Rémi Froger | Routes, repérages 2

Lire le début de ce texte.
Lire également Sens giratoires.
Routes, repérages est présent sur publie.net.


la couleur était vide, pourtant H. poursuivait le geste de la couleur, je suis ici quand je l’entends, l’application de la couleur se trouve différée, parce qu’il n’était pas encore envisageable de répondre à la température de la couleur

son frère mourut de consomption, l’année suivante un visiteur crut qu’il allait partir sur-le-champ

cessons de nous faire entendre, un technicien a transporté des grandes feuilles cartonnées, elles ont été peintes en rouge ou en brun, un technicien a cloué les cartons colorés sur des châssis en bois, un technicien a découpé des surfaces derrière, il s’est débrouillé pour que ne soit ressentie que la lumière de son projecteur

K. a ramassé tous les bouts de papier, il les a posés sur la grande table, il les a mis dans un ordre évident, il a pris une grande feuille de papier fort, il les a collés dessus, ils ne ressemblaient plus aux images qu’il avait ramassées, parfois il pense que les signes s’effacent progressivement au fil des heures

il lui manque un homme qui pouvait traverser la rue à cette époque, qui pouvait très bien trébucher ou bien transporter des blocs de pierre, il lui manque la moitié de son visage, qui était en sueur à cette époque et qui s’aspergeait, l’eau coulait sous sa chemise, il reconstitue la toile de la chemise à partir de maintenant

l’aéroport était en lisière de la ville je crois, il avait décidé d’aller visiter une ville ou bien il avait cru qu’une ville s’ouvrirait et que cela répondrait à la vie de H., par respect, la vie de K., par respect, une ville qui le pousse à se taire, parce qu’il n’est resté que quelques jours, il s’est perdu en fait, il s’est perdu, il n’avait que deux adresses, celle de l’hôtel et celle du musée où il devait voir les figurines en porcelaine ou bien l’ancienne maison, maison natale, un soir il s’est perdu pour deux ou trois jours, il n’a jamais beaucoup aimé voyager

un théâtre d’opéra, un théâtre de marionnettes, deux salles de concerts, vingt-cinq personnes pour l’orchestre et douze pour l’opéra, on lui a donné trois chambres dans l’aile des domestiques, H. fait sa cuisine lui-même, tous les jours il doit livrer, il se débrouille avec ce qu’il a et avec ce qui lui tombe sous la main, est-ce que vous l’avez croisé dans le parc, non, alors il doit être à ses fourneaux, les marécages ne sont guère éloignés, de grandes haies les cachent, des allées on ne voit que ces haies, et des grands arbres çà et là, on marche entre les buis, le bassin est calme au fond de la principale allée, des moustiques en été, et l’odeur, le maître lui a conseillé de dessiner

comme lieu réputé on signale le parc zoologique, station de métro arrêt de bus jardin zoologique, mais il n’a fait que passer devant, il a eu peur de ne pas avoir assez de temps pour mener la mission à bien, il n’apprend pas, il ne retient rien, un lion peint sur une planche de bois indiquerait l’entrée, il marmonne, il grommelle, le musée des marionnettes était fermé

il lui arrive d’avoir de nouveau des idées originales, mais quand il cherche à les noter, à les inscrire, il en est incapable, il ne s’en souvient plus, il pense qu’il est dans un complet affaissement, il est complètement écroulé devant son papier, il tape tous les jours sur son piano et il tombe dessus quand il essaie de retrouver les idées

du fait qu’un œil quand on joue du cor ne soit pas de la première nécessité, il ne lui sera accordé qu’une somme modeste en dédommagement, le Polonais a traversé le parc, c’était le printemps, il commençait même à avoir chaud, il marchait pourtant tranquillement, son bagage était bien léger, les arbres donnaient de l’ombre jusqu’à la grille, l’entrée, il raya l’entrée, il prit le chemin d’une autre ville la route était beaucoup plus poussiéreuse, bordée de quelques bosquets, quelques touffes d’arbres, haies émiettées, peu d’oiseaux ou alors cachés dans les orges, dans leurs pieds, il sentit qu’il aurait vite soif à marcher ainsi en cette époque, en cette saison, qu’il avait l’argent pour boire et pour prendre une voiture, il songeait qu’on le prendrait dans la ville de Satz, il avait entendu dire qu’on cherchait un cornet dans la ville de Satz

plus tard, 1789, 1795, le château avait brûlé depuis déjà quelques années, une bonne dizaine d’années, personne n’avait eu l’envie de le reconstruire, quelques gravures permettaient de se le représenter, fugacement, du temps où il était si admiré

l’aile gauche et les dépendances étaient totalement détruites, c’est dire si l’incendie fut puissant, H. avait laissé tout ce qu’il avait écrit dans le bureau attenant à la salle de représentation, il savait que ce n’était plus que cendres, il comprenait qu’il se lamenterait de tant de cendres bien qu’il sache qu’il reconstruirait, qu’il reconstituerait tout ce que les cendres renfermaient, dix bonnes années après, chaque jour on le sent mieux, si la salle n’avait été aussi étroite, si le juste déploiement des musiciens avait été possible, encore et encore, il repasse le pinceau sur la petite ouverture à gauche du musicien

