« Nombreux ceux qui ont été arrachés à leurs noms » (Michaël Glück).

Dans sa chronique photos François Bon nous a récemment donné des nouvelles de notre ami Michaël Glück. C’est une façon de le saluer à notre tour que de recommander aujourd’hui la lecture de Figures inachevées avec vue sur la mer, texte narratif tout de tension et d’émotion qui a paru avant l’été 2007 aux éditions Apogée et qu’il n’est donc pas trop tard pour commander à votre libraire.
En attendant de l’ouvrir, de Michaël Glück vous lirez ici Cabaret Rio, D’une Jérusalem absente et Dans les marges d’un livre sans cesse me revenant, une lecture de Marguerite Duras.

Bibliographie complète et liens sur Poezibao.


Chants des cornes de brume, chants des baleines, mâts de misaine et mâts de misère, roulis des caboteurs, nappes de mazout dans le fracas des vagues, falots de détresse, embruns, brûlures du sel, paume des mains arrachée par les cordages, filin des remorqueurs, tempêtes et pirateries, tonneaux de rhum dans la voix des corsaires, pages des pavillons qui flottent dans les dictionnaires, mots d’écume, grands calmars, pieuvres des rêves.

L’histoire est celle-ci : un vieil homme sans nom et sans mémoire arrive un beau jour dans le village côtier où vivent Jeanne et Louise à qui il demande Le Chemin vers le soir, la maison de Madame. Madame est peintre, ils se sont rencontrés par hasard dans les ruines d’une maison, elle l’a invitée, le voilà.
Il sort peu, passe ses journées à lire le dictionnaire, regarder des cartes, déchiffrer « les noms des objets du monde », l’« encyclopédie d’une langue perdue », des locutions latines, des citations d’Héraclite, un vers de Heinrich Heine, un tercet de Dante.
Madame joue du piano, inventions de Bach, scènes d’enfants de Schumann, les trois femmes appellent le vieil homme Abatos.

Une autre nuit tombe. Il est dans la chambre. Sur la première page du cahier il a commencé à écrire : Abatos, journal de la langue. Plus tard, quelques pages plus loin, il pose le crayon après le mot Isis. Il se lève, il va jusqu’au lit, il se déshabille. Il s’allonge, nu, sur l’édredon. Il ne dort pas. Quand on vieillit on a moins besoin de sommeil. Il se demande comment cette phrase est venue. Il se demande comment viennent les phrases, comment elles se forment sur les lèvres qui sont longtemps restées fermées. Il croit entendre l’océan, quelques accords du piano qui montent du salon.

Dans ce village côtier où il ne connaît personne à part les trois femmes, certains l’ont reconnu. Le vieil homme y est déjà arrivé une première fois, avant la guerre. Cette fois-là, la première, jeune homme il y a vécu, aimé, résisté. Il y a été dénoncé et arrêté. Alors, il connaissait son nom.

Figures inachevées avec vue sur la mer se compose d’un Prélude, un dialogue entre Autre homme et Homme numéroté, et trois mouvements en prose.
Les deux premiers mouvements en prose conduisent vers une lettre qui donnera le nom de Homme numéroté, Stern, et vers la danse finale, une chanson hongroise, celle de Bartok, qu’il commencera au bord de la falaise, oiseau qui oserait enfin, après tant d’années, nommer et emporter dans son vol le e muet de Georges Perec que Michaël Glück cite en exergue.

car ce nombre, là, sur l’avant-bras, ce nombre que j’ai tenté de poncer naïvement avec du papier de verre, ce nombre qu’on lira longtemps encore après que je serai décharné, ce nombre qui aura déteint sur l’os, raconte cela sans phraser ; des hommes ont parqué des hommes, des hommes ont peuplé la boue et la neige avec les fantômes d’autres hommes, des hommes se sont pavanés, ont plastronné devant d’autres hommes qu’ils ont pilonnés, percés, perforés, photographiés sous la douche, des hommes ont profané des hommes pour purifier l’idée unique qu’ils voulaient promouvoir de l’Homme, des hommes ont promis du travail à d’autres hommes, ont procédé au tri des hommes qui pouvaient produire, ils ont pressuré ceux-ci, ils ont proscrit ceux-là, ne leur ont pas même accordé le temps de prier, les ont poussés vers les charniers ;

La lettre reçue qui lui rend son nom et son histoire, qui lui rend son pays d’origine et sa langue, lui rend aussi tous les sons que peut produire une gorge, lui rend la mort possible.

La douleur de la perte ou de l’oubli du nom traverse de nombreux textes de Michaël Glück. Dans Figures inachevées avec vue sur la mer nommer sera donner la joie de mourir en sachant qui on est.

Dominique Dussidour - 27 septembre 2007