Lieux, légende et livre chez Jean Rolin (Autour de L’explosion de la durite)

Un grand merci à Dominique Berthet [1] qui accueille cet article dans sa revue Recherches en Esthétique et autorise sa publication simultanée sur remue.net, signe de l’évolution des pratiques éditoriales.

Cet article sur le dernier livre de Jean Rolin s’inscrit dans la thématique la relation au lieu du numéro 13 de cette revue annuelle (... et donc d’encourager la lecture des autres contributions en se précipitant en librairie).





Lieux, légende et livre chez Jean Rolin
(Autour de L’explosion de la durite)




Au début du récit, le lecteur est au milieu d’un lieu improbable et d’une situation dérisoire : une route au cœur de la brousse congolaise et une voiture en panne (une histoire de durite). Pas de présentation, de situation préalable. Aucun moment déplié ou posé. Surgissement d’un regard et d’un point de vue sur l’endroit. Il faut seulement y être pour en dire quelque chose, pour tenter d’en dire quelque chose, peut-être.

Lorsque la durite explosa, la voiture, depuis la remise à zéro du compteur, avait parcouru exactement quatre-vingt dix neuf mille quatre cents kilomètres.


C’est la première phrase du dernier livre de Jean Rolin, L’explosion de la durite (P.O.L, 2007). Il faut cette explosion, cet incident mécanique pour que le livre existe, pour qu’une autre mécanique (la mécanique littéraire) se mette en place, s’ébranle et ouvre une topologie particulière. C’est au moment où cesse la performance de la machine automobile (et l’illusion de la remise à zéro des compteurs… à commencer par ceux de la mémoire) que le récit peut commencer. Mais il avait déjà commencé avant la première phrase. Car le titre en couverture vient subvertir le surgissement de l’événement… non pas en l’annonçant mais en posant en frontispice cet événement comme préalable de toute action. Ce début in medias res est donc neutralisé par le titre lui-même qui pose l’événement (la durite explosée) en chausse-trappe d’écriture. Passé les premières pages, c’est autre chose qu’un souci automobile que le récit déploie. L’aventure de l’Audi 25 au Congo est l’occasion d’autres linéaments, d’autres traversées [2] Des évènements qui forment les récits d’aventure ou de voyage, il n’en sera plus question dans la suite du livre. L’explosion de la durite est à la fois l’évènement et l’impossibilité de l’évènement, la (fausse) concession au romanesque et son immédiate subversion, sa réduction à la portion congrue.

L’explosion de la durite serait le récit du voyage d’une automobile d’occasion qui, partant de Paris, arriverait à Kinshasa pour mener une vie de taxi et aider la vie de la famille de Foudron. Le narrateur organise ce voyage improbable et accompagne le périple de cette voiture. Mais au détour de toute action, le livre noue d’abord les lieux traversés aux évènements antérieurs, ceux de l’Histoire et ceux des souvenirs rapportés par le narrateur. Car une fois le titre lu (et les premières pages), le livre s’est débarrassé de toute péripétie, de tout évènement. Le romanesque est au bord du livre, immédiatement sacrifié pour suivre la piste des lieux et pratiquer un certain art de la déroute en s’écartant toujours du chemin initialement tracé.
L’occasion du livre (L’explosion de la durite) est d’abord littéraire, inscrite dans l’écriture même de Jean Rolin. La Clôture (P.O.L, 2001) [3] est intimement lié à l’aventure de la durite. En effet, le personnage de Foudron apparaît d’abord dans La Clôture. Mais plus essentiellement, c’est un effet de structure qui articule ces deux livres. Le point de départ des livres de Jean Rolin, c’est un lieu et un dispositif pour tenter de pénétrer ce lieu, pour construire un regard et penser une relation. En nouant des couches historiques, la narration tente d’éclairer et de lier les strates de signification du lieu et de la mémoire. Le lieu se pense au niveau de la situation d’un individu in situ. Les évènements historiques reviennent par volutes. Ces couches fragmentaires ne s’assemblent jamais pour former un discours. Elles tracent un parcours et travaillent les lieux. C’est en ce sens que le lieu n’est jamais pour Jean Rolin un décor mais l’espace à partir duquel se déploie la possibilité du regard, de la mémoire et du récit.




