Botanique du lieu

Les gauras, substantif masculin, sont des plantes herbacées vivaces. Leurs longues tiges fines, peu ramifiées, portent à leur extrémité des fleurs à quatre pétales dont le pistil ressemble à celui de la fleur de pommier. Leur feuillage est gris-vert. Ils appartiennent à la famille des œnothéracées qui compte le fuchsia, l’épilobe, l’onagre. On dit aussi : onagracées. Leur nom vient du grec gauros, très beau. Les gauras à fleurs blanches, qui rosissent en fanant, sont des Gaura lindheimeri, du nom du botaniste allemand Ferdinand Jacob Lindheimer (1801-1879) qui émigra aux États-Unis où il étudia la flore du Sud-Est (Mississippi, Louisiane, Texas, Nouveau-Mexique). Il relate ses découvertes dans A life among the Texas flora, recueil des lettres qu’il adressait à George Engelmann. Il se maria là-bas, y mourut.

Les gauras qui poussent au pied du chèvrefeuille m’ont tenu compagnie tandis que je finissais un roman difficile à écrire. Chaque matin à l’heure du café et des premières abeilles, leurs fleurs blanches étaient le point de passage vers le texte. Il n’est question que de patience : attendre que le monde s’y rassemble, s’y engouffre, disparaisse, resurgisse autrement. Un été semblable, il y a quelques années, la bride d’un sac à dos a eu cette patience. J’écrivais et je la serrais dans ma main, elle me maintenait sur la ligne de flottaison, je me noyais, je remontais vers le texte, je me noyais, je remontais. Cet été, une spirale, un tourbillon.

On dirait des fleurs des champs, des fleurs de rien. Elles ne sollicitent pas le regard, elles ne cherchent pas à attirer l’attention. Elles paraissent fragiles, elles ne le sont pas. Du haut des dunes où elles m’emmenaient, j’ai vu les navires au loin qui ont à leur bord tous les désirs de l’homme. Parfois un voyageur débarque, marche à travers un désert où s’élevait autrefois une cité avec des temples, des palais, des théâtres. Des guerres l’ont détruite, les caravanes qui y faisaient halte l’ont oubliée. Le voyageur la découvre par hasard, recouverte de sable. Il note dans un carnet son emplacement, l’agencement des pierres, recopie les inscriptions qu’il ne sait pas déchiffrer, dessine les figures divines qu’il ne sait pas nommer, puis enfouit à nouveau les ruines afin de les protéger, n’en dira rien avant longtemps. De telles disparitions et découvertes se répètent dans toutes les histoires, celles des pays, des hommes. Les histoires acceptent ces interruptions dans leurs récits, c’est là-dessus que poussent les gauras.

Sans cesse des origines viennent au monde, le gaura du balcon en est une. L’ombre agitée par un vent léger sur la rambarde en béton dit que le gaura existe, que le monde existe. Cet été le monde aura été un gaura, un objet parfait pour lequel il vaut la peine de ne pas basculer dans le vide quelles que soient les terreurs qui ne manquent pas. Une fleur de gaura aura été la maison de la pensée, ce n’est pas si fréquent qu’un lieu accueille sans désemparer, le temps d’un roman, la petite orpheline.


« Les navires au loin ont à leur bord tous les désirs de l’homme » est la première phrase de Une femme noire, roman de Zora Neale Hurston écrit en 1937 et traduit de l’américain par Françoise Brodsky en 1993 pour Le Castor Astral.

Dominique Dussidour - 24 septembre 2007