Sereine Berlottier | Un rêve d’Adèle

et soudain bêtes, insectes, fragments de tiges, de feuilles, choses qui
volent, atteignent, l’une rampant sur ma jambe – un corps noir, strié de
jaune – l’autre une puce au ventre en tête d’épingle bistre – avancent
vers (c’est une porte, ce n’est jamais qu’une porte, c’est plein de
rouille, de trous, il y a des feuilles mortes sur le sol et)
je les chasse mais elles reviennent toujours, se mêlent et fuient dans
mes cheveux, glissent sur le bord de mon oreille droite, enchanté,
peut-être, cet arbre sous lequel je m’absente quand ils me laissent
sortir, et qui verse par poignées entières ses habitants sur

mes mains gelées, jusqu’à l’entame, jusqu’à la porte rongée,

car j’avais aux poignets des dentelles, et vous les avez pris,
et je n’ai pas bougé, et j’ai senti que vos mains tremblaient un
peu aussi en s’ouvrant, malgré l’épée que vous aviez posée
en entrant, et maintenant que je suis seule et qu’ils chuchotent
et qu’il faut faire semblant d’avoir perdu ce qu’il y avait
encore à perdre, – on dirait un fil de laine orangé cousu
sur le ventre de celui-ci qui se précipite et sa queue
aplatie semble traîner en retard de toutes ces pattes
qui avancent et roulent sans craindre le vent qui pousse les feuilles

le premier jour, et je ne voyais pas alors, sous l’uniforme,

à quoi pouvait bien ressembler le corps qui me faisait face,
et maintenant que le jour tombe et qu’il faut bien pour leur plaire
accepter le délire pour avoir le droit, et qu’on me laisse,
ce que je vois et ce dont je me souviens : livré au fracas
des armes, et vous me l’aviez bien dit ce jour-là, que rien
ne durerait de celui qui se tenait devant moi, et pas
plus votre longue silhouette grise que la peau de ces
gants très doux qu’alors vous teniez à la main, disant ce nom
qui vous écartait, et nous la regardions vous et moi

comme si d’elle, l’ombre que vous veniez de nommer, et dont l’image

se découpait clairement sur le mur, nous attendions l’un
et l’autre qu’elle prît la parole et répondît enfin à la
question que vous veniez de poser, ou plutôt non, mais vous
aviez voulu que j’entende et j’ai entendu, à cause des
médailles et des ordres, du fracas, du feu sans flamme, de l’hiver,
du froid, et maintenant faut-il le dire, je ne sais même plus
de quelle manière vous avez tenu la promesse que vous
me fîtes alors, vous êtes mort et de quelle manière ne
m’importe guère, n’importe plus, si ce fut un sourire aux
lèvres ou le poumon crevé de grenaille, assise sur un banc

une femme écrit des choses qui ne nous concerneront pas

et le vent apporte à ses pieds de grandes liasses de feuilles
séchées qui sont les cosses vides de milliers de lèvres fanées
et jaunes, j’habite un monde silencieux et même l’eau des
murmures, depuis que vous n’êtes plus là, des bulles à peine
à quoi deviner pour qu’enfin mes lèvres s’animent, las d’elle
à peine quelques bulles à quoi deviner – vous êtes mort
et l’été tremblait sur la plus haute des cimes – qu’elles respirent
et qu’elles font si peu de phrases invisibles celles qui changent et
lavent le linge et apportent chaque jour de quoi me nourrir

et parfois même c’est un livre dont l’écorce épaisse craque

quand on le couche ouvert sur les draps, à moins que Dieu, bien sûr,
les gestes, et d’autres gestes encore et d’autres dentelles aux
poignets, et sur mon front, elles étaient noires et vous me l’aviez
dit, et ce fut sans s’y dérober et sans s’y mentir non plus,
il y aurait pour nos vies de plus lourds devoirs que celui
simplement d’être là, des secrets sans outrage, sans descendance,
et qui ne valaient pas un cachet de cire pour celle qui
accepterait – j’entends leurs pas et qu’on délibère à voix basse
si je peux me lever et descendre au jardin, mais l’effort

de faire semblant, depuis que vous n’êtes plus à qui le dédier

je sens la pluie, elle monte et rase les champs et cela fait
trois mois déjà ils l’ont dit, et je les crois - ou s’il veut mieux
me tenir à l’écart des bêtes et du fracas que mènent aux
buissons les vents de l’automne – est-ce que vous me rendrez le nom
que j’avais et mes cheveux de jeune fille et le désordre
d’où vous m’avez arrachée en me confiant à la confiance
dont je ne voulais pas : vous – si je peux dire à présent hasard
dans le secret de ma chambre où même les bougies immobiles
semblent ne rien vouloir trancher de ce peu d’air qu’il reste à

brûler, pour un hiver, pour un printemps, s’ils ont des chiffres au

bord des lèvres, dans leurs mouchoirs, quand ils se croisent dans le couloir
ou à l’office, ils disent que votre portrait n’est pas ressemblant
mais qu’il les touche, les éprouve, les hante, épouvantablement
dans le fond de la pierre ils regardaient en cachette
une flaque noire, intense, traversée de déformations
et je ne pouvais pas me lever, et j’ai cherché une
phrase inédite et j’ai connu que je n’en pouvais pas
trouver ni conserver en moi qui ait la grâce d’un chant

ou la simple caresse d’une main posée, métamorphoses,

et qu’il ne serait pas question de vous reconnaître, et jamais
plus, l’ont dit aussi ceux qui avaient pu accompagner ce
corps achevé, et les médailles, quand je ferme les yeux
je rêve que mon visage est une grande paupière
crevée, mais je n’y serai plus – et nos enfants n’y seront
pas encore, car cela fut indécidable et je vous en
demandais pardon la nuit, mais vous dormiez et jamais vous
n’avez répondu, jamais soulevé la pierre de mon ventre,
jamais chassé - l’ortie brûlait qu’on y tende les lèvres ou

qu’on les garde serrées dans la neige des draps – c’était

pareil et cela fut sans gaspiller aucune parole
mais sans pardon aussi qu’à présent il me faut attendre
encore pour venir occuper la place que peut-être vous m’aurez
gardée, sous l’image où votre regard n’abandonne pas




























26 juillet 2007