La hauteur du regard (ou comment tenter d’entrer dans le lieu)



Les narrateurs de Jean Rolin ont besoin d’une position de hauteur pour permettre de dire cet espace… non pas pour embrasser du regard la totalité d’un paysage mais pour rendre possible une circulation (de la phrase) à l’intérieur de cet espace. Les premières phrases des récits de Jean Rolin sont souvent l’occasion de cette rencontre avec le lieu.

Quelques heures avant la fin du XXe siècle, l’homme se tient debout, un peu en retrait, une cigarette calée entre deux doigts de la main gauche, devant la fenêtre ouverte de la chambre 611. La fenêtre donne sur le périphérique, et plus précisément sur la courbe – un angle droit légèrement arrondi – que décrit celui-ci entre la porte de la Villette et la porte de Pantin. [4]

Suit une description de la vie de cet espace urbain, description avançant avec le mouvement des courbes et des axes, des volumes et des rythmes des constructions amenant les toponymies périurbaines.

Vers 2 heures de l’après-midi, à marée basse et par calme plat, les eaux jaune paille de l’estuaire, vues de haut, par exemple du toit de la base sous-marine ou du balcon d’un appartement situé dans les étages supérieurs du Building, apparaissent aussi figées qu’une banquise. La seule chose qui ne colle pas avec cette banquise, c’est la rive adverse, dont la platitude et le végétation dense, ou donnant de loin l’illusion de la densité, évoquent plutôt la mangrove, et donc les Tropiques. [5]

La description de l’estuaire de Saint-Nazaire prolonge ces premières phrases de Terminal Frigo. Mais ici la petite et maligne prouesse est de passer dans le même paragraphe de la banquise aux Tropiques pour décrire cette côte française. Le narrateur ne se dédit jamais. Il modalise. Il joue et travaille les inflexions, comme une improvisation jazzistique. La contre-plongée et de regard panoramique (dans les deux livres) amènent un mouvement dans l’espace. Le narrateur compose et s’appuie sur des incertitudes pour avancer et mobiliser l’écriture. On ne sait pas où l’on est (sur un toit ou dans l’appartement d’un Building ?). La comparaison à la banquise est immédiatement renversée et contredite non sans humour. Car cette « seule chose qui ne colle pas avec cette banquise », c’est bien l’ensemble de l’espace : la rive adverse, la platitude et la végétation. Au fait est-elle dense ou non cette végétation ? Qu’importe, le trouble instillé permet de transformer l’espace de la banquise en vision des Tropiques. La hauteur du point de vue écrase la possibilité d’une distinction claire. La construction de ces premières phrases le suggère sans jamais l’affirmer péremptoirement. Affaire d’écriture.

On retrouve dans les premières pages de L’explosion de la durite cette même nécessité d’un point de vue panoramique comme préalable à l’approche du lieu :

Par défi, et aussi parce qu’il me tarde de prendre la mesure exacte de notre situation, ou simplement de découvrir le paysage que masque le double talus de latérite, je gravis la pente qui nous fait face, et, parvenu au sommet, je constate que c’est en effet de la brousse – ou du moins un espace apparemment inculte, et d’où l’homme est absent pour le moment – qui s’étend autour de nous de tous côtés. [6]


Même découverte du lieu par une tentative de regard embrassant et panoramique, mais notant immédiatement, par petites touches de modalisation interne, l’impossibilité de figer la description, de la transformer en cliché photographique : il n’y a pas d’homme, certes, mais c’est pour le moment et la brousse n’est peut-être pas l’espace inculte qu’on imagine (les paragraphes suivant le confirmeront : voir l’espace est aussi une affaire de lumière). La question n’est pas celle d’une transfiguration du lieu mais de la possibilité d’instaurer par l’écriture des espaces de variation, de modulation, en somme de laisser au regard sa partialité sans lui donner une valeur de vérité totalisante. La position panoramique de ces débuts n’est jamais une place de vérité ferme et définitive. C’est au contraire un point de départ pour une découverte, une ligne pour entrer dans le lieu, dans la relation complexe du lieu avec l’histoire (celle des hommes comme celle du narrateur).




