Xavier Person, Propositions d’activités

Ouvrir Propositions d’activités de Xavier Person, c’est entrer dans une expérience d’écriture. Dés lors, il faut accepter un point d’appui qui serait un principe d’incertitude, un point flexible qui ne proposerait aucune convergence de sens mais seulement un espace (instable) de divergences.

Le livre de Xavier Person publié aux éditions Le Bleu du Ciel est composé de 80 courts textes, 80 blocs textuels denses et serrés au milieu de la page. Chaque texte est, pour reprendre les termes de François Bon, une « confrontation directe aux choses lourdes du monde, qui impliquent administration, poncifs et phrases toutes faites, mais tout un état du monde avec ses zones noires ou ses étendues grises ».

La question que l’on voudrait poser avec la lecture de ce livre serait : peut-on concevoir un espace littéraire non-euclidien ?
Et de tenter une réponse en commençant par un détour.
Pour débuter la lecture de Xavier Person, je commencerai par quelques lignes du début de Voyage au pays de la quatrième dimension de Gaston de Pawlowski :

Le vocabulaire est en effet conçu d’après les données de l’espace à trois dimensions. Il n’existe pas de mots capables de définir exactement les impressions bizarres que l’on ressent lorsque l’on s’élève pour toujours au-dessus du monde des sensations habituelles. La vision de la quatrième dimension nous découvre des horizons absolument nouveaux. Elle complète notre compréhension du monde ; elle permet de réaliser la synthèse définitive de nos connaissances ; elle les justifie toutes, même lorsqu’elles paraissent contradictoires, et l’on comprend que ce soit là une idée totale que des expressions partielles ne sauraient contenir. Du fait que l’on énonce une idée au moyen de mots en usage, on la limite par là même au préjugé de l’espace à trois dimensions. Or, si nous savons que les trois dimensions géométriques : largeur, hauteur et profondeur peuvent toujours être contenues dans une idée, ces trois dimensions, par contre, ne peuvent jamais suffire à construire intégralement une qualité, que ce soit une courbe dans l’espace ou un raisonnement de l’esprit. Et de cette différence, non mesurable par des quantités, que faute de mieux nous appelons quatrième dimension, de cette différence entre le contenant et le contenu, entre l’idée et la matière, entre l’art et la science, ni les chiffres, ni les mots construits à trois dimensions ne peuvent rendre compte. [1]


La problématique de Propositions d’activités est celle du déplacement. Si l’on maintient la métaphore du non-euclidien, l’enjeu de l’écriture est ici l’écart, l’intervalle et le renversement. Tenter de pénétrer le quotidien, c’est se confronter à un « accident expérimental » (p. 8). L’écart ouvre d’autres possibles, rendant instable toutes les lignes, toutes les formes. Chaque texte est sans bord ni bout. C’est un cours de langage sans fin ni origine. La ponction du langage qui traverse notre quotidien (publicité, phrases et pensées détachées de leur situation d’énonciation…) se retrouve en déplacement dans l’espace textuel. L’enjeu ? « l’inconnu de l’équation » (p. 17).
Prendre par exemple une description d’espace, y induire un élément de tergiversation et produire un effet : transformer l’espace en désignation utopique du monde ou tenter de dire la mobilité de cet espace.

Sans attendre d’un virage la réponse de personne, l’inflexion bouleverse ce qui se dessine en beaucoup plus violent dans l’action, sur des bases souvent floues, avec un sens de l’aventure dont nous touche moins l’aboutissement formel, le passage à l’acte en série très agissantes qu’une première mise en cohérence à ce niveau. [2]


Puisqu’un « décalage fait figure de modèle » (p. 19), l’écriture de Xavier Person repose sur le dédit, la subversion interne. Le texte s’échappe de lui-même, crée les conditions de son absentement. Son principe est le retournement et sa tactique, l’envers.

