Avignon en 37 visions brèves

(…) revêtu d’une longue tunique vert amande, la tête enveloppée d’un foulard et surmontée d’une couronne dorée, mais peut-être la tablette et la flamme en bois peint étaient-ils trop lourds, peut-être était-il fatigué de ce masque neutre, sous la crème blanche qui donnait à son visage un faux air de pierre sale, puisqu’il s’était finalement incliné vers les passants qui photographiaient

(…) mais sèchement, comme une branche casse, avait lentement salué, dos plat

(…) quand tu étais sortie du bureau d’accueil où tu avais retiré l’épais programme des neuf cents spectacles du festival Off et tenté, mais en vain, de mettre la main sur le classeur archivant les critiques parues. Tout allait bien, dehors, dans le soleil, à la table du premier café où tu l’avais ensuite rejoint, dans la magie des remparts, de l’attente, la rumeur qui pointait en faisceaux multiples de tous les côtés de la place. Tout était neuf et tout semblait faire sens, dans un feuilletage vaguement mélancolique d’images, de souvenirs

(…) il avait ouvert son carnet sur la table, au milieu des prospectus, des plans, et du programme qu’il feuilletait et annotait patiemment. A quelques pas de là un passant s’était approché de la statue verte dont on pouvait voir les lèvres bouger avec lenteur, et qui semblait vouloir reprendre la pose, flamme tendue, nuque droite, malgré la chaleur qui peut-être brûlait la peau cachée sous une épaisse couche de crème imitant le gris de

(…) quelques mètres plus loin, silhouette fine revêtue d’une longue tunique ocre, enduite d’un mélange de terre, de boue, la tête prolongée d’une chevelure de branches, une créature sylvestre avait jailli de la vase et faisait tourner dans ses mains un globe de verre, tandis que des larmes noires coulaient sur son visage dessinant sur ses joues, son cou et son torse un filet de mailles sombres

(…) figures simples, offertes, répétées

(…) et tu avais dit oui pour un journal croisé, mais que tu regarderais les mimes d’abord, parce qu’avec leur tout petit miracle statufié et leurs simples poses ils te semblaient ce jour-là

(…) boule immobile tenue dans le creux formé à l’intersection du pouce et de l’index, puis roulant très lentement sur le bras, jusqu’à l’épaule

(…) quand tout, autour, était abondance de gestes, de paroles, de scènes

(…) et tu avais quitté la table jonchée de programmes et de plans pour photographier de dos l’homme en vert qui avait renoncé à la pose et à présent, assis et découronné, regardait son rival sylvestre faire flotter à quelques mètres à peine sa danse facile

(…) guettant la prochaine métamorphose, lorsqu’il enlèverait son costume et que tu découvrirais sous le masque blanc un jeune homme fin, presque maigre, au visage pâle et aux cheveux blonds. Il te dirait peut-être qu’il essayait de gagner de quoi payer ses cours de théâtre, qu’il habitait au camping de la Barthelasse et qu’il était fatigué de porter la caisse qui servait tour à tour de piédestal et de rangement pour son costume et ses accessoires

(…) mais sans parler, quittant finalement le café quelques minutes plus tard, marchant encore, en vain puisqu’il ne restait plus aucune place disponible pour Le silence des communistes, et revenant à l’intérieur des remparts, marchant jusqu’à la galerie Yvon Lambert où tu resterais longtemps dans une salle vide à regarder les immenses éclosions de Cy Twombly qui n’en finissent pas de bomber leurs pétales écarlates dans l’espace blanc

(…) déchiffrant lentement, sous une vitrine au premier étage quelques-unes des lignes tracées par Roland Barthes à l’encre bleue sur une vingtaine de pages : « Ce matin, pratique féconde – en tout cas agréable : je regarde [rature] lentement un album où sont reproduites les œuvres de TW, je m’interromps souvent pour tenter très vite, sur les fiches, les papiers qui me tombent sous la main, les griffonnages, je n’imite pas directement TW (à quoi bon ?) j’imite le [longue rature] tracing [souligné] que j’infère [rature] sinon inconsciemment, du moins rêveusement de ma lecture, je ne copie pas le produit, mais la production, je me mets, si l’on peut dire, dans les pas de la main. »

(…) chacun son tour, geste lancé, recopiant dans ton carnet noir

(…) cette nuit-là tu t’étais réveillée à l’aube et tu avais lu Le retour au livre pendant que le blanc montait aux fenêtres. Tu avais entendu les pigeons s’éveiller et roucouler dans la cour, et tu avais pensé à plusieurs choses pénibles. Tu t’étais rendormie au moment où la ville s’éveillait, et quand tu t’étais levée, deux heures plus tard, les parades à tambours défilaient sous les fenêtres ouvertes du salon. Dans la cuisine, M. t’avait dit

(…) puis affirmant, avec une sorte de détermination naïve, qu’à supposer, tu te tuerais avant que la maladie ne t’achève, affirmation dont l’indécente bêtise t’était apparue aussitôt, mais