L’implication des temps pour dire le lieu



La narration de L’explosion de la durite est liée à celle de La Clôture par le biais des personnages. Mais le dispositif des deux livres permet également le rapprochement. L’un et l’autre s’élaborent sur une articulation entre différentes strates temporelles. La Clôture interroge la vie contemporaine du boulevard Ney à Paris et la vie de l’homme, l’homme derrière le nom, la vie du maréchal d’Empire Michel Ney. Travail en fragment qui tisse les couches souterraines de la ville, les résonances oubliées au cœur du quotidien, les traces que notre mémoire a oubliées mais qui semblent toujours agissantes dans les temps qui se croisent [7]
Dans L’explosion de la durite, Jean Rolin va encore plus loin. Le lieu, l’Afrique centrale, et plus particulièrement le Congo, est l’occasion d’une triple articulation : d’abord celle de l’Histoire africaine récente et contemporaine (de Lumumba au Rwanda, de Mulele à Kabila en passant par Mobutu), ensuite celle de l’histoire intime du narrateur (histoire contemporaine et histoire passée… ce n’est pas son premier voyage au Congo, ce pays est aussi celui de son enfance), et enfin articulation à la littérature : une littérature à lire (le narrateur lit les volumes de la Recherche de Proust et croise Conrad via une biographie de l’auteur d’Au coeur des ténèbres). Ces trois instances s’enroulent tout au long du livre, au fur et à mesure du parcours. Ils se lient pour rendre possible la découverte du lieu, pour saisir les strates d’histoires qui se croisent. Cette route du Congo où l’explosion de la durite s’est produite appelle la remémoration de la disparition tragique de Patrice Lumumba. Il y a ce lieu, les souvenirs d’une couverture de brochure, le portrait de Lumumba, sa fuite, son arrestation, jusqu’à sa mort atroce. Souvenir du Congo, souvenir personnel d’ « une brochure de propagande soviétique à couverture orange » [8], mais souvenir intimement lié au lieu, à la suspension d’une question tissant la temporalité au lieu désert de cette brousse contemporaine : « Mais si l’on étudie une carte détaillée de la région, il apparaît que Lukala est situé à 133 km de Matadi, et Thysville (Mbanza Ngungu) à 184 km de la même ville, de telle sorte que pour tomber en panne sur la section de la route empruntée le 17 janvier 1961 par le convoi de Lumumba, il aurait fallu que l’Audi, quarante-quatre ans et huit mois plus tard, parcoure au moins 34 km de plus avant l’explosion de la durite. » [9]
Ici le narrateur, après ces quelques pages autour de la figure de Lumumba, nous ramène à l’incident de la durite, formant une sorte de boucle accidentée : le lieu ouvre au récit historique. Le récit historique ramène au lieu contemporain… mais toujours avec une sorte de jeu, d’écart. La boucle n’est jamais parfaite. Il n’y a pas coïncidence parfaite. Le lieu n’est jamais le calque d’un autre. Il est constamment traversé par des séries d’écarts (ici 34 km !).
Le livre construit l’espace à partir d’une intériorité confrontée à la possibilité de dire l’espace (de rendre possible le lieu). Le narrateur est toujours une présence au lieu sans être une appartenance à ce lieu. Il y est sans en être [10]. Il s’agit d’accueillir la possibilité des traces (les souvenirs, les histoires comme l’Histoire). Cela se construit dans les livres de Jean Rolin par le voyage, par un déplacement qui lui seul permet de mettre en branle l’écriture. C’est ce qui fait paraître et comparaître le monde… mais sans nécessairement être le sujet ultime du livre. C’est en ce sens que le livre ne cesse de semer d’infimes écarts qui opèrent comme autant de minuscules déviations d’une trajectoire annoncée et énoncée. Le voyage et la relation au lieu sont l’occasion d’autres expériences, d’autres possibilités.




