Journal du compte à rebours 9

Lundi 9 juillet, matin.
Au réveil, par la fenêtre de la chambre, deux arcs-en-ciel, un affirmé et un pâle. L’affirmé au centre, le pâle autour.Quand j’étais enfant je voulais aller jusqu’à l’un ou l’autre puits de couleurs. J’imaginais que les couleurs m’attireraient et m’emmèneraient. Je le veux toujours. J’ai retrouvé ce désir d’enfant d’être emportée par de la lumière dans Rencontre du troisième type de Steven Spielberg avec François Truffaut. Quand j’étais enfant, encore, je voulais toujours « retourner à la maison ». Je le veux toujours, même si j’ai appris à ne plus pleurer pour ça. C’est à nouveau Spielberg qui a filmé ce désir, dans E.T.

Ce matin, en regardant le plant d’œillets-de-poète que j’ai récemment taillé afin d’avoir des fleurs à l’automne, je me suis rappelé cette histoire qu’une amie m’a racontée :
au cours d’un groupe de parole qui réunit des femmes africaines, l’une d’elles demande à une autre : « Raconte-nous comment tu pratiques l’excision. » La femme raconte. Quand elle a fini elle dit : « Maintenant que je l’ai fait avec des mots je ne pourrai plus jamais le faire avec mes mains. »
J’ai pris quelques notes pour un texte court racontant l’histoire d’Aminata, une femme africaine aussi. Elle m’a été racontée par la même amie. J’ai intitulé ce texte « Histoire d’Aminata racontée par une tierce personne », je l’écrirai à l’automne.

RH raconte l’histoire de deux femmes.
L’une d’elles a quitté son pays et est partie vivre à Munich afin de travailler et vivre comme elle l’entend. Avec l’argent qu’elle gagne elle fait construire une maison dans son village en Croatie. Pendant la guerre, sa maison, presque finie d’être construite, est occupée par des soldats qui en font leur quartier général et un centre d’interrogatoire. Ils la mettent à sac avant de quitter le village.
L’autre femme écrit [l’histoire de ce village ?] dans une maison familiale, pas la sienne – en France, plus précisément : dans la « cabane aux outils romanesques » qui jouxte la maison. C’est une vieille maison qui se dégrade d’année en année. Pour gagner l’argent qui permettra d’entreprendre les travaux de rénovation, ceux qui vivent dans cette maison (une mère, son fils et sa nièce) y organisent des parties de poker clandestines.
Pour résumer : l’une construit une maison que les soldats détruiront ; l’autre vit dans une maison qui menace de s’écrouler.
C’est le fil conducteur du roman.
On y raconte aussi l’histoire des deux maisons et de ceux qui y vivent et l’histoire de chacune des deux femmes (en partie).
Je n’avais aucune histoire en tête quand j’ai commencé de l’écrire, je voulais seulement raconter l’histoire de ces deux femmes. L’histoire des maisons s’est élaborée peu à peu. Aussi le fait que les deux femmes se connaissaient. C’est la première fois que j’ai pu, en cours d’écriture, me raconter à moi-même (et à quelques-uns) le fil conducteur d’un roman en cours. Jusqu’à présent j’étais muette là-dessus, pas par choix. Pour le moment je ne sais pas si la maison détruite par les soldats sera reconstruite, si la maison qui menace de s’écrouler sera sauvée. Que je ne le sache jamais est sans importance.
Je ne veux rien « dire » de plus que ce que raconte l’histoire.

C’est aussi un roman sur la haine que j’ai lue un jour dans un regard de jeune fille, haine pas contre quelqu’un mais contre un autre peuple. Je n’imaginais pas qu’existe, de la part d’un individu, une telle haine, dirigée contre l’abstraction qu’est, pour moi, « un peuple », que la haine qu’on peut éprouver en raison de telles ou telles circonstances contre tel ou tel individu puisse s’étendre au peuple auquel appartenait l’individu haï.
J’ai déjà touché du doigt la haine sociale (je ne le raconte pas ici).
La haine, quand elle éclate, n’est pas regardante dans le choix des objets contre quoi elle se dirige.

Mettre des mots sur le muet, sur le tu.
Pour cela, repérer, cerner peu à peu le muet, le tu, dans le dit (sans même parler de l’affirmé, du claironné, de l’asséné, etc.). Etre attentif aux silences, aux regards, aux intonations, à ce qui ne peut ou ne sait pas se dire. Cela, sans l’interpréter. Seulement l’écouter.
Et peut-être, distinguer le muet (avant) du tu (après).
Le passé sous silence, entre le muet et le tu.

Plus tard. Fleurs vaillantes ayant résisté à l’orage de grêle qui vient de briser une tige de l’impatience.


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Dominique Dussidour - 26 mai 2007