Un festival de poésie à Moscou

On ne chôme pas dans ce genre de festival, on va de lecture en lecture, on vit comme dans Babel, entre des langues qu’on connaît un peu, la sienne, l’espagnole, l’américaine, et celle dont on ignore tout et qu’on ne vous traduit pas toujours (en anglais) : la russe, la géorgienne, ce qui vous donne toute latitude pour sentir la rudesse ou la verdeur de ces langues, la générosité rugueuse, ostentatoire parfois, de la diction des poètes, un vrai théâtre, ce que déjà Mandelstam recommandait dans ses Remarques sur la poésie, souvenez-vous :

Pour lire les vers de Pasternak : primo, se racler la gorge, reprendre son souffle, gonfler les poumons. (…) Voici des vers qui devraient être du meilleur usage contre la tuberculose. (…) Le livre de Pasternak Ma sœur la vie constitue à mon sens un excellent manuel d’exercices respiratoires ; il oblige à poser la voix de manière chaque fois différente, à réajuster à chaque instant ce puissant appareil qui est le nôtre. (…) C’est ainsi, grommelant, battant des bras, que se tisse une poésie titubante, hébétée, pâmée de béatitude, et néanmoins la seule sobre, la seule en éveil de tout ce qui existe au monde.


Oui, on les a entendus faire vibrer leurs consonnes, et je pense en particulier à ces étonnants poètes géorgiens, Shota Iatashvili
et Zurab Rtveliashvili, hommes de résistance et de combat, dont la lecture sonne elle-même comme une lutte.

A bon entendeur, salut, voici ce qu’écrit par exemple, et dit avec un certain sourire, Iatashvili :

Votre lyrisme est comme une poupée,
Vous lui enlevez sa robe et la lui remettez, vous la coiffez,
Vous la tenez dans une main et lui mettez la tête en bas
Pour lui faire fermer les yeux
Et avec les doigts de l’autre main vous pincez ses cils recourbés
Et vous lui faites ouvrir un œil,
Qui regarde froidement
Et n’a pas de couleur précise.
Vous le faites s’ouvrir et se fermer,
Vous le fermez et l’ouvrez à nouveau.
Ça vous barbe, alors vous la posez face à vous
Sur la table
Si bien que, comme avant, elle peut vous regarder
Avec ses yeux grands ouverts,
Mais vous lui avez arraché les membres
Et greffé les bras à la place des jambes
Et les jambes à la place des bras.
Oui, votre lyrisme est une de ces poupées
Au ventre dérangé.
(...)



On ne chôme pas, non, on marche beaucoup ; on sera souvent passé, allant au Café Bilingua, sous cette banderole qui signale la biennale de poésie.
Difficile à suivre, l’enjambée russe, accoutumée à couvrir en ville des distances considérables d’un pas égal et l’air de rien ; nous, on peine derrière, l’air de rien de même, on a le vertige à l’entrée des stations de métro, mais on tient sa partie honorablement...


On aura lu, nous aussi, les francophones, Albane Gellé, Jean-Pierre Siméon et moi, en compagnie du Québécois Jean-Marc Desgent, au Centre culturel français de Moscou, à la Bibliothèque Tourgueniev
devant les professeurs de Français russes, à l’école francophone de la ruelle Ljaline, émerveillés par la maîtrise du français que montrent le plus souvent ces élèves, et au musée Maïakovski...

Ce n’est pas rien de lire là, dans ce musée au style futuriste qui, ironie, se trouve entouré par les bâtiments du KGB ; on se sent très petit, on lit quelques mètres à peine sous la chambre intacte du poète, qu’on a visitée dans l’émotion cinq minutes avant de lire, là même où il s’est donné la mort en 1930. A peine si l’on a eu le temps d’admirer ses dessins et peintures, et vu ses lettres, la dernière surtout...


Cinq journées de lectures, et puis de rencontres, d’amitié qu’on sent prête à se nouer ; on repartira, déçu comme toujours d’en avoir vu si peu, de cette ville énorme et prodigieusement active, mélange d’ancienneté austère, Kremlin, Saint-Basile, Place rouge, Musée Pouchkine, et de modernité, grands travaux un peu partout, gratte-ciels et parois de verre contre la pierre stalinienne, rumeur incessante nuit et jour des voitures, emportant dans sa valise la « vodka des poètes », cuvée spéciale, à boire en souvenir.

Osant attendre, ou espérer, avec Maïakovski, la survenue « des mots-tocsins. Pas de ceux -là qui savent ravir les foules. Des autres, qui de terre feraient sortir les morts. »

Jean-Marie Barnaud - 29 octobre 2007