Légendes, par Hung Rannou et François Rannou

ce travail, a priori sans terme prévu, naît d’une correspondance internet entre l’artiste Hung Rannou [1] et moi-même [2].
il m’envoie, par courriel, une image qu’il choisit. sans considérer son statut esthétique, social — c’est une photo prise dans un magazine ou par lui-même, un extrait de video, une peinture... Qu’est-ce qui la détermine pour lui comme image ?

en décidant de la scanner pour que sur l’écran de mon ordinateur elle me parvienne, loin de la vider, ainsi, d’une sorte de substance, ne la rend-il pas, plutôt, me semble-t-il, à une sorte de nudité troublante ? — est-ce le point defuite fascinant que recèle toute image en son rayonnement secret ?

celle-ci, pour moi qui la télécharge, peut porter un mystère, une interrogation, une évidence significative, peu importe. elle devient plus dense, elle pèse alors, paradoxe sans doute, du même poids qu’une pierre et, comme une porte, elle ouvre au-delà de soi, littéralement. j’observe. séduit. intrigué. longtemps. puis je m’en détourne. je la mets, brutalement presque, de côté. je la laisse résonner en moi — m’en détache pour en mieux percevoir la percussion sourde, le battement d’air, la réelle gravité. distance critique en somme ? le texte vient de cet écart, en tous cas, et toujours d’une traite, dans une sorte d’improvisation — assis, par exemple, sur le rebord d’un muret le long de la grand’route.

j’adresse le texte à hung. une légende se réalise ainsi. avec toujours un souci de sobriété, de simplicité dans la présentation. une légende, c’est-à-dire quoi ? « ce qui doit être lu », en latin : d’habitude, les mots sont là pour signaler un sens, décrire, expliquer. ici, c’est plutôt, on l’aura compris, le hiatus qui pointe, ce qu’on peut percevoir comme un décalage, mais qui est comme l’air entre le vêtement et la peau, entre notre peau et notre parole. qu’est-ce qui est indiqué ? peut-être un vide, le vide sur lequel repose toute représentation, et nous essayons, par ces légendes notamment, de nous affranchir — est-ce possible ? n’est-ce pas un leurre ? — de toute prise de figuration dans le langage...

Ce travail a commencé il y a 5 ans déjà. Nous vous proposons de le prendre en cours, et de le suivre…vers où ?

François Rannou



légende de
celle-qui-fait-une-œillade-et-parle

pas facile d’un rebord à l’autre — elle observe d’en haut à distance des retournés
trace net les lignes
     — on s’empêtre on s’embourbe les mots collent sans parole
Ha ! on est devant onvoitonvoit c’est ça ! là ! et la croûte durcit et la croûte durcit
et la —
  qui la sait, elle ? « je suis là je déglutis entre chaque lettre
et puis je me balance aussi »     elle crache un
mélange de salive et de gravier qu’elle a sucé depuis qu’elle marche —

on s’enfonce accélère la pluie pourrait limiter nos déboires —   quand elle rit



légende de celui-qui-n’a-pas-appris

tout l’aurait traversé      de derrière les yeux
avant, même : des histoires dont il connaît tous les débuts (il n’en sait rien) reprises reliées défaites ornées défaites bordées démenées

qui croire ? c’est pour ça qu’il est allé lui de l’autre côté de la ville près des camps où les visages se repèrent de trop loin : finis les souvenirs faciles on casse le son dur des frère et sœur qui s’ignorent on abandonne la poésie à ses comme ça

          les pièces tombées sur le capot réveillent l’enfant

Hung et François Rannou

20 novembre 2007

[1Hung Rannou est né en 1955 au Viêt-Nam. Très vite, il se fait remarquer comme un des meilleurs artistes de sa génération, notamment par la revue Eighty de Catherine Flohic. Depuis, nombreuses expositions personnelles et collectives. Notre première rencontre s’est faite grâce à Mireille Guillemot (des éditions Calligrammes, à Quimper). Elle me dit, alors que j’étais dans sa librairie : « Il faudrait que tu rencontres Hung Rannou. D’après ce qu’il aime et lit, vous devriez vous trouver des liens. » Nous n’avons cessé dès lors de croiser nos chemins, pour des livres en commun (sculpte la mort, le monde tandis que, déplacement…), pour des regards portés, pour l’amitié, et parce que nos préoccupations d’artiste se rejoignent…

[2Poète, François Rannou a notamment publié La Librairie, (Apogée, 2006), Les éléments, traduction d’un chant breton (Wigwam, 2005), Le monde tandis que (Ed. La Lettre volée, 2003), L’intervalle (Ed. La lettre volée, 2000). Fondateur de la revue La rivière échappée, il a dirigé une collection de poésie aux éditions Apogée, et a coordonné l’édition du double numéro de la revue L’Etrangère sur André du Bouchet (mai 2007) ainsi que Littérature de Bretagne, revue Europe (mai 2005).ndlr