Martine Drai | De Paris 7

9 juillet
Ce matin après un rendez-vous à neuf heures rue Brochant, et avant de reprendre le métro, je me suis accordé un détour par le square des Batignolles. C’était la première fois que je le voyais. Je l’ai trouvé presque vide, quelques promeneurs lents, plutôt mornes, et beaucoup d’habitués précédés par leurs chiens. Au centre du bassin une grande statue, un groupe de trois vautours – un panonceau indique qu’elle est de Lons de Monard, et taillée en pierre grise de Volvic. Ce gris encore assombri par le temps d’aujourd’hui. Mais les canards sont bien vivants au pied de la statue. Le canard qui plonge du bec, et dont on voit s’agiter une seconde, à la surface, le croupion et les deux pattes postérieures, démentira toujours la gravité de toute construction humaine, et c’est évidemment sa raison d’exister, à Paris comme ailleurs.
J’ai repris le métro par un autre itinéraire qu’à l’aller et cette fois changé à Saint-Lazare, ce qui m’a permis de découvrir à mon tour le dôme de verre au-dessus de l’échangeur piétonnier qui dessert la ligne quatorze, et d’apprécier comme chacun que de là, d’en bas, on voyait le sommet de la gare Saint-Lazare, que c’était du nouveau, du nouveau réussi, et là encore c’était pour moi la première fois.
Donc ce matin deux premières fois de plus, et c’était aussi la première fois que je le pensais, et je me suis laissée transporter vers la station Olympiades en rêvant à la longue suite des premières fois que j’ai vécues ici, à Paris, depuis le temps que j’y suis. Certaines me sont revenues, en vrac, dans le désordre.

La première fois que mon travail de comédienne m’a conduite à me rendre quotidiennement, pendant deux mois, dans une banlieue de Paris, c’était en 1979, et je ne pouvais pas me permettre de me dire que je haïssais ce que je voyais, je devais refuser que se forme en moi la petite phrase nécessaire et suffisante qui aurait été : il faut fuir… Je devais ravaler ces mots, l’ambition artistique m’avait poussée vers ces paysages inhumains, l’ambition d’une forme de solidarité avec le monde réel m’interdisait de les rejeter, c’était un désastre, et le début d’une longue et terrible guerre intestine.

La première fois qu’une pièce de moi était jouée, c’était à Chaillot en 1986, et l’air paumé de mes parents venus de Nice pour l’occasion, ils descendaient lentement les marches de marbre du grand hall d’entrée, ils regardaient autour d’eux l’architecture monumentale, et moi les accompagnant, me disant qu’ils portaient sur le visage, de façon bien visible, eux, cet effarement qui était aussi le mien, mais que je savais, moi, déjà, dissimuler, et me disant encore d’autres choses, confusément, à propos de leur jeunesse, des trois années de leur jeunesse qu’ils avaient choisi de passer à Paris, et de leur amour du théâtre, et de ces places de poulailler qu’en 1952 il fallait attendre longtemps aux guichets du Théâtre-Français, et moi née dans ce temps où ils étaient pauvres à Paris, chambre de bonne, manque de chauffage, préférence de ma mère pour les musées parce-qu’ils-étaient-mieux-chauffés-que-tous-les-autres-bâtiments, et photographie de ma mère jeune accoudée au pont de l’Alma, chignon sage, grosses bottines de l’époque, gros manteau de drap épais, je crois que j’ai gardé cette photo, je crois que j’ai fini par la lui prendre, ma mère sur le pont de l’Alma regardait l’eau de la Seine et semblait rêveuse, semblait douce, mais vingt ans plus tard, elle me disait : Paris quand je suis partie ma fille j’ai dit plus jamais plus jamais !... Plutôt Zenora que Paris, plutôt Zenora que Paris !... Mais Zenora tu te rappelles pas ce que c’est bien sûr ?
— Si maman je me rappelle tu me l’as déjà dit…
— La capitale des moustiques, ma fille ! La capitale des moustiques !
Tout cela laissé dans les escaliers de Chaillot, définitivement, en dépôt. Avec ce mot qu’ils avaient eu, ce mot si clair en dépit de leur air effaré : on regarde tout comme des moudjahidin, ma fille, c’est normal, c’est ce qu’on est, ne t’inquiète pas, va...
Moudjahidin : paysans. Par extension : ploucs.
Et moi me disant qu’à leur émerveillement de moudjahidin à l’époque de ma conception, je devais peut-être, en partie, d’être là.

