Moratoire sur le mot "ordinaire"


« Paix dans les pensées.
C’est le but auquel aspire celui qui philosophe. »
Wittgenstein, 1944.
 [1]


Au point où Rehab en est, même le mot “écrivain” éveille en elle la plus grande méfiance. Pourtant la qualité d’écrivain est particulièrement estimée par ceux qui font mine de réfléchir dans le monde médiatique. Avec ces pensées tristes, Rehab, la fille du plus pacifiste des hommes, part à la guerre. Elle quitte la souillarde, l’abri, la protection, elle avance à découvert. Belliqueuse et nue, elle se découvre devant un mur de béton de huit mètres de haut, parachevé d’une tour d’observation. Une inscription aussi bleue que le ciel lui donne la force et le courage de continuer.


Rehab s’inquiète et se désespère de ce qui se passe ici. Toutes ces choses dans lesquelles elle ne parvient plus à se reconnaître. En guise de “ligne verte”, elle voit une ligne de haute tension où la terre même est électrisée. Un garçon survolté survole la poussière des tirs de roquette devant une ruine qui n’en finit pas de tomber. Elle essaie de prendre la vision d’un spectateur, mais elle est dedans et ça lui fait mal d’y être. Tantôt attentive à ce qui précipite sa famille dans une irrémédiable horreur, tantôt dégoûtée par les images qu’elle en donne elle-même, la femme palestinienne est en état de choc et a honte de repartir si loin, de l’autre côté du mur.


Otttawa n’est pas loin de Gaza. Les cris d’appel ne se gravent plus aujourd’hui sur les tablettes d’argile des Lettres d’El-Armana. Ils se font entendre par “e-mail”. Rehab pense aux hommes qui se suivent en silence dans les passages protégés de tôle ondulée et de portiques électroniques et je ne détourne pas mon regard de la dimension d’expérience à laquelle l’acte photographique contraint. La photographe pleure et moi aussi je n’y vois plus rien. Nos sanglots s’évanouissent dans une image interprétative qui s’apparente à une opération de sauvetage. Ce n’est pas la fin d’un peuple qui est consignée, c’est la fin d’une certaine représentation du peuple.


Les photographies ne sont pas dépositaires d’une vérité qui ne saurait se dire autrement. Il n’existe pas une essence pérenne de la question palestinienne. Rehab ne cherche pas à montrer l’expression de ses convictions, elle n’en a pas. Elle désigne seulement l’impasse dans laquelle elle se trouve lorsqu’elle veut simplement montrer ce qui se passe dans le pays où vivent ses parents. Là bas, les “choses communes” ne peuvent pas être sanctifiées, la vie quotidienne n’est pas ordinaire. Quand le soldat met sa main en avant pour nous empêcher d’avancer, quelque chose chuchote à nos oreilles : « noli me tangere ».


photographies copyright Rehab Nazzal

Catherine Pomparat - 7 août 2007

[1Cité dans IL PARTICOLARE, N°6, 2001, « Les beaux jours de l’Action parallèle », Entretien de Christian Tarting avec Jean-Pierre Cometti, p. 102.