« c’est moins dur que de marcher sur des braises » (Romain Verger)

L’ourse entrouvrit un œil. Arcas s’y vit. Son image ressemblait bien peu à celle qu’il surprenait habituellement à la rivière. À cause de la glace qui recouvrait tout, il ne s’était plus vu depuis des mois. Et voilà que, dans cette pupille, son corps amaigri, ses muscles fondus et glabres brillaient comme des lames. La courbure de ce miroir vivant n’y changeait rien, révélait même une réalité plus impitoyable : le décharnement, la dessiccation de tout son être creusé et raviné. Il n’y avait plus guère que son sexe tendu qui tranchât avec cette silhouette cagneuse. Le contraste était terrible : ce corps nu et osseux misérablement serti dans l’abondant écrin de fourrure de l’orbite animale. Il y avait là l’inévitable augure de sa dévoration.

Il y a trente-cinq mille ans l’homme n’a pas de nom. Au réveil, la grotte est déserte. Tribu, compagne, enfants ont disparu. Dehors, l’été et l’automne ont tourné en éternel hiver. L’homme reste là, à se nourrir des provisions, à attendre le retour de ceux qui ont disparu. En vain. Les provisions s’épuisent, les disparus ne reviennent pas. Pour tromper son attente il mâchonne des bouts de bois, de cuir. Il rêve qu’il mange. Il devient un rêveur cannibale, il dévore un à un ses anciens compagnons. La nuit où il rêve qu’il dévore son propre bras, il décide de quitter la grotte.
Dehors tout est blanc, désert, glacé.
Il marche droit devant lui jusqu’à heurter la paroi de fourrure de la Grande Ourse.

Trente-cinq mille ans plus tard l’homme a appris à avoir un nom, un travail, un logement, un amour.

Cet homme-là, celui qui a appris, s’appelle Mâchefer, il est gardien dans la Grande Galerie du Museum d’histoire naturelle de Paris, il loge dans le sous-sol d’un pavillon dont il loue la moitié à une vieille femme qui s’appelle Ana. Mia vient régulièrement se faire aimer par lui.
Il se nourrit peu, il écrit le poème de l’anorexie.

67 kg
IMC = 20,68
1 pomme
une assiette de mâche avec du tabasco
café canderel
eau
coca light

j’ai faim… je n’ai plus faim…
pulsions brusques auxquelles il faut répondre par deux ou trois rasades d’eau chaude
entre deux migraines
au moins, ces moments-là éloignent la faim […]

Plus tard :

60 kg et 300 g
IMC = 18,52
deux anchois
une pomme
un coca light
un thé vert
nuit blanche : - 250 calories

Un enfant de lui naît de Mia, c’est du moins ce qu’elle lui dit avant de le lui abandonner. L’enfant est immense, sans yeux et sans nez, une sorte de grande bouche vorace, monstrueux. Mâchefer le nourrit tandis que lui-même continue de s’amenuiser, de se réduire à ses os et sa peau par-dessus, tandis que les plantes du jardin envahissent peu à peu le sous-sol.

Grande Ourse est le récit de la transformation des formes, des matières, la mise en scène des passages aller et retour entre la réalité et le rêve, entre l’ancestral et le récent, l’exercice de repérage dans le temps et dans l’espace de ce qui traverse si vite le champ mental qu’on n’en perçoit jamais que des traces, odeurs de neige et de décomposition, sensations d’os et de pierres, de chairs enfouisseuses, de pelages, du végétal qui prend racine dans les scissures du cerveau.


Romain Verger a publié des poèmes, certains inspirés des représentations pariétales de la grotte Chauvet, un essai sur Henri Michaux. On peut le lire sur son site.
Grande Ourse, son deuxième roman, vient de paraître aux éditions Quidam.

Dominique Dussidour - 8 octobre 2007