La première fois que j’ai éprouvé le besoin de m’en aller courir à cinq heures du matin, après une insomnie, l’horizon me manquait, j’habitais à l’époque rue de Saintonge dans le troisième arrondissement, c’était une fin d’hiver, 1981, nuit encore quand je m’étais mise à courir, très vite descendue par la rue de Turenne jusqu’à la place des Vosges, et quatre ou cinq fois sur un rythme soutenu tout le tour de la place, autour et au-dessus de moi je voyais peu à peu quelques fenêtres s’éclairer, et enfin la montée d’adrénaline diffusait sous ma peau un genre de bonheur, j’avais quitté la place des Vosges beaucoup plus lentement que j’y étais arrivée, j’étais guérie pour un certain temps du manque de l’horizon, près de chez moi une boulangerie venait d’ouvrir, j’y avais pris deux croissants chauds, j’en garde encore le goût.

La première fois que j’avais rendez-vous avec C., chez lui, tellement j’étais affolée par le désir et par le trac, je m’étais perdue à deux reprises dans les couloirs du métro, un premier changement raté, un deuxième tout de suite après, et le trouble se mélangeait au sentiment, malgré tout, du comique de la chose, enfin j’étais arrivée très en retard, je m’étais faite désirer malgré moi, pas mon genre mais ça me changeait, je n’avais rien dit de mes vraies raisons, elles n’étaient pas dicibles, je ne me rappelle plus ce que j’avais dit, je sais seulement que cette perte d’orientation ne s’est jamais reproduite, j’en garde donc un bon souvenir, ça se passait au changement de Denfert-Rochereau puis au changement d’Alésia, en 1988.

La première fois que j’ai repassé du linge pour de l’argent, c’était en 1980, pour arrondir mon chômage de comédienne je travaillais comme baby-sitter et j’avais accepté quelques petites tâches ménagères en surplus, ça se passait dans un appartement bourgeois de la rue Sainte-Croix-des-Petits-Champs, j’aimais beaucoup l’univers sonore dans lequel baignait cet appartement quand l’enfant s’était endormi, les sons qui me parvenaient de la rue comme ceux qui me parvenaient du dedans n’étaient pas agressifs, l’ascenseur se posait aux étages avec un bruit mat, long, profond, dans la rue on déchargeait des bouteilles pour le caviste du coin, un vitrier passait avec son cri de viiiiiiiitrier… Et moi je repassais un panty de soie, une pièce de lingerie très fine, coûteuse, précieuse, et menant doucement le fer à l’entrejambe je pensais pour la première fois aux employées de maison dont c’était le métier, l’intimité avec ceci, les entrejambes, les plis et les odeurs des autres, et je me sentais proche d’elles, mais ça durait une seconde, pas plus : la seconde d’après je me rappelais que la distance à laquelle je me situais, dans le temps même où je m’en acquittais, de ces tâches, me séparait définitivement de celles pour qui elles constituaient l’ordinaire et tout l’avenir, et que de leur pensée je ne pourrais jamais me faire une idée claire. Ici une première limite précise à ce désir d’empathie avec l’autre qui fonde le travail du comédien et parfois celui de l’écrivain – ici même, devant cet entrejambe de soie précieuse, et à ce moment-là déjà je savais que jamais je ne l’oublierais.

La première fois, c’était il y a quelques mois, que je me suis demandé ce que je pouvais bien vendre là, au BHV, du temps que j’y travaillais deux jours par semaine comme vendeuse, j’étais assise au bistrot qui fait le coin de la rue du Temple et de la rue de la Verrerie, occupée à remarquer quel étrange mélange de high-tech et de tex-mex était devenu ce bistrot que j’avais connu si français, si vieux français, et tout à coup ce retour en arrière, c‘était en 1976 ou 1977, qu’est-ce que je vendais là et à quel étage c’était ?... J’ai cherché en vain pendant un moment, puis j’ai vu apparaître devant l’entrée du BHV une jeune fille sans sac et sans manteau, un peu gelée, je l’ai vue allumer d’un geste nerveux sa cigarette et la fumer en tirant fort dessus, j’ai compris qu’elle aussi était vendeuse là, et venait d’obtenir cinq minutes de pause pour fumer, j’y ai vu un instant le signe de quelque chose, mais de quoi, je ne le savais pas, je me suis trouvée imbécile et j’ai eu envie de sortir pour le lui dire, voyez, voyez comme je suis imbécile !... Et je ne l’ai pas fait, et je l’ai regardée aspirer de plus en plus avidement les dernières bouffées de sa cigarette.