(…) l’image des mots en allés, imprononçables, et qui se détachaient un à un, ne t’avait plus quittée. L’après-midi tu avais fait une liste de choses à faire avant de, et tu avais ensuite pensé – mais seulement après avoir rédigé tes propres résolutions - à la liste des 50 choses de Georges Perec, que tu avais regretté de ne pas pouvoir retrouver et relire aussitôt

(…) qui n’étaient d’ailleurs pas cinquante, et pas même trente-sept, mais trente-six, comme tu le découvrirais au retour

(…) comme en écho, puisqu’il n’y avait, quelques heures plus tard, en guise de corps pour cette première pièce qu’un drap froissé jeté sur une planche inclinée, surmonté d’un masque blanc aux lignes fendues. Regardant le masque de l’homme couché que l’homme debout tenait dans ses mains, animant de paroles (colères, questions, exhortations, menaces), ce qui était sans doute une autre manière de chercher. Un jour un homme s’était simplement couché. Avait choisi de ne plus bouger, de ne plus parler, et sans donner les raisons. Et ce qui, venu du dehors, charrié par les visiteurs, les parents, les proches, s’entendait de discours usés à construire le sens de ce qui n’était peut-être pas tout à fait, ou pas du tout

(…) un sacrifice, un renoncement, un abandon

(…) et puisque rien n’était dit, imaginant, et donc à quel moment et pour quelle cause, dans quelle histoire, sous quelle fatigue, vers quelle empreinte, sur quel silence, par quelle cristallisation de menaces, quelle ébauche de révolution, sous quelles influences, quelle ivresse, par quelle impatience, quel inattendu surgissement de révolte, abandonner était-il devenu à cet instant-là l’unique moyen de sauver

(…) ce qui, peut-être

(…) était bien la seule ébauche de question qui, quelques jours plus tard, te semblerait excusable, encore n’en avais-tu conservé qu’un fragment mais c’était à propos de la pièce que vous veniez de voir, et sans percevoir que s’y propageait l’écho de la conversation du matin

(…) de même qu’ayant choisi ce spectacle, tu n’avais pas pensé tout de suite qu’il ferait écho à la forme non ensevelie de celle qui venait de

(…) conservant au secret de soi la même fascinante possibilité, et tu voulais, tu avais dit, peut-être même en avais-tu jeté l’idée sur la table, ce premier jour, à Avignon, l’inventaire des mimes. Mais au lieu de cela tu avais seulement collé dans le cahier le prospectus de Chambre avec Gisant, recopié la phrase de Barthes et la liste des choses à faire avant de, parmi lesquelles

(…) recommencer à fumer », liste que tu n’avais donc pas menée à son terme puisqu’elle ne comportait encore qu’une douzaine de points

(…) et ni le deuxième jour et ni le troisième n’ayant revu aucun des deux mimes, et aucun autre, pas plus que l’homme qui caressait les visages de l’année dernière, à croire, vraiment, qu’ils avaient voulu se cacher, te fuir

(…) cherchant ailleurs, notant dans ton cahier cette phrase d’Hokusai, arrachée au dépliant de l’exposition : « C’est à l’âge de soixante-treize ans que j’ai compris à peu près la structure de la nature vraie, des animaux, des herbes, des arbres, des oiseaux, des poissons et des insectes.- Par conséquent, à l’âge de quatre-vingt ans j’aurai fait encore plus de progrès, ; à quatre-vingt-dix ans je pénétrerai le mystère des choses ; à cent ans je serai décidément parvenu à un degré de merveille, et quand j’aurai cent dix ans, chez moi, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant ; je demande à ceux qui vivront autant que moi de voir si je tiendrai ma parole. » en quoi évidemment, l’artiste ne prenait pas grand risque qu’on soit un jour, humble lecteur, en mesure de venir contester la magnifique arithmétique de ses progressions, comme S. te l’avait fait judicieusement remarquer

(…) et le geste du gisant ajoutant sa question au geste du mime, à celui de l’imitateur, et celui du copieur à celui du vieillard obstiné, et l’artiste lui-même plongeant sans faillir et allègrement ses mains dans chacune de ces poches successivement retournées

(…) et ce journal d’Avignon qui n’avançait pas, puisqu’au troisième jour tu n’avais finalement noté que des fragments vains, par exemple que tu avais reconnu, sur les fenêtres de l’appartement où vous étiez hébergés, les plantes que tu avais arrosées deux semaines durant, un an plus tôt, ce qui amenait aussitôt en toi l’image inconfortable du texte que tu avais en chantier, puisque tu avais, cet été-là, posé l’ordinateur à proximité de ces mêmes fenêtres, de l’oranger, de la lavande, du basilic, et qu’un an plus tard il te fallait bien constater que tu n’avais pas beaucoup avancé

(…) notant encore « faire un crumble », « restés jusqu’à la dernière chanson », et aussi, souligné mais sans commentaire : « cette sorte de lien ».

