MôMô Dévisager

Que t’a fait la vie ? Qu’as-tu fait à la vie ? Qu’a fait la vie de ce que tu lui as fait ? Qu’as-tu fait de ce que t’a fait la vie ?

1997 marque les débuts du projet Instin. À cette époque j’habite non loin du cimetière Montparnasse, et viens de découvrir par hasard le vitrail tombal du général Hinstin quand un ami peintre et performeur, Maurice Villermet alias MôMô Basta, me propose de participer à une exposition au squat artistique de la Grange-aux-Belles, Paris 10. Comme j’ai quelques photographies de cet étrange vitrail je dis oui, sans savoir. L’invitation de MôMô me permet de prolonger la promenade, la « dérive » qui m’a fait découvrir cette tombe, et je suis curieux de ce que peut éveiller chez d’autres la confrontation avec le visage effacé du Général : rejet, fascination, peur, rire ?
Finalement la greffe prend, j’écris de petites scènes d’inspiration dadaïste, nerveuses et grotesques, interprétées par certains artistes habitants du lieu, avec MôMô dans le rôle du Général, qui ponctuent l’exposition. Si bien que l’année suivante MôMô et moi décidons d’organiser une soirée entière dédiée à Instin : ce sera la Décomposition du Général (H)instin, avec une expo de peintures et des performances picturale, théâtrale, textuelle.


Je m’aperçois alors que MôMô s’est totalement emparé du Général : ce visage répond à son propre visage, défiguré, et à l’accident provoqué par son père horloger qui a causé cette défiguration quand il était enfant. Une espèce de sas, de gouffre et d’anamnèse s’ouvre pour lui de manière insoupçonnée, le déplaçant face au drame qui a bouleversé son existence, face au regard des autres, déplaçant son champ de vision pour que, peut-être, il parvienne à distinguer et dévoiler son vrai visage.

Quel est ton vrai visage ? Quels sont les moments, les climats, les situations où il apparaît ? À quoi penses-tu alors ? que ressens-tu ? qu’imagines-tu ? Comprends-tu que tu es soudain dans le vrai ? l’avais-tu souhaité ? espéré ? craint ? Tous tes autres visages seraient-ils donc faux ?
Crois-tu vraiment que toi, moi, ayons jamais un vrai visage ?

MôMô m’a fait prendre conscience de l’aspect potentiellement collectif du projet Général Instin, de ses voies de traverse, ses inscriptions multiples, objet transitionnel poétique. En se donnant à l’énigme de cette image, il m’y a propulsé.


MôMô, interview


Le 19 juin 1998, accompagné au piano par sa sœur, MôMô Basta réalise une performance picturale Général Instin au squat artistique de la Grange-aux-Belles, intitulée Es brent en référence à une chanson yiddish.
Interview dont les questions ont été formulées en juillet 1998 et les réponses en juillet 2007.


Raconte ce que cette performance représentait pour toi. Tu es parti avec l’idée de transparence…

Voir à travers, c ma grande passion, sans raison ou bien avec mille, ce visage gratté par le temps, mur transparent entre la tombe et la lumière filtrée, ce Gal que fait-il là ? et la guerre ? et moi ? et le temps ? tt cela ne fait plus qu’un…. je suis cet ensemble qui n’existe que sur ce vitrail à moitié disparu…

Mais pourquoi se mettre nu…

Pourquoi parler avec sa langue ? et embrasser sans elle ? les cadavres sont nus, les esprits également….
Nous étions dans la transformation ; rappelle-toi, je devais être gastéropode… la fin sur mes talons, mon dédir dans mon avenir et la corde a sauté, tendu dans le temps et je n’étais pas de bois et pourtant le serpent encoquillé se dresse au son de la flûte ! dansez ! dansez ! je vais muer !