La première fois que j’ai vu, autour de la grande poubelle d’un magasin bio de mon quartier, avenue d’Italie, un rassemblement de gens qui n’avaient l’air ni de clodos ni de SDF, des gens de condition moyenne, c’était l’hiver dernier, ils ne paraissaient pas gênés d’être là, ils faisaient la poubelle calmement, avec une certaine civilité dans les gestes de fouille, l’un d’eux gardait son attaché-case dans la main gauche, une femme hissée sur la pointe des pieds (la poubelle était haute) portait des bottines qui avaient l’air de sortir de chez Clergerie – c’est-à-dire pas vraiment bon marché.

Le premier Mac Do que j’ai mangé ce n’était pas chez Mac Do mais chez son ancêtre, un Wimpy (je crois) de la place Clichy, c’était en 1976, nous avions dansé le rock au Bus Palladium toute la nuit, nous avions bu et fumé de l’herbe toute la nuit, nous avions fait l’amour sous une porte cochère, et sur le coup de cinq heures du matin nous avions pris dans ce Wimpy (je crois) le quatrième ou le cinquième repas de la nuit, et je ne me doutais pas que trente ans plus tard je chercherais trois jours durant, avec une obstination un peu inquiète, le nom de cet ancêtre du Mac Do qui se trouvait place Clichy à l’époque, et si ce n’était pas Wimpy qu’est-ce que c’était, alors ?

La première fois qu’en m’asseyant dans le métro j’ai vu en face de moi une femme qui pleurait, c’était il y a une dizaine d’années, je ne savais pas qu’elle était la première d‘une série, je ne savais pas que j’aurais de façon répétée cette mauvaise chance de m’installer précisément en face d’elles, de ces femmes qui pleuraient sans retenue et sans bruit, comme on laisse échapper une morve qu’on est fatiguée de moucher. Enfin elles s’étaient mises à me poursuivre, je l’avais pensé dans ces termes et j’avais fini par comprendre qu’elles venaient là pour m’exhiber mes propres larmes, celles que je retenais à grand-peine : j’étais dans un temps de ma vie où je voyais venir une séparation et ne parvenais pas à l’accepter, je faisais l’autruche, les yeux parfaitement secs. Mais elles toutes étaient là, tapies dans l’ombre du métro.

La première fois que je me suis retrouvée seule dans l’appartement du boulevard Ney que nous avions d’abord habité à trois, puis à deux, j’ai compris que j’étais seule pour un temps indéterminé, c’était la première fois de ma vie, c’était en 1976, j’ai eu peur et j’ai écouté grandir jusqu’à l’assourdissement le son du trafic qui provenait du boulevard, je découvrais la solitude, je n’y étais pas préparée, mes oreilles me faisaient mal, j’ignorais que j’allais découvrir, à la longue, que toujours la solitude augmente la sensibilité de l’oreille, et que je finirais par aimer ça.

La première fois que j’ai vu quelle image nous offrions, nous trois qui venions de quitter Nice en Ami 6, avec un empilement de matelas sur le toit de la voiture et à l’arrière un encombrement de petits meubles, je nous voyais reflétés dans la vitre de la station-service où nous nous étions arrêtés aux alentours de Lyon, et je vérifiais que mes parents avaient eu raison : effectivement nous étions là comme des Arabes, mes deux copains et moi. C’était en septembre 1973.

La première fois que j’ai été photographiée à Paris, c’était par Lucien, l’un de ces deux copains, et dans un bistrot de la rue Simart, et toujours en septembre 1973. Il avait un vieux Leica dont j’ai gardé le bouchon de l’objectif, et il prenait d’abord la mesure de la lumière à la cellule, comme faisaient encore tous les photographes à l’époque : la main s’approchait de la peau du sujet à photographier, et restait là un instant, un temps non négligeable, un vrai temps nécessaire. Ce geste d’approche du sujet par sa peau a presque disparu – de la rue en tout cas.

