Shoshana Rappaport-Jaccottet | Le tempo de l’inspiré

Texte inédit de la suite Dearest.
Lire In spite of ?, et de là les précédents.


Bon. Est-ce que j’ai une tête d’écrivain ? Je me regarde dans la glace. Pas sûr. Encore que. La cigarette, l’air on ne peut plus obstiné. La démarche surtout. J’ai essayé la machine. Aligné des phrases. Conçu de l’envie. Je suis né pour un jour limpide.
Bref : raté mes phrases. Trop courtes qu’elles sont. Et cette dégaine. Un vrai désastre. Les phrases sonnent pas. Faudrait que je m’applique.
Que je cherche une photo. Soit. Imaginez un regard lointain, indocile, sans le lourd fardeau de fatalités promises. Voire, une ou deux rides graves, douloureuses à explorer. Un faciès au mieux peaufiné ? Pas trop. Varier les plaisirs recommandait ma cantine belge : des frites tous les deux jours. Et rassembler gentiment tout mon barda sur la table.
Conclusions très imprécises.
J’y suis pas encore. Le rythme. Voilà le problème.
Faut que je tire une phrase. Que ça gigote. Que ça entraîne le lecteur. Mais où, grands dieux ?
Je suis ressorti voir chez le libraire.
J’ai acheté ce qui se vendait bien, pas bien - n’importe comment, bien - régulièrement, bien d’une façon soutenue. Claude Simon, forcément. C’est très construit Claude Simon. (Il pleut ferme.) Je devrais peut-être écouter Le Clavier bien tempéré.
C’est structuré, rigoureux, solide. Et allemand comme on sait.
Une gueule d’écrivain ça se travaille dans tous les miroirs. Ça s’observe. Et les mains ? Pas des paluches. Ma machine supporterait pas. (Hop, un verre de vodka.)
Et cet air légèrement ailleurs. Ailleurs résolument, c’est ça. Mais quoi ?
Je ne peux pas ressortir voir le libraire. Serait sûrement content. Il va me fourguer toute sa cargaison de Claude Simon. Si j’essayais Sagan ? Sont pas trop loin les nuages. Juste ce qu’il faut. Et puis, ça ouvre un horizon. Parce que le ciel est gris et maussade. Parce que le printemps, c’est opiniâtre. (Impossibilité des corneilles ?) Alors j’essaie. Je me lance. Je saute.
C’est quoi un pastiche. C’est même pas ressemblant. Faudrait que je trouve un titre du genre Le petit bleu de la côte ouest. Manchette serait heureux. Et moi aussi. M’a toujours plu ce titre. Avait quelque chose d’inattendu. L’inopiné petit bleu. L’inespéré petit bleu. Cyan ? Faudra que je me procure ce livre. Je l’ai lu, un lointain jadis. L’ai même prêté à quelqu’un.
Bien.
Faudrait que j’essaie d’aligner quelques phrases. Des phrases fortes. Pleines d’allant. Pas de ces bouts de quenouille hybride, discontinue, digressive. Trop compliqué qu’ils disent. Et puis ça fout le bourdon. Quand c’est pas le vertige. Ben, oui : faut le ménager le lecteur. Saurait pas se débrouiller d’un lot de phrases haletantes, coupées, et tout le tutim. (C’est commode le latin.) Et puis, tant qu’à faire, faudrait pas lui donner le sentiment qu’il est pris dans un tourbillon.
Alors, je reprends.
Faut suivre. Le tempo de l’inspiré ? Ni pour aujourd’hui, ni pour demain.
Trouver le nom du narrateur. Maintenir le mystère. Histoire de tuer le temps.
C’est pour ça que j’écris.
Lentement, lentement, à en suer. Une avanie que la lenteur. Suis plus très sûr de la photo. Jaunie, celle à laquelle je pense. Avec cet air interrogateur. Perplexe. Sais plus où je l’ai rangée. C’est quoi un talent original ? Une œuvre inclassable ? Je ne sais pas. J’aurais peur. Me plaît pas ce que je fais. J’aurais dû choisir un autre métier. Plus rentable. Socialement porteur comme ils disent. Pas seulement les imbéciles. Mais où est-ce la côte ouest ?
