à la reine.
Ce jour-là la reine livre ses dix secrets :

Le caractère monotone et répétitif du roi (automatique et cruel).
Les grosses lunettes du roi qu’il n’accepte de porter que pendant son sommeil ou dans l’intimité (son dernier désir connu).
Le secret que je ne peux plus ouvrir.
La poupée (la marionnette sicilienne) qu’il fait parler dans le noir (je sais que c’est lui).
Le secret du coiffeur : il n’a jamais su nager.
Le tricycle.
Et mes quatre petits secrets.
(Je sais, de toute façon, que je ne peux en avoir que dix, je ne pourrai pas en emporter davantage avec moi, les trois derniers sont déjà de trop.)

Le coiffeur évoque les tableaux d’une époque « où les peintres, en découvrant la reine, découvraient l’art de peindre un corps et un visage et grimpaient en haut des escabeaux pour émietter des confettis et jeter des écharpes bayadères au-dessus de son lit ». Le soir, il ajoute :

Un jour, j’écrirai une lettre d’amour et je trouverai le moyen qu’elle la lise.
Un jour, elle comprendra que j’aurai écrit toutes ces lettres parce que je n’arrivais jamais à écrire la même.
Un jour, elle trouvera toutes ces phrases et elle pourra choisir la plus belle.

Le roi note deux des inventions de la reine :

Quand elle me regarde, elle dit qu’elle ne me regarde pas, mais qu’elle démêle & vérifie les cent soixante-cinq kilomètres d’un fil extrêmement bleu qui la relie d’elle à moi & qu’elle enroule soigneusement autour d’elle. « Mais ce fil n’est pas bleu, il est de plusieurs couleurs, & ce n’est pas un fil, ce sont des méandres », dit-elle.

Dans la lettre qu’il lui adresse il écrit :

L’amour était pour moi une pensée de chaque seconde exigeant une phénoménale dépense d’énergie dont pourraient témoigner ces lettres avec leur multitude de codes, de pseudonymes, d’inventions, de devinettes, de métaphores employés, de chasseurs nomades & de passeurs d’idées : abus de langage & des sens, immobilité, inaccessibilité, grandes citations : je ferai comme tu diras, je te promets de belles après-corridas, etc., clins d’œil exercés, morse lumineux […]

Que ces trois-là s’aiment !
Et comme on est heureux de lire ces amours.

On peut entrer également dans le texte par les Ordonnances du roi numérotées, sans que les numéros se suivent, de 91 à 349, par la description de cent jardins dont le Jardin des hésitations et le Jardin des dernières fois - vers la fin les Ordonnances du roi traitent de ces Jardins, justement - et par un « Manuel de secours du roi. Tentative d’agrandissement de l’espace dont nous livrons la Table de matières et quelques Notes ».

Le roi est un sacré bricoleur, un esprit scientifique qui parle anglais ici et là, un adepte du système D, un futur lauréat du concours Lépine. Ce qu’il conçoit a trait au ciel, à l’espace :

Le roi mesure l’air, la mer, les montagnes, bref, tout le tour de la Terre et il inscrit de grands cercles à la craie blanche sur son tableau bleu car il peut, dit-il, enfin tout m’expliquer. Il dessine des triangles et des hexaèdres avec des flèches qui sont étranges, fait encore quelques calculs, résume des axiomes, recule et il me dit : « Voici le ciel. » (Journal de la reine, jeudi 11 juin.)

Preuve de sa témérité, il ne renonce pas à inventer ce qui existe déjà : la règle, l’équerre, la roue, « moi », rapporte la reine dans son journal du 6 juillet. Il se déplace sur un tricycle qui bientôt tourne interminablement sans que personne trouve moyen de l’arrêter. La plus grande partie de son activité se concentre toutefois sur les combinaisons que lui et la reine portent :

Voici l’ordre dans lequel il faut mettre les combinaisons : la combinaison en époxy-kevlar, la combinaison avec cagoule coiffante, la combinaison Capitaine Cook, la combinaison ressemblante, la combinaison avec mouchoir blanc pour signe d’adieu, la combinaison fendue (la combinaison salissante pour deux), la combinaison en zamak, la combinaison de Cœur de cosmonaute, la combinaison kit mains libres, la dollep up, les combinaison de camouflage… le tout ne pesant que 26 kg 500. (Lettre du roi, 20 septembre.)

