Une bête au bois dormant

De cette énormité, deux regards dérivent. En tout, on part d’un parti pris. Les regardeurs n’ont que faire d’analyser la complexité par où passe ici [1] cette bête. Ils n’ont pas besoin de s’expliquer comment, de degré en degré, cette chose « flottante » se métamorphose en une « forme évoluée de dandysme » qualifiée d’un terme anglo-saxon difficilement traduisible en français : « le Camp » [2]. Ces finesses, ces tâtonnements lexicaux, si la bête pouvait les comprendre, oh ! comme elle en rirait et hocherait la tête. Et qu’avec grâce, alors, oscilleraient ses bourrelets forcés par le poids de la sciure de bois dont son corps est orné. Quand il s’agit (premier parti pris) de retrouver la voie maudite, l’épouvantable échelle de malheurs et de crimes qui font se répandre de la sorte l’œuvre sculpturale, la chose regardée est une énigme perceptive. Même quand un léger déplacement devant elle (deuxième parti pris) change la perception de sa taille, de sa matière, de sa couleur, de sa masse pondérale… les différents aspects de la bête dorment.

Certes, une apparence intermédiaire, une forme transitionnelle faite d’accessoires anthropomorphes, « colliers de laine et boutons de bois, pots d’échappement de Monkeys -mini-motos- conglomérés en forme de lustre », relie en douceur les différents morceaux de cuir épais et figure un unique objet ou pseudo-objet qui représente un « grand éléphant de mer de sexe male ». Pourtant, face à cet animal amphibie « semi-vêtu d’un kimono rouge et noir agrémenté d’une large ceinture à boucle », sauf à se débrouiller d’une manière quelconque, par la perception, le concept ou la conjecture, pour combler ce qui sépare la sculpture de la bête, les regardeurs éprouvent une certaine résistance à recomposer mentalement l’ensemble pour voir le seul individu classé dans la famille des phocidés créée par le zoologiste John Edward Gray en 1921 [3].

Lourde est la créature molle aux tentations de l’interprétation. L’épouvantable mécanique d’écrasement, d’aplatissement, le cruel pressoir à briser lentement les os des animaux emmurés vivants pour la consommation des personnes humaines sourdes aux cris des abattoirs et aveugles au Sang des bêtes [4], ne parvient pas à faire de ce “travail de sculpture” un monstre, hormis d’être montré dans une exposition. Contre toute attente, la bête résiste [aux catégories des pratiques artistiques] en dormant : elle est amorphe. La créature renvoie aux créateurs leur manière de faire. Dès les années 1990, l’exposition Post-Human [5], par exemple, interroge le corps vivant “mutant”. Quelque peur que l’on ait des mutants, il faut avouer que sans eux l’industrie cinématographique aurait fait faillite et/ou les spectateurs seraient morts d’ennui. « Quelque chose d’impassible sur quoi s’appuyer » [6] est nécessaire pour se demander à quoi ressemble le monde.

On voit une matière inerte, et pourtant les spectateurs ne s’ennuient pas car : il y a là une bête. D’un côté la tête, de l’autre la queue, à partir de “là” l’avenir vient au-devant du présent. L’anonymat de l’animal, fabriqué indépendamment des propriétés formelles, symboliques, scientifiques, qu’inévitablement tout regardeur lui attribue, fait énigme. La nature n’est pas tout à fait devant nous. L’étrange parenté de toutes ces pièces artisanalement assemblées sur une sorte de socle rappelant un pont flottant ou des caillebotis consolidés par de grossiers brins de laine, figure toute chose par toute chose et transporte vers un conte de fée. La princesse de La Belle au bois dormant elle aussi n’a pas de nom. Elle est appelée "la Princesse" durant tout le récit. Depuis cent ans la Princesse dort dans un château endormi, au milieu d’une forêt endormie où dorment ses domestiques, ses chiens, son jardin, dans l’attente d’être réveillée par le baiser de son Prince [7].

La vie — et quand bien même est-il question de la Vie des formes [8] — ne consiste pas seulement en une organisation en vue de survivre. « Ainsi les animaux supérieurs sont ceux dont la forme extérieure est la plus riche et dont le corps est le plus expressif » note Elisabeth de Fontenay [9] avec Maurice Merleau-Ponty, loin de toute hypothèse fonctionnaliste simplette. Ainsi l’énigme de l’éléphant de mer fabriqué par Daniel Dewar et Grégory Gicquel (dont les premiers travaux consistaient en des fabrications “à la main” d’objets produits industriellement [10]) s’évanouit dans les faits fascinants d’une métamorphose apparente. Les faits comme les fées sont fabriqués aussi [11]. Il suffit d’appuyer son regard sur la forme impassible et d’attendre cent ans, ou cent autres regards, le réveil amoureux de la bête au bois dormant. Elle quittera son travestissement, pour faire un autre monde et y croire longtemps.


sculpture : Daniel Dewar et Grégory Gicquel, ©Frac des Pays de la Loire, cliché Marc Domage

Catherine Pomparat - 25 septembre 2007

[1texte de Lili Reynaud Dewar, exposition Ukiyo-e, FRAC des pays de la Loire.

[2Le Camp désigne les notions et les pratiques de travestissement - l’autre terme utilisé est celui de Drag. Cliquer ici pour en savoir plus.

[3Au sujet des relations des hommes avec les animaux, l’exposition "Bêtes et Hommes" du 12 septembre 2007 au 20 janvier 2008, à la Grande Halle de La Villette

[4Titre d’un film de Georges Franju de 1949 montrant les abattoirs de La Villette et de Vaugirard à Paris. Lire à ce propos Jean Painlevé.
Le Sang des bêtes est en ligne sur video.google.com

[5FAE Musée d´Art Contemporain, Pully/Lausanne.
Voir aussi le colloque « La peau humaine : savoirs, symboles, représentations (II) » de L’Université de Lausanne et Genève, novembre 2002

[6Nelson Goodman, Manières de faire des mondes, folio essais 483, 2006, p. 137

[7Pour la joie des yeux, cliquer ici, et la joie recouvrée, relire le conte.

[8Henri Focillon, Vie des formes, Presses Universitaires de France, 1943, 8e édition collection Quadrige, 1984. Pour une lecture en ligne cliquer ici.

[9Elisabeth de Fontenay, Le Silence des bêtes, Fayard, 1998, p. 652.
Le titre de cette chronique est indirectement emprunté au chapitre XX, « Bêtes au bois dormant », page 749, du livre d’Elisabeth de Fontenay dont la lecture m’a fortement et durablement impressionnée. En exergue à ce dernier chapitre du livre Le Silence des bêtes, cette phrase d’Elias Canetti (Le Territoire de l’homme) : « Je ne veux inspirer de peur à personne. Rien au monde ne me ferait autant rougir. »

[10Voir Daniel Dewar et Grégory Gicquel, Heavy Duty Self Made Material Boyhard Warestore

[11Lire plus particulièrement le chapitre VI « La fabrication des faits » de Manières de faire des mondes, ouvrage cité note 5, p. 131 à 152