« place nette là où mon regard s’éploie » (Michèle Dujardin)

Et d’abord, lire quelques lignes de ce texte :

le monde, ce mur déroulé comme une plaine rase, glacée, qu’elle arpente seule, petite, en cartographe des territoires vus par les trous et fissures où le poème attaque, enfonce tel un coin, et fidèlement elle classe, elle note, des rumeurs, des ratures, des signes, ce qui geint et grouille loin au fond du sommeil des hommes, et elle disparaît à notre vue, funambule absorbée dans la nuit la plus haute, attentive à la pulsation, au murmure lourd du chant qui point et se déploie parmi l’immense vacance noire

Avant qu’il n’y ait plus rien, quand un monde s’efface et disparaît, abandonne, écouter ce qu’un texte est en mesure d’enregistrer encore, déjà, du souffle et des ombres de ce qu’il est en charge de recomposer, lui qui va passer outre le rejet, vers la lumière : la mer, l’île, la ville, la déréliction, le rêve, le désir –, trajet durant lequel, avant tout bâti, les passages s’inscrivent, seulement eux, ces points-là, ces repères.

En s’y tenant, plutôt que leur attribuer un nom trop propre à ne porter que des leurres et aucun tremblement : écrire sur la feuille mouvante de la mer ; décliner l’île – « l’île ma sœur », « l’île la nuit », « l’île mon double » - ; poser le pied nu dans la ville.
Où il y a des lieux : la cave froide au soupirail, la cellule à la fenêtre verrouillée, un couloir. Où il y a des objets : une table vide, une chaise boiteuse, une valise en carton noir, un matelas posé au sol. Où des êtres vivent : le vieillard, la petite, plus tard le bourreau.

Abâdon dévie notre perception ordinaire de la ville jusqu’à ceux qui la peuplent de leurs voix. Voix des prophètes qui résonnent par-delà les livres et les millénaires, voix anonymes qui s’adressent à un fils, à une mère, pour confier l’abandon, la blessure.

à ta droite les ciels, leurs printemps aux oiseaux clairs, innombrables, lancés à l’assaut des spirales noires quand tu lèves la tête et que la nuit ils te la déverrouillent, la pénètrent, te l’étoilent de prodiges, comme la mer qu’ils cousent avec ses voiles de sang et ses danses immobiles, dans le vertige clos du baiser
toutes tes vies cheminent, nues et légères, délivrées du creuset de fer, et les dieux s’avancent dans la transparence reconquise, parmi les hommes qui jamais ne t’ont offert les paumes de leurs mains, jamais l’ovale tendre où poser ta joue, toi, le rêveur de rêves échappés, envolés loin, extensions de la nuit sur des paysages abstraits, sans bouche, un silence incandescent pave les voies où toutes tes vies cheminent

Voix des poètes, « les forgerons muets, les marteleurs de la matière langue à la langue coupée, les égarés, que la marée rejette, frères aux mains de plume ils sont là, ils existent », ils ont pour noms Trakl, Ossip, Homère, Adonis, Emily, Paul Celan.

Ce texte de Michèle Dujardin relate l’expérience du tout désapprendre, ne plus rien savoir. L’image – la mer, l’amour, le bleu, le masque – y est l’unique régime verbal encore possible avant extinction au monde. Jusqu’au désir d’écrire qui emportera et le mettra en mots.


Centre du monde est au catalogue de publie.net.
Abâdon de Michèle Dujardin, texte qui demande qu’on prenne le temps d’aller jusqu’à lui et de laisser lentement déposer son poème, est le quatrième titre de la collection Déplacements dirigée par François Bon.
Philippe Rahmy a parlé ici de La Loi des rendements décroissants de Jérôme Mauche.


Image : Verticale parallèle, installation d’Alexandre Ponomarev, chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, Paris, octobre 2007.

Dominique Dussidour - 25 octobre 2007