Les héros d’Haruki Murakami sont des roseaux qui se couchent dans le vent de son imagination

Ce qu’il y a de plus profond, c’est la peau, écrivait Paul Valéry. Il se trouve que les physiciens ont donné, si ce n’est un sens, du moins une interprétation à ce mot d’esprit. Car depuis la fin du XIXe siècle, la surface d’un liquide n’est pas seulement la frontière formelle de l’espace qu’il occupe, elle est le lieu où se révèlent les forces qui le structurent, et sa forme précise, c’est-à-dire la manière dont s’évanouit brusquement la densité de matière, au bord, nous offre comme une minuscule représentation de ce qui se joue dans sa profondeur. Il en va de la surface comme de toute perturbation : le caractère d’un monde se révèle dans la manière qu’il a de s’effacer. La frontière est un lieu en soi.

Il est une frontière qui fascine les hommes d’art en particulier : celle qui sépare le réel de ce qui n’est pas réel, et qui peut être seulement l’irréalité, mais le plus souvent une toute autre chose : plus subtile, plus dangereuse, plus belle, plus profonde. Il y a des pages admirables de l’historien d’art Daniel Arasse qui désignent la bordure des tableaux comme le lieu même de leur profondeur. Il reste probablement une histoire équivalente à faire pour les autres formes artistiques. C’est particulièrement vrai en photographie : que cache la colonne (à gauche, au bord de l’image), qui nous retient de comprendre ce qui se joue pour cette jeune fille sage qui est emportée par un bras qu’elle semble par moment accepter, et par moment refuser, dans la photographie d’Alberto Garcia-Alix qui se trouve exposée à l’église Sainte-Anne, à Arles ?

Quelques grands artistes contemporains parcourent la frontière du réel car ils l’habitent. Au cinéma, c’est Atom Egoyan ou David Lynch. En littérature, c’est Haruki Murakami.

Les livres de Murakami sont étranges. Les histoires qu’il raconte sont improbables. Il suffit de songer au scénario de La Course au mouton sauvage : un publicitaire sans gloire se trouve vaguement las de la vie lorsqu’il tombe amoureux d’une femme dont les oreilles ont la propriété de subjuguer quiconque les regarde. Cette femme le prévient incidemment qu’il va recevoir un appel téléphonique qu’il n’attend pas d’une personne qu’il ne connait pas, et pour laquelle il va devoir faire un travail sous peine de mort. Quel travail ? Retrouver un mouton qui apparait dans une image totalement anodine qu’il utilisa quelque temps auparavant pour une publicité institutionnelle. Il se trouve que ce mouton n’existe qu’en un seul exemplaire au Japon, et qu’il est « intimement » lié aux activités d’une mafia qui l’a perdu de vue pour des mauvaises raisons.

Mais ses livres ne sont jamais uniquement des étrangetés improbables. Ce sont toujours des objets de frontière qui évoquent autant le réel qu’ils ne parlent de ce qui est impossible. Dans Les Chroniques de l’oiseau à ressort, le héros ne sait pas très bien quoi faire de sa vie lorsqu’il reçoit un appel téléphonique explicitement sexuel d’une inconnue qui semble très bien le connaître. Quelques temps après, sa femme disparaît comme si elle le quittait définitivement. Il se trouve que ces évènements sont liés à l’absence énigmatique de leur chat, qui porte le nom de son beau-frère, un personnage trouble qui officie dans notre monde comme un brillant économiste, et dans l’autre monde comme un violeur. En un sens, tout cela n’est qu’un prétexte pour explorer les limites du réel, les personnages qui échappent à la matérialité, les phénomènes sans rationalité, les discontinuités du temps et de l’espace, les courts-circuits du monde sensible, tous les invisibles agissants qui nous entourent. Car, comme le dit l’un de ses personnages : « la vérité n’est pas forcément dans la réalité, et la réalité n’est peut-être pas la seule vérité ». Mais on peut aussi le comprendre tout autrement : comme la quête d’un homme qui refuse, à toute force, que sa femme le quitte, et cette force l’emporte au-delà des explications logiques.

D’ailleurs, ce n’est pas tant l’imagination prodigieuse de Murakami qui tient ses romans, mais cette faculté qu’il a de lier l’impossible au monde quotidien comme si de rien n’était. Les personnages principaux que Murakami met en scène sont parfaitement ordinaires, mais la faculté qu’ils ont d’accueillir simplement, presque passivement, ce qui leur arrive d’inconcevable leur confère une étoffe de héros. Ils sont des roseaux qui se couchent dans le vent de son imagination. Cette seule qualité leur permet de survivre.

Au Japon, Haruki Murakami est le traducteur des livres de Raymond Carver, et la parenté de style est indéniable. Mais on ne peut s’empêcher de songer à Cervantès pour ce qui est de la trame. Une sorte de Cervantès absolument moderne, c’est-à-dire complètement inversé. Alors que Don Quichotte partait dans une quête contre le réel afin de vivre jusqu’au bout ses rêves, la quête des héros de Murakami s’apparente à une lutte contre l’imaginaire du monde pour vivre leur propre réalité. Dans Les chroniques de l’oiseau à ressort, c’est au moment où il cuit des spaghettis que le héros reçoit l’appel téléphonique d’une inconnue qui lui propose de s’offrir à ses phantasmes, et c’est pour ne pas rater son déjeuner qu’il s’empresse de raccrocher. D’ailleurs, ce n’est pas complètement un hasard si son ennemi mortel est une vedette de la télévision supérieurement intelligente (tout comme les forces de la mort se révèlent par une image publicitaire dans La Course au mouton sauvage). Malheureusement pour le héros, un pauvre plat ne l’empêchera pas d’échapper à la folie fantasmatique du monde.

C’est pourquoi, il y a toujours plus qu’une leçon dans les livres de Murakami, il y a une interpellation, et dans une moindre mesure (pour ses lecteurs qui travaillent directement le matériau imaginaire) : un avertissement. Du temps de Cervantes, l’imaginaire était essentiellement une force de subversion, un espace de liberté, quelque chose comme une arme afin d’échapper aux formes du pouvoir qui n’arrivaient pas à exercer pleinement leur contrôle jusque dans nos cerveaux, malgré la religion. Dans notre monde, l’imaginaire est devenu un enjeu explicite du pouvoir. Primo Levi se récitait de mémoire la Divine comédie pour se convaincre qu’il était encore un être humain au milieu du camp d’Auschwitz. L’homme moderne marche librement dans les rues tout en laissant venir au cœur de son imaginaire des représentations féminines irréelles issues des placards publicitaires qu’il croise. Au moment de ces lignes, elles ne font que s’offrir généreusement à lui. Bientôt, elles le connaîtront parfaitement, et ce ne sera plus une fantaisie de romancier.

Haruki Murakami n’est sans doute pas le premier clairvoyant à avoir réalisé le formidable renversement qui s’est opéré dans l’occident au sujet de l’imaginaire, mais il est peut-être celui qui a trouvé la plus belle forme pour en rendre compte. Notre art, disait Kafka, c’est d’être aveuglé par la vérité ; seule est vraie la lumière sur la face grotesque qui recule, rien d’autre.

Miguel Aubouy - 29 août 2007