La poésie est ce qu’elle peut

Benoît Conort a répondu par écrit à ces questions de Corinne Godmer pour remue.net. A lire :
- sur remue.net : la nuit du rhapsode, ainsi que :
- rapsodie de rhapsodie, le tout premier dossier consacré à Benoît Conort sur remue.net (laissé en l’état)
- Benoît Conort sur maulpoix.net et Jean-Michel Maulpoix à propos de La Main de nuit de Benoît Conort ;
- Benoît Conort chez Champ Vallon (BC est membre du comité de rédaction de la revue Recueil)
- Benoît Conort sur poezibao

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Le choix du vers ou de la prose se décide-t-il avant l’écriture ou s’impose-t-il pendant ? S’agit-il d’un choix conscient ou imposé par l’écriture ? Une question plus théorique et générale : Est-ce que la poésie moderne se cherche dans la prose ?
Les deux voire les trois : avant/pendant/après parfois…
Il s’agit à la fois d’un choix conscient (par exemple dans le premier livre choix dicté par le format du carnet dans lequel j’avais décidé de l’écrire et je m’astreignais à mener tout vers/verset/prose à plus loin que la simple ligne). En cours de route j’ai dû changer de carnet et les choses ont évolué, mais l’élan initial est demeuré, modulé par l’évolution de l’écriture. Cela dit je ne crois pas avoir écrit un seul texte en prose de ma vie, sinon les travaux professionnels de l’université ou de la critique littéraire.
Je ne sais pas où se cherche la poésie moderne ? dans la poésie sans doute et cela relève de toutes les formes, que ce soit vers/prose/verset ou spatialisme, calligramme, sonore etc… sans compter celles qui n’existent pas encore.
P-S : En vérité mensongère je doute que ce que je viens de dire soit vrai… Mais qu’est-ce que la vérité ? Trop facile telle question…Je ne sais ce qui se décide ; quand j’écris ce qui ne veut pas dire que je décide d’écrire, c’est l’écriture qui en moi décide, je veux dire qu’elle énonce des décisions que je ne saurais circonscrire et qui me dépassant m’incite, à mon tour, à les dépasser. Dans ce vertige qui saurait se retrouver ? sinon que la forme prime… Ce qui ne veut pas dire que la forme soit première.

Autre question théorique : on note une distance critique par rapport au lyrisme sans pour autant se démarquer du courant. Méduse est-elle une figure du lyrisme ? Quel est votre rapport au littéralisme ? Comment se situer et faut-il se situer ou s’agit-il d’une vue universitaire ? Est-ce qu’un auteur pense à cela en écrivant ? Ou après ?
Méduse est d’abord une forme de littérature… lisez le « journal de Méduse » (Au-delà des cercles), je parle, là, de littérature bien plus que de poésie, c’est-à-dire d’écriture confrontée à la mort, car Méduse est, aussi, l’immense mythe de la mort et du refus des hommes à s’incliner devant les dieux, comme des dieux à accepter l’humanité…
Mon rapport au littéralisme est le même qu’au lyrisme. Je me sens des deux étranger, dans la mesure où je refuse de m’inscrire dans cette partition qui est d’abord une partition de lecteur au mieux et au pire une proposition de pouvoir (rien de mieux que d’être le pape de ci ou de ça…)… Ensuite il s’agit d’un point de vue universitaire, au sens positif du terme, c’est-à-dire d’un principe de classification nécessaire à qui veut comprendre comment s’organise le paysage contemporain, et ensuite l’enseigner. Principe pédagogique donc.
Les imbéciles qui n’ont pas encore compris (ou plutôt font semblant de ne pas avoir compris) que le paysage ne s’organise pas en « monstres et couillons » (cf l’imbécile « sitaudis.com »), mais en écritures diverses, et par conséquent « critiques »...
Ceux-là, je le pense, sont de simples arrivistes médiocres, qui dissimulent, sous de maigres pensées, des appétits de pouvoir…
Je ne sais pas à quoi pense un écrivain, ni avant, ni pendant, ni après… J’écris pour croire que je pense… dans l’absolu d’une insertion dans le monde, non dans les querelles fausses et mesquines.

L’écriture peut-elle être vue comme « L’énergie du désespoir » ? Dans son lien à la souffrance et à la difficulté d’écrire, le poème figure-t-il un enfermement ou une porte de sortie, permet-il d’exprimer ou de dévier ? Ecrire dans le noir : creuser le noir pour l’explorer ou pour aller vers la lumière ?
Voir le texte sur la douleur… Je n’ai pas encore réussi à aller vers la lumière mais je ne désespère pas puisque certains l’ont pu comme Le Clézio… mais en même temps il faut donner à la littérature une valeur médicinale (ce qu’il fait en exergue de « Haï ») alors que pour moi mon expérience me donne plutôt l’impression d’un « poison ». De plus « désespoir » est un mot bien lourd à porter. Je ne m’en sens pas « capable ».

