Jérôme Mauche | la loi des rendements décroissants

la souris passe sa craie sur l’image






Ne pas savoir, ne pas ignorer non plus.

Nager parmi les imaginations d’un flot.

Imaginer : se représenter quelque chose dans l’esprit.

Croyance naïve que, comme un tableau des connaissances perfectibles, le régime du fragment informé sera mélioratif.






Ma première émotion esthétique, lorsque la peau du crâne s’est trouvée directement comme collée au cerveau, c’était quand, déjà ? J’étais assis à la cuisine, à faire mes devoirs. Et cette chose était étalée sur la table, entre un exemplaire du Monde économique, des factures impayées, des légumes du jardin, et le Big Jim que m’avait offert mon père.

Je la voyais, bien à plat, avec ses couleurs, du rose, du brun, du luisant. Soudain mes yeux se sont mis à fondre : la chose y plantait des flammes qui, non seulement me perforaient, mais dévastaient aussi les légumes, les factures, le Big Jim, le journal et les millions de choses, de lieux, et de gens qui s’y trouvaient prisonniers.



L’insuffisance notamment intellectuelle ne suffit pas pour briller dans le monde, la prestance, son manque et défaut, peuvent aussi faire merveille, ouvrant d’une part des marchés recréatifs, pour combler jusqu’au dernier souffle, coachant un effort éducatif raté, vicié dès la base, de l’autre compense l’intime satisfaction du looser qui ne voit aux commandes et exécution que des abrutis et des idiots dont il se démarque, dans le quant-à-soi de son for intérieur.






Cet événement extraordinaire ne s’est produit qu’une fois, avec une telle intensité, et de façon si inattendue, tout à fait imprévisible, et tellement étrange qu’il demeure irrévocable.

Et maintenant, je tiens le livre de Jérôme Mauche entre les mains, sentant que la rencontre que j’avais faite, il y a longtemps, avec ce dont je n’arrive pas à parler autrement qu’en disant « la chose », était sur le point de se reproduire. C’était en train d’arriver, là, dans cette librairie, alors que les premières pages feuilletées faisaient des gifles d’éclairs. Ensuite, ça a été l’envie de rire, de ce rire intérieur, édenté, conquérant, abasourdi, de chercheur d’or.



Le coinçage de soi dans l’embrasure de la porte est une technique très en usage de vente que les chasseurs de têtes au lasso, bien entraînés, promeuvent et connaissent lors de ces rodéos qui agitent régulièrement l’Ouest parisien, le vrai, vers la Défense, et attirent tous les cow-boys et girls du canton, et au-delà, à la recherche d’un job, après l’été, la transhumance, les vaches maigres venant, il faudra postuler.






C’est certain, je ne comprends rien, et pourtant je comprends très bien, je nage, je respire ce qui est écrit, juste en face, dans ce livre qui porte pour titre la loi des rendements décroissants ; je regarde à la fois par l’iris, mais aussi en glissant le long de l’œil, comme un hypnotisé, lorsqu’il quitte son corps sous forme de serpent, pour voir dedans, et à travers la tête d’un autre.

Je vois 202 reflets briller, ou 202 séquences, blanches et noires comme la nuit de Nerval – tiens, 202, c’est juste le double du nombre des dalmatiens, mais ça n’a sans doute aucun rapport – 202 paragraphes dont l’écriture est très légèrement portée au-delà du réel, sur-écriture, comme juchée sur le mur, position imaginaire mais béton, conquise dans l’air, avec les pieds vers le bas, où l’esprit de calcul et de mesure, où la folie et la joie du siècle, ne cessent de tomber.

L’écriture de Jérôme Mauche invente un nouveau degré d’élévation du réel.



J’actionne contre la faim, mais à la réflexion plus par habitus familial, étant le fils d’Action Man, la célèbre figurine pour enfants qui d’un coup de triceps bien envoyé brisait, sans problème, l’empilement de briquettes fournies avec, jusqu’au jour où mon père, parce que j’insistais, et pour ne pas me décevoir, s’essaya contre de véritables cailloux […].






