Pedro Kadivar | Vingt et unième nuit d’été

Bruits d’un homme qui marche dans la nuit. Je me reconnais presque d’emblée, le temps de ce presque qui sépare tout homme de lui-même. Je me vois marcher une nuit d’été depuis l’hiver où je suis assis. Je me vois marcher très loin la nuit dans l’estomac. Et je voudrais avaler aussi l’été où je marche, tous les étés, ceux de mon enfance et ceux de toutes les enfances. Et aussi celui de ma mort, car j’aimerais mourir en été puisqu’il faudra bien que je meure un jour comme je suis né un jour, et puisque je suis né en hiver je viens de penser que l’été serait une belle saison pour ma mort. Et je trouve depuis l’hiver où je suis assis que de toute façon l’été est une belle saison pour tout, pour naître, pour vivre et pour mourir. Je voudrais avaler tous les étés depuis qu’existent les saisons mais il n’y a pas assez de place dans mon ventre, même pas pour recueillir un seul été dans toute sa longueur si court soit-il, et même peut-être pas une seule nuit d’été très courte comme le sont les nuits d’été dans les contrées nordiques où j’habite. Ne pas pouvoir recueillir une seule nuit dans mon ventre et même pas décider de la saison de ma naissance ni de celle de ma mort, voilà ce en quoi je ressemble à mes semblables.

Il pleut sur l’homme qui marche, sur ma tête et mes épaules. Je peux avaler quelque gouttes de pluie pour rafraîchir ma pensée, au moins ça, quelques gouttes d’une pluie d’été depuis l’hiver où je suis assis. Tenter de condenser une nuit d’été en une phrase, faute de place dans mon ventre, et à partir de là avancer, deux nuits puis trois, puis toutes les nuits d’été où je marche, puis tout l’été, ses jours et ses nuits d’une marche infatigable. Tenter de condenser tous les étés, puis tous les hivers depuis qu’existent les saisons, tenter de condenser une vie en une phrase, la laisser respirer, grandir avec, y entendre le bruissement des feuilles, y entrer de mon plein gré et en sortir, oublier la phrase. Laisser respirer tous les étés du monde dans une phrase, ceux de tous les hommes devenus par miracle celui d’un seul homme qui marche dans une nuit d’été depuis l’hiver où il est assis. Ce fut une erreur, ce n’est pas moi celui que je vois marcher si loin, mais c’est ma phrase qui le dit marcher et notre piètre ressemblance qui m’a induit en erreur, celle de ne pouvoir recueillir une seule nuit dans son ventre et même pas décider de la saison de sa naissance ni de celle de sa mort.

Le jour où je saurai condenser une vie en une phrase je mourrai de bonheur. Ce sera une nuit d’été comme celle dans laquelle je me vois marcher à présent depuis l’hiver où je suis assis. Je serai enterré à l’aube le sourire aux lèvres et on gravera sur ma tombe la phrase écrite au dernier instant de ma vie. Jaloux de mon bonheur, on ne parlera plus de moi. Je garderai le sourire aux lèvres même une fois que les vers auront mangé toute ma chair, même dépourvu de visage et de lèvres. Dans mille ans je serai un squelette qui sourit, à condition de pouvoir condenser de mon vivant toute une vie en une seule phrase et d’en mourir. Dans les profondeurs de la terre je regarderai le ciel depuis les orifices où logeaient autrefois mes yeux et j’y verrai écrite une nuit d’été qui contient toutes les nuits.