et ce n’est pas la musique, ce n’est pas pour la musique, K. ne comprend pas la musique, il peut l’écouter, il aime bien l’écouter, la musique souvent le dépasse, toujours elle le dépasse, il accepte tous ces pays mal connus, il ne dresse rien, il y avait un mur, les gens vendaient des étoiles, des vestes, des bouts de ferraille, il était fatigué, il avait beaucoup marché, à côté du musée il y avait cette immense construction, ces panneaux verticaux, des noms électroniques, il y était entré pour la fatigue, mais aussi attiré par toute cette luminosité, technologies nouvelles, machines à encapsuler les flashes, il s’était retrouvé surpris par une place que seules les grandes lignes du toit habillaient, les poutres naissaient à une hauteur démesurée descendaient suivant un rythme calculé jusqu’à s’effacer progressivement vers le sol, il ne comprenait pas, il se sentait bien même au milieu du vide de la place, il se sentait enveloppé, protégé, il s’assit sur une bordure en béton, et resta, ne comprenant toujours pas pourquoi il se sentait bien

mais il a rejeté le théâtre, il s’est méfié de tous les effets tendant à vouloir imiter ou souligner ou amplifier quelque sentiment, quelque expression, pour ne se mettre qu’au service des formes nécessaires, pour ne chercher qu’à établir une harmonie de toutes ces choses voltigeant dans tous les sens, qu’à trouver la forme qui permettrait de traverser toutes ces lignes, et toutes ces rues encombrées de pierres, de briques, de plâtre, de pierres, d’autres mots, de fers tordus

que la vie de H. ne soit pas la vie de H. mais une issue de secours, je veux, je veux qu’il dise, il dit que tous les mondes contemporains sont vides mais pesants, il s’avance, il a réussi à monter, le plus haut bâtiment du monde, il s’avance vers une fenêtre pour voir depuis le plus haut du monde, de penser à H. ne lui laisse pas beaucoup de temps, ce n’est pas une surprise, plutôt une prière, oui, absolument, une prière pour retomber sur ses pieds sur la terre

qu’à gauche du garçon, du piano, il mélange un peu toutes ces choses qui sont au jour parvenues, dans le monde du garçon ou du piano, ou était-ce d’un autre lieu qui s’adjoignait, il y a un grand pan gris, noir, une plaque verticale inconnue, indescriptible, elle n’est pas de couleur uniforme mais le gris, le noir, sont en pleine effervescence, il a toujours eu l’assurance que c’était dans cette moitié ou ce quart du panneau que tout arriverait

que tout arriverait, quand la phrase l’arrête il sait qu’il devrait tout recomposer en gris, noir, indescriptible, que toutes les inflorescences, effervescences, turbulences qui se produisaient à la gauche du pianiste ou du violoniste ou du joueur de flûte, il ne veut pas commenter, il ne s’apaisera pas

mais il y a bien eu crime, ils ont bien retrouvé le corps, plusieurs coups d’un couteau, d’une lame assez longue, ils ont parfaitement identifié la victime, plusieurs allées et venues dans les cinquante mètres, quelqu’un d’allongé dans le maïs, il s’y cachait, on a suivi sa trace, des lignes brisées dans un champ humide, ils ont calculé, ils ont relevé les dimensions, les objets de la tribu éparpillés, ils ne savaient pas ce qui était dans l’ordre, ou s’ils cherchaient à manger avec le ciel, ils confondent

quand dans un autre aéroport, dans une autre ville, mais toujours aussi près de la cité, un petit homme jovial l’attendait, avec une affichette portant son nom en majuscules, il avait une cravate, il appuyait je ne sais plus où, trois lumières se mettaient à clignoter sur sa cravate, et la cravate émettait trois ou quatre notes, l’air d’une chanson de Noël, il a du mal à parler leur langue

il a bien du mal à retrouver H., les récits sont contradictoires, quatre témoins l’ont vu à la même époque, pour l’un il était souriant, pour l’autre il était déjà plié de fatigue et de vieillesse, il avait beaucoup d’admiration pour, il avait beaucoup d’estime pour, il se demandait s’il ne l’utilisait pas un peu, ne parlez pas trop fort, il a besoin de repos, parlez un peu plus haut, par-dessus le piano, qu’il voie vos lèvres, il a conduit l’orchestre avec beaucoup de délicatesse, il a poussé les musiciens au bout de leurs sensations, après l’orage il est retourné dans un café, il a bu pendant longtemps

s’il y avait un théâtre il ne l’avait pas aperçu ou plus exactement il n’avait vu que panneaux indicateurs et affiches, mais il ne s’était pas pressé, il avait de nombreuses affaires à régler et ne pouvait rester que peu de temps, il regardait les portes des restaurants coréens