La première fois que j’ai regardé dans le livre de Jérôme Mauche, comme on fait en librairie, ou sur internet, avant d’acheter, pour voir si un texte nous est destiné, je suis tombé sur cet extrait de la page 145, avec la figurine aux muscles, et la père dans la coulisse… et j’ai senti, à l’odeur de brûlé sur mes mains, que la chose était à nouveau dans l’air. Mais pas le lieu, ni le moment de raconter… Là, c’est une note de lecture, alors se retenir. Même si le livre qu’on lit ramène le souvenir de cette table de cuisine, des légumes, de la chose étalée là, et des cris... Mon père aimait se promener nu. Ce qui ne se produit qu’une fois, et une seule, marque pour toujours. Pouvoir du périssable.

Aucun tableau, aucun livre, aucune musique, aucun pays, aucune rencontre, n’aura été à hauteur de cette table. Livre dont on casse la tranche, enfant tenu sur le ventre. Mise à jour. Garder en soi la violence, le plus longtemps possible, ne pas se plaindre, ni rendre les coups – d’ailleurs, avec ces petites mains-là, faut pas rêver ! Attendre, tenir, puis un jour, se mettre à parler.

C’est peut-être cette attente, cette rétention, ou incarcération, puis la manière de laisser filtrer, de presser la parole à travers la grille, que Jérôme Mauche appelle imaginaire, sur-écriture ? Langage libéré, propulsé, puis retourné, désormais en avance sur le réel.



Car les armes un peu rudimentaires du monde économique ont toujours un cran de retard au barillet du progrès à l’heure où, socialement, on en est au gilet kamikaze explosif à tour de bras et généralisé, dès la première altercation. Un exemple serait la diffusion, comme une traînée de poudre sans, du happy-slapping qui, en tant que téléspectateur, vieux comme le monde, fait notre joie, bonheur et rire bon enfant, depuis des lustres à contempler et reregarder les vidéobaffes et tartes, fort bien expédiées.






Aucun tableau, aucun livre, aucune musique…

Je précise, pour conclure, que la chose était couverte de lignes, la plupart sinueuses, et qu’elle dégageait un magnétisme presque surnaturel, auquel il fallait essayer de répondre avec toute la force de l’intuition. Car on ressentait en sa présence, après l’onde de chaleur, un effacement de toutes les pensées, un reset généralisé, puis un choc. Blanc. Métal.

Ce qui ne devait arriver qu’une fois, peut se reproduire, et, dans la distance inventée de cet écart, récrire l’histoire pour le bien. La loi des rendements décroissants de Jérôme Mauche en atteste, mettant le monde à distance de peau, "Hautnah", comme dit Paul Celan...




Jérôme Mauche, la loi des rendements décroissants, Le Seuil, coll. Déplacements, octobre 2007.


(quatrième de couverture)

Il y aurait d’un côté l’entreprise, les chiffres, l’ordre, et de l’autre côté les poètes, la littérature, les raconteurs d’histoire.

C’est là pourtant que Jérôme Mauche établit son travail de langue. Une subversion douce, une mise à nu qui s’amuse. Tout ce qui est cité ici et renversé, l’économie politique, les notes de service, les micro-anecdotes du quotidien de l’entreprise, est ressaisi dans l’interrogation de la langue sur les choses, le monde, la vie des hommes.

Les 201 fragments s’enchaînent par ordre de taille croissante, comme un défi. Placer tout cela joyeusement sur une table d’autopsie, la com’, Internet, la sécurité sociale et charger la barque, si poésie s’ensuit.

Très présent sur la scène poétique, Jérôme Mauche a publié ses premiers livres aux éditions du Bleu du Ciel (dont Electuaire du Discount).


photo : Chute des cours à la bourse de Montréal, 1929
© nd. Auteur : Inconnu. Référence : Le Mémorial du Québec, Tome V, 1918-1938, Montréal, Société des Éditions du Mémorial, 1980.

Philippe Rahmy - 16 octobre 2007