(…) sans compter (mais sans omettre non plus) une photographie de l’installation consacrée par Agnès Varda aux Justes de France que tu avais vue le jour suivant – visages d’hommes et de femmes, en noir et blanc, mêlés aux visages en couleurs de ceux qui avaient été choisis pour le film, posés à la verticale sur une grande plateforme circulaire et surmontés de quatre écrans de projection, image qui venait opportunément occuper une autre double page du cahier, à la suite des mots d’Hokusai

(…) et donc manquant à ta parole, n’écrivant pas ce bref journal d’Avignon, renâclant, imaginant que tu saurais y revenir plus tard, et te trouvant très vite écartelée entre deux manières de ne pas tenir : avouant que tu n’avais pas tracé le moindre mot pendant ces jours-là, pas pris non plus de photographies (à l’exception de celle du mime sylvestre) ni noté la plus petite impression sur les spectacles que tu avais vus, ou bien essayant, malgré tout, au risque de bâcler l’expérience et d’y manquer d’une autre manière (que tu considérais, sans toutefois oser le lui avouer, être bien pire que la petite bévue d’une

(…) promesse non tenue donc, sauf cette scène, qui n’avait rien à voir mais que tu avais notée, à 22h30, à la terrasse du café Hallogène, place Pie, où une table ronde était occupée par six jeunes femmes qui parlaient, buvaient et fumaient, lorsqu’une petite fille blonde qui était avec elles était brutalement tombée sur le sol en entraînant une chaise, pleurant ensuite sans qu’on sache si elle s’était réellement blessée, recueillie aussitôt dans les bras d’une jeune femme japonaise qui lui avait caressé doucement le dos, puis bercée par une jeune femme blonde, passant ensuite sur les genoux d’une femme brune au profil fin, frange crantée, qui l’avait cajolée doucement sans cesser de fumer, et six fois les bras de six femmes, et six fois les questions, les gestes, six fois la question de savoir laquelle était une mère possible (probable, rêvée) mais à la fin l’enfant s’était endormie et il ne restait plus que deux femmes autour de la table ronde

(…) te souvenant du début du passage que par paresse tu avais coupé, le recopiant : « Depuis l’âge de six ans, j’avais la manie de dessiner la forme des objets. Vers l’âge de cinquante ans, j’avais publié une infinité de dessins, mais tout ce que j’ai produit avant l’âge de soixante-dix ans ne vaut pas la peine d’être compté. C’est à l’âge de soixante-treize ans que j’ai compris à peu près la structure de la nature vraie, des animaux, des herbes, des arbres, des oiseaux, des poissons et des insectes (…) », passage dont tu te proposais alors de lui faire l’offrande, en sorte qu’il devinât que tu lui réclamais – pour achever ce minuscule fragment de journal – un délai supplémentaire de quelques dizaines d’année, et en échange de quoi il te délierait de ce pacte que tu avais scellé trop rapidement (inconsciemment, inconsidérément) ne pesant pas avec suffisamment de justesse, de précision, ce que pèseraient en toi l’abondance d’images et d’échos, l’exubérante nostalgie de

(…) à quoi mêlées, et dans le même temps dérisoirement tenaces, et défaillantes, mais fallait-il vraiment en convenir, ce jour-là, parmi la myriades d’images anciennes, le souvenir d’un studio à Villeneuve-lez-Avignon, les murs trop fins et les cris d’une femme dans une chambre voisine, la pièce que vous aviez vue, A. et toi, au plus noir de la nuit, à la Chartreuse, pièce dont tu avais tout oublié à ceci près que les acteurs vous y avaient précédés dans le noir éclairés de lampes frontales, et la fois où vous aviez joué les convives, à la table d’une pièce de Thomas Bernhard où les acteurs jouaient (postillonnaient, crachaient, vomissaient) debout sur une longue table de bois au bord de laquelle vous étiez assis, et cette nuit passée avec S. dans un dortoir du Collège de la Salle, où vous aviez jeté et rassemblé sur le sol les matelas de plusieurs lits, ou bien cette autre fois avec V., dévorée de moustiques, au camping de Paluds de Noves

(…) et donc un délai supplémentaire de quelques dizaines d’année (mais dont tu lui proposerais d’être en quelque sorte le témoin vigilant) et en échange de quoi il te délierait de ce à quoi tu t’étais engagée trop rapidement (inconsciemment, inconsidérément) et que si la phrase d’Hokusai ne suffisait pas à assouplir son impatience, tu saurais y ajouter quelques-uns des mots de Jabès avec lesquels tu avais, dans le train, lutté contre la mélancolie d’un retour pluvieux vers Paris : « Dans la quête d’absolu que nous menons avec des moyens mineurs, de périodiques questions nous sacrifient à leur pérennité. Nous témoignons de leur audace, comme les pierres soulevées de l’aventure du lac. »

Sereine Berlottier


Pour lire l’autre parcours de ce journal d’Avignon, c’est ici.

Sereine Berlottier - 24 juillet 2007