La première fois que j’ai pris le RER, je ne me la rappelle pas. Mais la première fois que j’ai entendu quelqu’un lui donner son diminutif bien parigot : le Reureu, c’était dans un bistrot de la rue Tiquetonne, il y a environ quinze ans. Et ce diminutif n’a plus cours, et c’est la première fois que je m’en avise.

(à suivre, probablement…)

20 août
Je pars à Nice dans trois jours, je vais fuir Paris comme tout le monde pour quelques bains de mer et le minimum vital de soleil, je ne suis que peu sortie dans Paris cet été, occupée à tourner autour d’un autre texte, occupée à des rangements, à des riens, et maintenant je suis chez moi, dans Paris, et je me demande, je cherche, je convoque Paris comme si j’en étais loin.
Il y a eu, début juillet, le Luxembourg éprouvé tout à coup comme centre du monde, j’attendais une personne que je ne connaissais pas, un rendez-vous professionnel à la buvette près de la fontaine Médicis, j’étais assise, je guettais plus ou moins le visage inconnu, et autour de moi des centaines de personnes dans le parc marchaient vite ou déambulaient tranquillement suivant différents axes, d’où cette pensée tout à coup, comme si c’était logique, le Luxembourg est le centre du monde, et du monde d’avant Galilée, ça va de soi, le Luxembourg est le centre du monde plat, du monde disque. C’était une pensée irrationnelle mais une très bonne sensation.
Il y a eu début août deux traversées de Paris en voiture, avec des amis, les deux fois au crépuscule, et les deux fois la ville m’a étonnée, si vide, si calme, comme si je ne savais pas, mais je l’avais oublié, la deuxième traversée nous a menés aux environs de la gare de l’Est, que j’ai eu la surprise de découvrir très changée, éblouissante de propreté, comme nouvelle née dans la lumière rose orange du crépuscule d’été. Et ensuite j’ai appris, ce qui ne m’a pas surprise, que je tombais des nues, que le grand nettoyage ne datait pas d’hier.
Il y a eu, avec les mêmes amis, une promenade au bord du bassin de la Villette, je n’y étais pas allée depuis près de deux ans, P. observait que contrairement à ce qu’on entendait dire assez communément, ce n’était pas devenu un quartier de bobos, et en effet il y avait là des couleurs de peaux très variées, et il y avait près de l’eau, la nappe disposée à même le quai, des pique-niques de fauchés, des pique-niques de friqués, on goûtait son vin en regardant d’un œil rêveur ses orteils jouer dans l’eau sombre, on croyait que c’était le premier jour de vraie chaleur, on ne se doutait pas que ce serait le seul, et des enfants blancs et des enfants noirs en tee-shirts et en slip se faisaient tremper par les jets d’eau en poussant de grands cris d’Apaches, il y avait non loin d’eux des couples qui valsaient sur vingt mètres carrés de plancher posé sur l’asphalte, les robes collaient à la peau, il y avait sur l’eau le mouvement lent de la grosse barque qui fait la navette entre les deux cinémas MK2, il y avait un homme et une femme assis dos à dos tout au bord du quai, occupés à regarder passer les gens devant eux, elle voyant de face ceux qu’il verrait de dos une seconde plus tard.
Il y a eu presque chaque jour le malin plaisir de constater qu’à Paris sévit, beaucoup plus qu’il y a vingt ans, le parapluie très bon marché, qui fournit sous l’averse un abri déglingué parcouru de saillies, sous lequel on se tasse humblement, plus humblement que sous un bon.
Il y a eu dans le parc de Choisy, sur l’écorce d’un des plus gros marronniers, l’arrivée de ces champignons dorés qui, m’a dit Monsieur T. (maître ouvrier jardinier), annoncent la fin de l’arbre - On ne peut plus rien faire une fois qu’ils s’y sont mis, il va falloir abattre… C’était de très beaux champignons effectivement dorés, étalés en collerette sur l’écorce, à dix centimètres du sol, très charnus, presque animaux, un peu rougeoyants par endroits. Le surlendemain de ma conversation avec Monsieur T. ils avaient disparu. Je suppose qu’il n’a pas aimé que je les aie vus et remarqués, ni que j’aie dit mon intention de les photographier. C’est du désordre dans son jardin, c’est lui que ça regarde…
Mais du côté des nouveautés réussies de Paris, il y a ceci de très agréable, depuis peu, à peine quelques semaines, que sur les trottoirs, le long des rues et des avenues, les pieds des arbres ont été débarrassés des grilles circulaires qui les entouraient jusqu’à présent, et on voit là s’épanouir sur un peu plus d’un mètre carré des fleurs de terrains vagues, j’en ai compté onze espèces dont j’ignore le nom tout à l’heure au pied d’un acacia de la rue de Tolbiac.
Et il y a maintenant dans les branches des marronniers les bogues hérissées de pointes d’un vert tendre, et c’est la première annonce de l’automne.