Il arrive que vous vous retourniez sur vous-même, vous êtes un dos vu de dos quand bien même ne se poserait plus la question que de vous rendormir et tout devient si noir. [3]


Le mouvement général est celui de la bifurcation afin de produire une dissonance… et de s’enfoncer dedans. Chaque texte (bloc et/ou fragment) est un agrégateur : il récolte, récole, recolle, attire et suture la langue dans une forme fragile et vacillante. Elle émet des signaux, détachés de toute certitude… Chaque page ressemble un journal de phrases. Amas de fragments épars. La question est celle de l’effet. Quels effets produisent ces segments (segments de sens et trous de sens dans la circulation des signifiants) ? Une agrégation de trous de sens, des formes qui accumulent une incertitude. Ce que les expériences contemporaines peuvent faire au langage : une déliaison logique, une pratique de la parataxe déployant un paysage linguistique de l’absence de repères.

Se recentrer sur l’efficacité croise l’horizontal à distance raisonnable, vous déroulant comme sparadrap sur plusieurs kilomètres. Rarement vous entendrez parler du brillant du canal et pourtant tout y est, pour une fois c’est l’amour, c’est le jour de l’amour et la mort, on le sait, et l’amour et la mort ne veulent que ce qu’il y a derrière, genre l’envers d’une porte à l’intérieur du placard (tu en caresses l’opacité, tu te prends pour la porte, tu t’enfonces, choisissant de ne plus rien dire, ce qui sans douceur résume les choses, même si derrière une porte translucide le contenu reste visible). [4]


Le mouvement général de l’envers est celui de la contrariété. S’enfoncer, c’est faire surgir la lumière. Et inversement, bien sûr. Cette dynamique dialectique et aporétique pose l’abondance par l’épuisement et l’évidement. Souvent Xavier Person organise un balancement syntaxique sur une non cohérence entre sujet et procès. Un fossé s’ouvre dans le second temps, un renversement, un désordre logique ou une rupture de sens (une quatrième dimension ?).

Repeindre la matière des songes en fait l’objet plus vendeur. L’aventage d’un embarcadère reste pour le lac l’occasion d’un tour en bateau, le mien celui de contempler tout ce vide à mes pieds. [5]


Dans Propositions d’activités, « l’espace-temps est incertain, de tes évolutions ratées, récits ébauchés, rêves avortés, le projet n’aura jamais été que la description » (p. 53). Cette description, c’est celle de l’incertitude. Mais ce principe d’incertitude qui joue avec les rapprochements et les renversements ne construit aucune forme ludique. Dans cette dissonance, dans ces creux du rapport entre le langage et le réel, Xavier Person fait surgir les trous de la réification qui se nichent dans notre langue quotidienne. Le dernier texte en serait peut-être l’arête la plus saillante :

Des mots tardent encore à venir (recrache-toi, recrache tous tes mots y compris le mot « fin »). Meurent les gestes de ceux dont les bras sont coupés, se terrent, se serrent les mains des morts. De la destruction, la description ne sachant être détruite, rêver les choses éclaircit le fait d’y sombrer. Comment cela peut-il finir une fois la bonne retirée ? Ce moment où une fenêtre s’ouvre sur un mur, à l’intérieur de quoi finit-il par percer ? Je ne parle pas de ce qui s’est passé, personne n’en parle, cela se passe au moment où cela nous échappe, pour un peu nous serions heureux d’avoir eu juste à nous répéter. N’avoir pas de surface pose autrement la question de ce qui vient ensuite, si quelque chose vient. Coupé, le moteur sur sa lancée entraîne tout, ralentir pour finir accélère. [6]

Sébastien Rongier - 6 octobre 2007

[1Gaston de Pawlowski, Voyage au pays de la quatrième dimension, Denoël, 1962, pages 55-56.

[2Xavier Person, Propositions d’activités, Le Bleu du ciel, 2007, p. 22

[3Ibid., p. 30

[4Ibid., p. 37

[5Ibid., p. 55

[6Ibid., p. 86