Le coiffeur amoureux de la reine fait exister pour elle les choses qu’elle n’a pas : des enfants. Il seconde le roi dans ses inventions, lui certifie qu’il est bien le roi mais n’en pense pas moins. Parfois il endosse ses vêtements.
Quant à la reine, elle reçoit les hommages du coiffeur, les lettres du roi qu’elle commente souvent avec ironie. Leur naïveté l’attendrit. Elle dresse des listes, énonce des résolutions. Amoureuse du roi, elle ne refuserait pas que le coiffeur l’embrasse. Et elle aime les éclairs (à la pistache ou à la fraise, qui sait).
Ce chassé-croisé se déroule dans un amphithéâtre, sous un ciel qui tombe par morceaux, qu’il faudra refaire.

Comment s’est construit ce joyeux kaléidoscope, comment les éléments de ce monde entrent-ils en représentation ? C’est leur recomposition, leur réagencement qui permettent d’échapper à l’ordre ordinaire car oui, la fiction le dit, elle le raconte depuis toujours et si nous perdons notre confiance dans ses énoncés et ses propositions comment pourrons-nous jamais porter crédit au désir de changer les choses : il existe un autre ordre que l’ordre commun, et le désordre n’est jamais qu’un ordre pas encore découvert, tenté, expérimenté.
Dans celui-ci tout est à inventer à chaque instant, en jouant à Gulliver, au P’tit Poucet, à Monsieur Plume, aux Nanas, au roi à la reine et au p’tit prince – d’ailleurs, le bleu y est roi.

Si cette liberté d’invention continue semble parfois terrifiante, l’inquiétude ressentie n’exprime qu’une appréhension timorée. Non, ce n’est pas possible, ça ne peut pas continuer ainsi… quelque chose va s’enrayer, déraper… On croit alors n’être pas loin de l’univers de Romeo Castellucci quand c’est le monde ordinaire, hors cercle, qui est terrifiant. On ferait mieux d’enfiler plus souvent une combinaison royale et de partir en tricycle à l’aventure.
Le cercle magique de la fiction n’est terrifiant que de la perte de notre imagination, que de notre croyance aveugle en l’expérience dite adulte [1].

Ici, on vit et on lit sans repères.
On marche et on lit au-dessus du vide.
On a délicieusement peur de lire.
On n’a jamais peur d’écrire et on le revendique.

Dans sa postface, Pascale Petit évoque Philip K. Dick, Jorge Luis Borges, Groucho Marx, Jean-Claude Ballard, Antoine Volodine, Manière d’entrer dans un cercle & d’en sortir figure assurément dans la bibliothèque de la jeune et merveilleuse Alice.

Écrire un poème, un article de code civil, une réglementation de casino, le mode d’emploi d’un batteur électrique, c’est raconter : Voilà ce qui m’est arrivé. Voilà comment ça marche. Voilà comment vous devez vous conduire. Voilà ce que j’ai rêvé, lu, aimé, etc. Une seule phrase énoncée dans le monde échappe-t-elle à cette nécessité humaine : raconter ? Pourtant du matin au soir nous frôlons des discours qui paraissent n’avoir qu’un seul but : faire de leurs cercles des lassos ou des nœuds coulants, nous passer la corde au cou et serrer. Pascale Petit a choisi de nous faire entrer, à sa manière, dans le cercle de la littérature – le seul dont nous ne souhaitons pas sortir.

Dominique Dussidour - 9 juillet 2007

[1« En tant qu’enfance de l’homme, l’expérience est simplement la différence entre l’humain et le linguistique. Que l’homme ne soit pas toujours déjà parlant, qu’il ait été et soit encore en-fant, voilà qui constitue l’expérience », Giorgio Agamben, Enfance et histoire, « Enfance et histoire. Essai sur la destruction de l’expérience ».