22 août
Six heures du soir au Wepler, place Clichy. Dehors une pluie battante, qui installe dedans une atmosphère de novembre, j’attends une amie, j’écoute trois hommes installés à une table non loin de moi, je n’entends que des bribes, tous trois ont l’air d’origine maghrébine, mais chez celui qui interroge, le physique, la gestuelle et les vêtements dénotent une carrure sociale que n’ont pas les deux autres, il est l’homme important de la situation, les deux autres l’écoutent avec respect et inquiétude… Vous êtes de quelle origine ? demande-t-il… Marocain, répond le plus jeune… Bruits de verres, voix, je n’entends plus rien… Vous n’avez rien envoyé depuis l’élection de Sarkozy et la nouvelle loi de… Verres, voix, sonneries de portable…La difficulté c’est que… Mais quand il y a une décision de justice qui a été prise en vue d’une expulsion…
L’homme important porte des boutons de manchettes, élégance désuète assez bien accordée au Wepler en général, et en particulier à ce que je regarde pour ne pas le regarder, lui, trop franchement : la grande fresque joyeuse qui orne le mur du fond de la brasserie, qui n’a pas changé depuis que je connais l’endroit, et qui représente une bamboula de la Belle Époque, des femmes et des hommes se tenant par la main dans ce qu’on devine être un lupanar mondain, un petit chien de manchon précède le monôme débraillé, deux femmes en déshabillé dont les décolletés baillent, quelques hommes en frac, des hauts-de-forme dont l’un plane, la tenancière en robe verte, un militaire en uniforme bleu marine et vert kaki, j’ai la fresque en entier face à moi, j’en ai à ma gauche un fragment reflété par un miroir suspendu au-dessus des sièges, très près de ceux que j’écoute… Infirmer la décision de justice est impossible comprenez-moi bien, le politique en aucun cas ne peut infirmer la décision juridique… Brouhaha, verres, voix… Derrière la bande de fêtards le peintre de la fresque s’est permis une citation discrète, au pinceau pâle, de la Goulue de Toulouse-Lautrec… Vous n’avez pas encore fait appel ?... Non… C’est une bonne nouvelle, ça veut dire qu’il y a une date prévue pour une nouvelle audience ?... Oui… Vous avez apporté les papiers ?... Oui… Je me permets un regard furtif, l’homme jeune sort d’un cartable une liasse de papiers et la dépose devant l’homme aux boutons de manchettes, qui se plonge dedans… L’homme jeune surprend mon regard, je soutiens le sien, j’hésite, je voudrais lui sourire mais ça ne vient pas, pudeur, pusillanimité, je ne sais pas, enfin l’avocat lui parle, et je reviens à ma fresque… À la gauche de la citation de Lautrec une porte ouvre sur la nuit, on devine quelques lampions, un jardin. C’est une fresque très réussie, elle peut faire le plaisir des touristes qui cherchent à Paris ces pittoresques obsolètes que décrivent les guides. Je pense aux battements du cœur de l’homme qui a croisé mon regard et en ce moment joue sa vie, je me demande s’il regardera cette fresque, s’il la verra, si quelque chose de cette peinture lui restera en mémoire… Mais le temps a passé, mon amie est en retard, je me demande si elle ne serait pas déjà installée à une des tables près des baies vitrées, je me lève, je cherche, elle n’y est pas, quand je reviens vers ma place le serveur s’approche et me demande : Vous cherchez quelqu’un ? … Oui, je lui dis, j’attends une amie, j’avais peur qu’elle ne m’ait pas vue, il y a beaucoup de monde… Elle est comment ? me demande le serveur… Je dis : taille moyenne, cinquante-cinq ans, cheveux un peu gris… Et lui : Blanche ? … Comment ? je lui fais… De race blanche ?... Oui, je réponds, oui… Grand sourire du serveur : Je veille au grain, il me fait, je la surveille, je vous l’envoie dès qu’elle arrive !...
Et il s’éloigne. Et je mets quelques secondes à digérer ça, à comprendre que je n’ai pas rêvé, qu’il a bien posé cette question, que j’ai bien fourni cette réponse, et que ça m’estomaque, oui, mais ne me scandalise pas à proprement parler, que ça tient peut-être au quartier, que c’est du neuf, de l’inédit, jamais entendu ça de toute ma vie de femme de race blanche, mais de race blanche, bon, il est vrai qu’après tout ça aide à préciser… à voir l’individu… que ce n’est pas obligatoirement l’indice d’une fièvre raciste qui aurait pris Paris… ou alors si ?
Je ne le saurai pas, personne ne me répondra. Je ne peux maintenant que m’étonner de la coïncidence entre la conversation qui se poursuit entre les trois hommes maghrébins et cette question anodine du serveur. Grosse coïncidence. Du genre qu’on n’oserait en aucun cas faire entrer dans une fiction. Mais le réel se fout du pléonasme et de la redondance, le réel l’est, redondant, et lourd, et c’est peut-être précisément ce qui fatigue et pousse vers la fiction, et on se met au travail, on reconstruit, on cadre, on évite la redondance, on traque le pléonasme, on travaille, on travaille, on travaille.

