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(la souris entre dans le siphon, ressort par la fleur)



C’est hyper-sérieux. Je n’aurais pas tenu si longtemps si je n’avais pas changé de peau à chaque accident. Depuis le temps, j’ai l’impression d’avoir connu beaucoup de monde, mais, heureusement, je ne me souviens pas vraiment, après transformation. Deux difficultés demeurent : l’une concerne ceux qui me connaissent, elle devient insurmontable pour ceux qui m’aiment. Plus je me défends, plus je me déporte, plus ils croient que je leur mens. L’autre touche mon travail.

La grosse blessure de Noël avait cassé net le mouvement vers dehors. Il avait fallu trouver les outils capables de travailler à ma place, un téléphone cellulaire, puis une mini-caméra. Un corps électrique s’était finalement dressé dans la chambre, concentré de crampes et de coups, pas assez brillant pour être vu le jour, mais soudain réel sur la scène jaune.

La nature de la plaie détermine l’harmonie des douleurs, les incapacités, les positions forcées, l’altération du sommeil, de l’alimentation, des sens. Les contraintes écrasent jusqu’aux minuscules insectes qui courent dans le gravier.

La chute d’aujourd’hui est moins grave, je suis tombé dans mon sommeil. Du côté gauche, les côtes se sont détachées du sternum après que le cartilage eut été entaillé par le fil de fer qui empêche que je m’ouvre en deux. J’ai si mal en respirant que le dur devient mou, le fluide, visqueux. Ca ressemble à vomir du vertige.

Voilà que les ongles sont barbouillés de rouge.

Il faut interrompre le texte en cours, la transcription laborieuse des messages occultes, envoyés durant deux mois par SMS à mon ordinateur, murmure au kilomètre tapé avec un doigt, et stocké jusqu’à quand dans un disque dur virussé ?

On vient déposer un panneau à travers le rideau d’accès ; au risque de sa vie, la femme l’agrippe en disant : « ce qu’on a tracé à la craie devant moi est vrai, chacun peut me toucher, mais je cache ma chevelure sous ma peau » . J’aimerais bien savoir ce qui a laissé un homme en travers de sa maison. Elle murmure quelque chose dans sa main, sa respiration pique comme des épis de graminées ; ma robe me serre à hauteur du poignard. Je m’étonne que l’écran, et ses bandes noires, ressemble autant à la plaie que s’inflige le samouraï, carrée, avec deux entailles horizontales.

Réagir, ouvrir une brèche dans cette personnalité parasite, faire quelque chose, n’importe quoi, déposer des images de mon film sur Internet, tracer des lignes avec des cubes et des fragments de langue étrangère. Pour que le vertige se perde au-delà des cils.

Ca y est, ça commence à couler le long du filin, on a le temps de penser « putain, ce sera pas facile de remonter », on entend un avatar de Sarah Kane répéter « toujours mieux qu’un obèse qui baise », puis ça touche le sol, ça se disperse un peu, avant de se regrouper. Pénombre, mercure à la surface duquel un écran grésille. La lumière mouille un cri. De plus près, c’est un type étripé dont les organes grillent sur un barbecue. Sarah Kane chantonne. Je suis arrivé à ma fête d’anniversaire, on dirait. Une baignoire dans un coin, je reconnais la poire à lavements familiale, posée à sa place, sur le rebord, avec le thermomètre en bois. La vie grouille sur ce genre de plate-forme, et aucun contrôle en vue. C’est donc là qu’il faut aller, loin des zones protégées.

Le sang reste attaché au corps immergé, c’est un drap de colombes tiré sur la baramine des jambes. On ne sent rien, l’eau amortit, embrasse très doucement. Courir maintenant, à fond la caisse, malgré la bouche qui retient. Il fait chaud, froid, chaud, manger des méduses au collagène, puis se faire un chapeau avec la barquette d’aluminiun. Déserrer les poings et détendre, Cell : prison for the Lonely 1.

There is no fiction in this lie, and no art.

Philippe Rahmy - 15 août 2007