On fait quoi ?

Nous accueillons cette chronique libre d’Eric Pessan, qui a publié au printemps dernier Cela n’arrivera jamais dans la collection Fiction & Cie du Seuil, et dont on lira plusieurs autres textes ou chroniques sur le site.
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On fait quoi ?

Evidemment, on est contre. On est tous d’accord, on se le dit et on se le répète. On s’envoie des mails, on signe des pétitions, ici ou . Lorsque l’on se rencontre, à l’occasion d’un salon ou d’une soirée, on en parle, on s’excite, on s’émeut & on se meut. On se dit qu’on ne peut pas laisser faire, on évoque les grands exemples, ceux et celles qui se sont révoltés dans le passé, ceux et celles qui ont fondé des mouvements, écrits des pétitions, appelés à la résistance.
On reste attentif, on scrute, inquiet, l’horizon incertain.

On serait comme Giovanni Drogo observant le désert depuis les murailles du fort Bastiani.

On s’échauffe, on s’exalte, on s’enflamme. On parle entre nous de quelques exemples, du vol de Bamako, des arrestations en pleine rue, de l’arbitraire que l’on sent derrière certaines interpellations. Double peine, on enrage à le dire. On emploie des mots bien lourds, on dit désobéissance, on dit révolte, on dit abus de pouvoir, on dit manipulation, on dit violences policières.
On s’énerve, on s’agite, on se fâche, on s’emporte.
On refuse de s’installer dans l’étrange attente de jours meilleurs, on veut agir, on a sans doute déjà écrit quelques textes, on s’échange des informations, on parle beaucoup.
On est entre nous, il y a des écrivains, des journalistes, des éditeurs, des plasticiens, on est évidement contre. Etre pour autre chose est plus difficile, on n’a pas forcément les mêmes opinions dans le fond.

On pourrait être le pompier Montag refusant peu à peu d’accomplir aveuglément sa mission de destruction.

On se stimule, on se souvient d’avant les élections, du nombre de mails incroyable que l’on recevait, que l’on s’échangeait, que l’on renvoyait à notre carnet d’adresse. Parfois, le même message, on le recevait trente fois en une seule journée.
On a pris position, on a beaucoup discuté, on s’est emporté.
Ensuite, dans les jours qui ont suivis l’élection, on a continué, on était encore en campagne, on s’envoyait des messages de sympathie, on s’échangeait nos déceptions, on partageait nos craintes.
Maintenant, on est toujours là, on profite de se croiser dans une manifestation dédiée au livre pour raviver le débat. On parle, on discourt, on s’indigne, on s’ébroue, on clame, on proteste.
On se dit qu’il faudrait à notre tour faire quelque chose. On se dit qu’il faudrait, par exemple, écrire un livre. On se dit qu’à nous tous, on pourrait faire un livre important. On se dit qu’on pourrait recueillir des témoignages, qu’on pourrait imaginer des formes, mettre en fiction ce que l’on a sous les yeux ou s’en tenir au strict récit des faits, c’est selon si l’on croit ou non à la fiction.
On se dit que la parole des écrivains n’est plus politique, on le regrette. On se souvient d’une époque où les écrivains marchaient en tenant la banderole, et où cette marche avait un sens, un poids. On regrette nos pieds si légers maintenant que la fonction d’intellectuel est totalement coupée de celle d’écrivain. On a tellement pris l’habitude d’être les éphémères de septembre, celles et ceux qui font trois petits tours pour vendre un nouveau livre. Plus personne n’attend rien de nous, ou alors : un divertissement, l’éclat de quelques mots, l’éblouissement d’une phrase, parfois. Ce n’est déjà pas si mal, on s’en contente, cela tient dans un livre en tous cas. Le reste, on a beau le regretter ou s’en accommoder, on n’y peut rien, semble-t-il.
On en parle, pourtant. On se dispute, on élève la voix, on fait de grands gestes des bras. On s’enfièvre, se galvanise & s’emballe.

On se rêverait Winston Smith refusant brusquement de réécrire l’Histoire pour le Ministère de la Vérité.

On se jure que l’on va agir, et c’est normal, puisque l’on est contre. On va écrire, puisque c’est là notre pouvoir.
On s’excite, on n’en finit plus de se raconter des histoires hallucinantes d’arrestations abusives ou de reconduites à la frontière musclées. On laisse éclater notre colère, on en rajoute dans l’indignation. On sera long à se calmer. On se quitte, on rentre à la maison, on lit de nouveaux témoignages, on reçoit de nouveau mails, on constate que l’énervement est encore en nous.

Alors, on fait quoi ?

Eric Pessan - 22 août 2007