qu’il n’y avait pas moyen de trouver un téléphone pour appeler l’étranger dans la zone de transit, un immense hangar où circulaient selon des plans incompréhensibles une multitude de chariots transporteurs, où des containers passaient sous des hauts portiques, qu’il attendait que tous les documents soient validés, qu’il attendait que le délégué ait fini de négocier avec les différents intervenants, qu’il avait froid et sommeil, qu’il sortait fumer bien que dehors il pleuve et que le vent fût glacial, qu’il se soit cru dans un des derniers jours sans pouvoir parler à quiconque, ou bien un des premiers

cela se passe dans un monde plus tard, est-il nécessaire de la chercher si loin, il lui avait laissé un numéro de téléphone mais elle ne l’avait toujours pas appelé, elle ne l’appellera jamais, il essaie de réunir tous les billets, tickets, prospectus, cartes postales, il se dit qu’il les collera dans un cahier, un album, le répertoire des bouts

il n’a pas eu de mal, le taxi l’a conduit directement à l’hôtel, il avait le nom et l’adresse notés sur une page de son carnet, il les a lus et le chauffeur a dû comprendre, environ quinze minutes se sont écoulées, partant de larges avenues à quatre voies jusqu’à des rues, des maisons, des gens qui passent

il n’a pas d’autres revenus que ceux procurés par ses engagements comme violoniste dans un orchestre, l’orchestre est situé mais il a insisté pour le déplacer, personne ne doit confondre toutes ces pistes

chronologiquement, ce furent des traits désordonnés, sans aucune habileté, ce furent des crayons de couleur rapidement brisés, jusqu’à ce qu’il redoute ce dessin, illustration pour un opéra, pour un ballet, le crayon noir tenait mieux en main, qu’il cachait dans un tiroir sous différentes feuilles de papier ou de carton, l’homme hideux approchait

catalogue des zones grisées rédigé à la main, à chaque obturation il note 211, zone grise, derrière la porte du restaurant, on ne la voit que du trottoir quand on descend vers la station de métro, l’arrêt du bus

je sais très bien pourquoi, ce sont les paroles de K., allons plus profondément sous terre, de nouvelles attaques pendant la nuit, une hirondelle, un pigeon voyageur, j’ai répondu, clouer le bec, l’hiver a été rude

ce seront alors des années difficiles, mangera à la table avec ceux qui remplissent les offices, se présentera le matin et l’après-midi, veillera à ne troubler personne, veillera à ce que personne ne trouble, reprendra aussitôt, reprendra aussitôt dit, dit qu’il sera couché sur le papier, mais pas plus, le reste allant de soi

que le climat s’en soit emparé, il pleuvait, pleuvait à verse, légèrement froid, 6 ou 8°, la nuit arrivant il s’était remis à pleuvoir, la vapeur, la buée sur les vitres de la voiture, le lendemain la température descendit au-dessous de zéro mais il ne neigea pas

H. se parle du vent, beaucoup trop de vent, de courants d’air qui déboulent de tous les coins, dans tous les sens, qui tombent des angles, des pans verticaux, de vent que les murs emprisonnent, canalisent et lâchent d’un coup, il s’énerve, il va se mettre en colère, parfois ça te coucherait par terre ou ça t’enlèverait du sol

qu’est-ce qu’il se dit, qu’est-ce qu’il fait assis à sa table, cinq lignes parallèles, je ne sais pas si on peut faire des fautes d’orthographe, il dispose des hauteurs, des largeurs, qui restent immobilisées sur le papier, quand il les écrit certaines vont aussi vite que s’il écrivait normalement, on lui a dit, qui le lui disait, qu’il écrivait comme un cochon, il le sait parce qu’il n’arrive plus à déchiffrer certains passages, il était fatigué, il ne retrouvait plus son téléphone, il n’avait pas envie d’en parler

il lui a laissé comme message venez passer l’été, ce n’est qu’un clin d’œil pour un Tyrol, elle ne lui a pas répondu, les étés sont trop brûlants dans votre contrée, il lui avait dit je pars j’abandonne toutes ces images, elle lui a dit merci, qu’il l’avait bien aidée à retrouver les pièces qui manquaient, qu’elle allait terminer son travail, il s’efforçait de traduire avant de parler, voulez-vous parler plus correctement, je ne pourrai pas me rendre aux États-Unis cet automne, je ne pourrai pas me rendre au Mexique cet hiver, je ne pourrai pas me rendre

et H. oublie que les lieux où il avait mis les pieds étaient restés, un écran de télévision qui ne reçoit plus de signaux, la proximité du lac, il se revoit, il se situe dans le hall de l’hôtel, il venait de régler sa note, des plantes vertes un peu partout, il regardait à l’extérieur, il pleuvait très fort, il hésitait à sortir, le hall était vaste, des fauteuils d’apparence confortable, nombreux fauteuils, l’employé lui demanda s’il souhaitait qu’on lui appelle un taxi, il n’en voulut pas, n’avait que cinq minutes de marche, il attendit encore un peu que la pluie se modère, puis finit par s’enfuir, il pensait la pluie, le musicien, dans quelle ville, village, était-il né, je vais cesser d’apprendre et de courir, il voit tout à coup des formules, des combinaisons, tomber entre les colonnes de cet arc en ruines, il se tenait là

25 septembre 2007