Faudrait que je m’informe un peu. Que j’aille peut-être consulter des cartes. Parce qu’ici, y a rien. Pas âme qui vive. C’est pour cela que je suis venu.
Un sacerdoce. Quand on lit les best-sellers, ils ont l’air faciles à écrire. J’essaie donc, j’essaie encore.
Moi je n’ai jamais vu une seule toile de Clint Eastwood.
Ça m’aurait aidé à poser le décor.
Se tripatouiller comme ça la tête, c’est pas évident.
Loin d’être simple. Eastwood, d’abord quel âge a-t-il ?
J’aurais pu choisir un pays exotique. Lire Équipée. Voilà. Il disait bien, lui, qu’il se méfiait des récits de voyage. « Une fois chaque chose, seulement une fois. Une fois et jamais plus. Et nous aussi
une fois. Jamais plus. Mais ceci, avoir été une fois - même si ce ne fut qu’une fois, avoir été de cette terre, cela semble irrévocable. » C’est poétique ce truc-là. Bien dit, non ? Une fois seulement. Segalen n’aimait ni le stuc, ni la mauvaise pâtisserie. C’est la singerie même qu’il disait, le bovarysme piteux, la mesquinerie, la couardise, la lâcheté de toute nature, une honte de la Nature forcément. J’utiliserais, quant à moi, comme lui : le fouillis, la richesse avare, le chaos plein d’or et de mélasse, les chemins les plus détournés, le temps le plus perdu. Et l’ennui. L’ennui surtout. Ce qu’il y a d’extraordinaire chez l’écrivain, c’est ce mélange d’extrême sensibilité et d’extrême ténacité. Un courage infernal. Une veine aussi. Cela devait être coûteux, à force, tant d’énergie.
(On n’a pas le souci d’inventer l’intrigue ni la péripétie, ni même de tisser les détails de l’action autour d’un centre secret qui en gouverne le rythme. C’est tout comme.)
J’essaie depuis longtemps. L’exemple rare du savoir-faire, de la ruse, de l’à-propos. Mine de rien, ça ne se commande pas. Faut de la légèreté, du doigté, de la hauteur. Une gâchette en somme. (J’en ai une ou deux dans mon placard.) Si je ressortais ?
Mon plus grand désir a toujours été de me découvrir quelque chose de pathétique dans le regard. C’est ainsi. (L’effet théâtral n’est pas du tout mon affaire.) Plutôt aller droit au but.
Mais où est le but ? Quel est-il et, une fois atteint, qu’en espérer ? Faudrait pourtant seulement que je parvienne à écrire.
Certes, la vérité comme l’art est dans l’œil du lecteur. Ce serait peut-être l’histoire du héros fatigué, fantasque aussi. Décalé.
Un auteur est né.
Si j’étais capable de trouver le mot exact correspondant à ce que Tourgueniev éprouvait, l’amour, - dans lequel ma vie à moi pourrait s’enraciner - , s’épanouirait peut-être avec plus de luxuriance ?
Je n’ai aucune raison de désespérer, pas même de ne pas désespérer. Maniant tour à tour la vertu décapante de l’ironie, le sarcasme, la palinodie, le contre-pied, et l’aveu, somme toute mensonger, je devrais, — en fieffé fabulateur — , montrer bien plus que je n’en dis. (Cela m’obligerait souvent à une vigilance, à une attention soutenue.) Car un livre, c’est du sérieux. Ça se travaille. Ça s’élabore. Ça se reprend.
J’essaie. J’aligne donc des phrases. Suis pas content. Ne me plaît pas. Je tourne en rond.
Ça se voit. Certains individus talentueux et/ou furieux y arrivent du premier coup. Me faudrait plus de colère.
Si je sortais boire un coup ? Un tout petit coup ? M’aiderait à garder la tête froide.

13 septembre 2007