La peau. Tu as quand même utilisé des supports : la peinture, une mise en scène…

Toile fine d’art que je n’ai pu reniée, tendue, l’eau glisse, mes gestes complices font le tour de mes rêves en déroute, restés sur le goudron en chaleur de mon enfance, des tourbillons, punitions, humiliations… faire le clown me va, là, je m’applique, et ça marche, je le vois dans les yeux, je vois les sourires, et je suis rempli, puis une fois seul, je me demande… à quel endroit je vais aller ?
La cave, cet endroit merveilleux où le baptême au vin nouveau me permet de devenir autre sans y penser et de ressentir cette allégresse inimitable, et tout le monde rit, je n’ai pas à cet instant autre chose à faire, de savourer à l’aide de ma mémoire cet….. Instin du temps… pourquoi ailleurs ??............... alors là il faut crier…

Oui, la performance commençait par un cri.

Quelle violence ce passage aveugle.

Un cri de douleur.

La douleur n’est rien si le cri est entendu.


Pourquoi entre guillemets ?

Mon ventre est à côté, il n’est pas à sa place mais il me parle de son intérieur, il est entre les mains d’un autre, et je le vois danser ou se tordre au rythme de mes pensées. Et mon esprit que dit-il ? il crie, il veut retrouver ce qui le fait jouir, un ventre plein d’incertitude, d’absences oubliées… chercher le moment, la cause, l’endroit, où ils peuvent se réunir, la poche marsupiale, ou bien l’échafaud ou encore la scène, le regard de l’autre va m’aider à les rassembler.

Et dans ta performance, cela intervient quand ?

Derrière cette grande toile tendue, qui est aussi le devant, je suis dans cette poche, mais on ne me voit plus, mais j’entends… je suis dans ce ventre, mais libre, entre le temps dans une seconde de présent, c’est là à cet endroit du contre-temps qu’ils se retrouvent… quand la couleur diffuse, l’eau glisse, il existe cet espace menu ; entre celle-ci et le pigment, je suis là à cet endroit et mon ventre reprend sa place, la jouissance arrive, comme à la guerre, entre sang et eau trouble, ma circulation sanguine pulse mon oxygène, la respiration est au marathon, le vainqueur nage au travers des siècles, et il faut continuer le va-et-vient, ce n’est pas moi le suicidé et pourtant je suis en né-qui-libre, mes bras, mes jambes écoutent mon ventre, où se trouve ma raison ? gagné ! je n’en ai plus besoin, le père est mort, la mère a trahi, le monde est là, là, là, là, là, là, là, là, là, là, là, là, là…

Que représentait le Général Instin pour toi ?

Un vrai fantôme, mon fantôme !

C’est-à-dire ?

Mon père….et moi.

Ton père était ce visage qui disparaît sur le vitrail ?

… Une image apparue.

Il y a eu un résultat sur toi par ce travail ? Tu as utilisé les métamorphoses que l’on prêtait au Général Instin pour en accomplir une ?

Ce qui m’était offert, je l’ai pris.

Pendant ta performance, tu avais l’impression que ton père était là ?

Instin était là, mon père était là, je les portais, maître de ballet, chorégraphe enfin de 3 mémoires.

Donc ce soir-là tu as appelé les fantômes.

Ils étaient en moi, devant moi, mais il manquait un personnage, je le sentais quand mon pinceau tombait de ma main… hasard ? (le hasard n’existant pas dans ma conception du vécu de ce monde, gnagnagna ; je veux parler du sens de mon présent ah ah ah, il faut bien donner un sens à mon passé si je veux… comprendre mon présent… ouf, c’est basic), donc le « chaînon manquant » : le ventre de ma mère !!...

Le ventre de ta mère.

J’ai entendu son cri.

Le cri.

Deux fois, prem, avant que je sorte, deuz quand je lui ai tiré (hein, hein) à un mètre, avec ma carabine à plombs, en plein milieu de son ventre, aaaaaah !!!!

À l’intérieur de son ventre, tu as entendu son cri.

Oui, la prem, avant, et puis la deuz ; dix ans après…le même, même pas mal…. j’avais mis de la mie de pain à la place des plombs, alors, mon avenir serait-il fait de toutes ces choses ?

« Toutes ces choses » ?

Ces violences…
Il fallait faire le silence, le vide, disponible à moi-même mais transcender le moment où je passerais de l’autre côté de…. la toile.







































Patrick Chatelier - 1er novembre 2007