Quelle est la valeur du cercle, un enfermement, l’impression de tourner en rond ou le symbole d’une bulle de protection ? De même, « Pour » / « au-delà » notés dans les titres, renvoient-il à une tentation vers l’avenir – à venir ou s’agit-il d’un enfermement constaté ? Enfin, que signifie la récurrence du terme « forclose » ?
Tout cela en même temps (et ce n’est pas une réponse en forme de boutade, réellement tout cela en même temps).
Pour/au delà : une vraie tentation d’avenir (mais je dis bien tentation et non tentative : cf Ecrire dans le noir sur la question de la différence – à condition, bien sur, que la différence soit une question, ce dont je ne suis guère convaincu).
« Forclos » signifie exactement « forclos » littéralement, et seulement (soit heureusement), et sa récurrence qu’il s’agit de ce qu’un critique, autrefois, aurait appelé, autrefois sans doute, sans aucun doute, un terme « obsédant ». Sans compter que ce mot est un jeu de mots, en soi…

L’unité de ton d’Ecrire dans le noir est-elle volontaire et travaillée ou s’est-elle imposée d’elle-même après la lecture ?
L’unité de ton est volontaire, et travaillée bien sur.
Elle s’est imposée, dès 1985, avec un texte participant de la musique paru alors dans la revue Recueil (je ne me souviens pas de quel numéro ). Ou plutôt c’est une tentative d’unité de la forme qui a engendré, je crois, une unité de ton. Il faudrait distinguer les deux.
De plus, on a beau évoluer dans la forme, on ne sort guère de soi. Alors à quoi bon un ton qui ne se détacherait de la forme ? Je veux parler d’un ton qui s’inventerait dans une forme ? Comment est-ce possible ? Et si, nous tous, tendions à cela ?
Ce serait si beau.

Que peut la poésie : pourquoi se poser la question maintenant ? S’agit-il d’un constat d’impuissance ?
D’impuissance sûrement pas… Quant au pourquoi, la réponse m’est évidente : c’est qu’on appelle aujourd’hui (mais ce fut le cas à toutes les époques, et donc la question est toujours à reposer) poésie beaucoup de marchandises frelatées. S’interroger sur ce que peut la poésie c’est répondre (ou du moins tenter de répondre) à la question qu’est-ce que la poésie ? et proposer un outil de reconnaissance. Et donc la poésie est ce qu’elle peut. Et ce que peut la poésie c’est cela même. Je n’irai pas plus avant. ?

« Refus radical d’être enfermé dans une forme, ou un genre » mais dans ce cas, pourquoi pas une autre forme ? Comme le théâtre ?
Vaste question, j’ai commencé autrefois, il y a très longtemps, par écrire un roman, puis plus tard de la poésie, ensuite du théâtre et finalement des trois c’est la forme/genre « poésie » qui l’a emporté… Mais est-ce bien de la poésie ? « Au-delà des cercles » comporte une partie qui est un « journal intime », et une autre s’intitule « Passage du roman »… Quant au théâtre il est présent, au moins, dans Ecrire dans le noir (« Théâtre de la voix). Alors, où le théâtre ? Où le roman ? Entre les mains, sans doute, de soi-disant acteurs de comédie, ou française ou d’ailleurs… j’entends d’acteurs qui sont d’abord lecteurs et qui prétendent lire ce qui a été déjà élu alors que ce sont eux qui ne font que poursuivre les chemins ordinaire des lectures quelconques. Libres à eux d’élire de pseudo-poètes, de fabriquer d’éphémères gloires… Nous, pour notre part, irons plus loin, où ils ne peuvent atteindre, et qu’ils méprisent, puisque hors de leur pouvoir.

Quels sont vos rapports à la peinture / à la musique, aux autres formes d’art. Le poème s’inscrit-il dans un rapport de compétition, d’interaction ou d’hommage ?
Aucun des trois, le rapport ne peut être que de dialogue, d’interactions car toutes ces formes d’interventions sont si différentes les unes des autres que leurs rapports ne peuvent être que de malentendus…
Et je devrais dire malentendu, avec un immense éclat de voix, soit, mais traduction pauvre, en majuscules,
MALENTENDU.

Quel serait le livre idéal ? Un mélange ?
Celui que je ne parviendrai sans doute pas à écrire.

Projets ?
Ecrire le livre idéal. Ou plutôt « les livres idéaux » et donc tout ce que j’ai dit, précédemment, est faux. Un livre, il n’y a pas. Des livres ? Peut-être, je ne sais pas.

Benoît Conort a répondu par écrit à cet entretien.

Corinne Godmer - 29 août 2007