Des milliers de personnes rassemblées un soir de presque automne sur Alexanderplatz et qui attendent, la nuit tombe, la nuit est tombée depuis longtemps et ils attendent toujours – ils commencent à s’impatienter. Non, ce ne sont pas les rassemblements pacifiques de l’automne 1989 qui débutèrent à Leipzig – comme le rappelle le livre documenté et précis d’un acteur et témoin de l’époque, Martin Jankowski, livre qui vient de paraître et relate l’histoire de ce 9 octobre, « le jour qui transforma l’Allemagne » - ce ne sont pas ces rassemblements qui s’étendirent jusqu’à Berlin, sur Alexanderplatz, et, un soir de novembre, firent tomber le mur.
Un peu avant minuit, les portes s’ouvrent, laissant entrer la foule dans un énorme bâtiment sinueux de béton rose dont la décoration intérieure s’inspire des années vingt et dont les murs sont couverts de photographies en noir et blanc de l’époque – étrange conception de la modernité que ce retour aux années vingt, ou désir de jeter un pont entre le Berlin d’avant (avant quoi, inutile de le dire) et celui d’aujourd’hui ? Un bâtiment précédé d’une sculpture géante dégingandée et qui, comme le lieu qu’elle annonce, s’appelle Alexa.
La foule envahit le premier, le deuxième, et le troisième étage. Ils sont quelques milliers mais d’autres continuent d’entrer, d’affluer. Ce n’est pas le plaisir d’admirer la nouvelle architecture et la nouvelle décoration qui les guide car au lieu de déambuler dans les allées thématiques – les boutiques de vêtements, les restaurants, les boutiques de meubles, la cité des enfants – allées qui ressemblent à d’immenses coursives de paquebot, au lieu de déambuler, ils se massent devant un grand store métallique et ils crient.
Ils ne crient pas « nous sommes le peuple », en réponse à la police qui demandait aux manifestants de Leipzig de se disperser et prévenait, « nous sommes la police du peuple », ils ne crient pas « nous restons et nous demandons des réformes » comme à ceux qui, par centaines, quittaient l’Allemagne de l’Est en train pour gagner l’Allemagne de l’Ouest en passant par la Hongrie, non, ils crient, « nous voulons acheter », « nous avons de l’argent » - ils crient « ouvrez, ouvrez » et ce n’est pas devant le mur de Berlin mais devant le Media Markt qu’ils sont ainsi rassemblés. Il est minuit et le Media Markt ouvre enfin – un hypermarché de l’électronique et de l’informatique, de l’électro-ménager, une chaîne dont le plus grand magasin était, jusque-là, à Charlottenburg, mais celui-là est plus grand que le plus grand. Et puis, Charlottenburg est à l’ouest tandis que celui de l’Alexanderplatz se trouve à l’est, sur la partie orientale de la place, là où commencent les barres d’immeubles soi-disant caractéristiques de Berlin Est mais qui ne sont pas si différentes de nos cités de banlieue. L’ancien parking, le terrain où, avant, s’installaient pendant quelques semaines un marché de Noël et une fête foraine dont les couleurs magiques brillaient dans la nuit de l’hiver est devenu un immense centre commercial – 180 magasins sur plus de 28.000 mètres carrés. Victoire incontestable de la consommation, le désert commercial a été repoussé un peu plus loin encore.
Et ils se précipitent – sautent par-dessus les présentoirs pour s’emparer de téléphones mobiles, d’ordinateurs portables, de chaînes compactes ou de lecteurs de DVD qu’ils auraient trouvés la veille, ou quelques heures auparavant, qu’ils auraient trouvés dans les Media Markt dispersés à travers la ville, ou chez Saturn, de l’autre côté de la place, qu’ils trouveraient le lendemain ou les jours suivants au même endroit avec un peu moins de monde. Mais ils veulent acheter maintenant, tout de suite, cette nuit, ils veulent être les premiers – en bas, les portes se referment car il y a trop de monde, personne ne peut plus entrer tandis que certains, victimes de malaises, sont évacués en ambulance. Dehors, les gens se sentent frustrés, exclus, et la police, à l’intérieur comme à l’extérieur, utilise des porte-voix pour disperser les clients potentiels.
Quelques jours plus tard, il y aura autant de monde dans les rues de Rangoun pour demander la démocratie. Quelques jours plus tard, les moines sortiront des monastères, entraînant la population des villes, défiant la junte militaire. Et puis l’armée birmane tirera sur la foule comme une vingtaine d’années auparavant, l’armée chinoise tirait sur les étudiants de la place Tien Anmen - comme la police est-allemande ne tira pas à Leipzig ou Berlin.
Les automnes se suivent et ne se ressemblent pas, selon les lieux, les années – selon les pays. Et au fond, ne faudrait-il pas souhaiter que dans vingt ans, la foule en Birmanie manifeste devant les portes d’un nouveau centre commercial pour qu’elles s’ouvrent enfin ?