12 septembre
Mais ça continue, le réel, ça insiste, ici même, donc, tant pis, sans travail, sans rognage, sans élégance.
Piscine Château-des-Rentiers, tout à l’heure. Une inscription sur un mur dans la cabine où je me rhabille :
Chef d’entreprise âge mûr aisé, relations politiques aux ministères, héberge jeune fille sans papiers douce et caline,
aziatique africaine bienvenue – messages au 06

Le reste du numéro effacé. Par lui-même ? Ou par un autre, écœuré comme moi ?

14 septembre
Dix heures du matin, avant de rejoindre mon groupe d’étudiants au MAM pour une visite à l’expo Rodtchenko, une halte pour un café à la buvette Le Péché mignon, parc de Choisy. Il fait beau, je ferme les yeux vers le soleil, une voix me les fait rouvrir : Vous prenez le soleil ! vous avez bien raison ! bien raison ! bien raison !...
Et rire, long rire, interminable rire, le clodo se tortille devant moi, se tient le ventre et me montre du doigt en répétant bien raison bien raison, et finalement s’éloigne en continuant sa litanie, toujours riant.
Après coup je ris à mon tour. Et je me dis : nous avons besoin d’eux.
Les clodos parisiens, ceux qui se marrent et gesticulent, ceux qui refusent l’appellation de sdf – il y en a encore – sont à notre grande ville ce qu’étaient les idiots au village : le sourire sans discernement, le rire non civilisé qui creusent dans notre sens commun un beau vide parfait qui nous soulage de tout, comme une halte dans une clairière.

19 septembre
Peu après sept heures du soir. Je viens de quitter la rue Gay-Lussac, je compte passer par le Luxembourg mais suis arrêtée à l’entrée par les gardiens qui annoncent la fermeture, et je vois au-delà de la grille, et venant vers elle, la longue et lente procession des Parisiens qui se sont décidés à regret à obéir aux coups de sifflet et quitter le jardin, le soleil bas se trouve exactement dans l’axe de l’allée et nimbe d’or, à contre-jour, chaque tête du cortège, de la plus proche à la plus lointaine, et ce dessin lumineux et cette lenteur du mouvement ralentissent et assourdissent tout Paris, tout autour de moi, aussi longtemps que je les regarde.

20 septembre
Le très fameux Bar International, de la rue Toussaint-Féron, dans le treizième, ne va pas tarder à faire peau neuve. Sous sa forme première il était plus drôle, et finalement plus international, sans rire, et sans char.
Donc, pour mémoire :

mai 2007

mai 2007

août 2007
août 2007

27 septembre 2007