Le voyage, c’est le livre



Le voyage en cargo dans L’explosion de la durite permet d’éclairer et de déplier les multiples articulations du livre. Du Kremlin-Bicêtre à Kinshasa, il y a la mer à traverser. Le narrateur organise le voyage de la voiture sur un cargo et s’invite sur le San Rocco pour la traversée. Ce voyage favorise les lectures : Proust et Les années de mer de Joseph Conrad. A partir de la page 86, le livre résonne des pas voyageurs et des livres de Conrad. Les lignes parallèles se croisent. Et l’appareillage du San Rocco est l’occasion d’évoquer les propres départs de Conard à bord du bateau à vapeur Le Roi des Belges. Le texte avance avec ces petites improvisations, un faux égarement, toujours en lien avec le thème de départ, permettant, par exemple, cette pirouette finale qui rapproche sans les joindre, les temps et les expériences : « L’ouvrage de Jerry Allen (que le narrateur lit sur le San Rocco) précise encore que parmi les passagers du Roi des Belges il se trouvait un agent commercial du nom de Rollin, avec deux « l » » [11]. Petite pirouette finale : la présence dans le voyage de Conrad d’un Rollin (avec deux « l ») est une autre manière de prolonger ces écarts à partir desquels l’écrivain lie les temps et les lieux sans jamais les réduire à des identifications. Il y a bien un Rollin chez Conrad, comme il y a du Conrad chez Rolin.
Mais ce voyage en cargo tisse d’autres liens, à commencer par les livres de Jean Rolin lui-même : de La ligne de front à L’homme qui a vu l’ours, ces récits et écrits sont ponctués de voyages en cargo. Il faut également rappeler que Terminal Frigo éclaire cette vie maritime depuis les zones portuaires (aussi présentes dans L’explosion de la durite). Mais le texte qui semble éclairer et enrichir les articulations du voyage en cargo de L’explosion de la durite, c’est la nouvelle « Cabine du subrécargue, à bord du porte-conteneurs X… » que l’on retrouve dans le projet littéraire Rooms [12] Dans cette nouvelle de Jean Rolin, le narrateur voyage sur un porte-conteneurs, lit la Recherche du temps perdu et évoque à mots couverts un trafic de rhinocéros au Zaïre et une cavale au Congo. Outre le cargo et Proust, on retiendra également cette atmosphère interlope que l’on retrouve dans L’explosion de la durite, le narrateur tout au long du livre joue sur la figure de l’espion (il peut être pris pour un espion, mais l’est-il ? Ou l’a-t-il déjà été consciemment ou à son insu ?).

Durant le voyage en cargo, le récit multiplie les croisements et les articulations : l’équipage polonais du San Rocco est l’occasion d’évoquer l’histoire des chantiers navals de Gsysia en 1980 (et ultérieurement la date 1980, articulation importante du livre, fera résonner le précédent voyage du narrateur au Congo… et le soupçon d’espionnage qui l’accompagnait). De même, la vie protocolaire du cargo, et tout le savoir-vivre afférant ne sont saisis que parce que le narrateur est en train de lire Proust [13].
Enfin, l’arrivée à Matadi est l’occasion de toutes les articulations : le parcours de Conrad, la lecture de la Recherche, le rappel de l’histoire contemporaine (Kabila, la rébellion et la chute du régime, l’embrasement de la République Démocratique du Congo [14]).




Le lieu du livre : le livre



La fin du livre confirme l’importance des croisements de temporalité qui ne forment jamais un discours de vérité. L’écriture de Jean Rolin pose toujours un écart pour créer des divergences. Ce qui a lieu, ce qui fait lieu, c’est ce qui peut être dit (ou dit dans le creux du dire)… c’est-à-dire ce qui entre dans la legenda : l’ensemble de ce qui doit être lu n’est peut-être pas ce qu’on aura effectivement lu.
La voiture est arrivée à Kinshasa, à bon port. Mais était-ce finalement l’enjeu du livre. Evidemment non. Le voyage et les lieux ont autrement plus d’importance. La fin le confirme, comme elle souligne l’impossibilité d’en finir. Celui qui y est sans en être, et qui pourtant enroule sa mémoire dans cette position tremblante et paradoxale, ne peut pas achever si simplement ce livre. Pas de point final, ni de réelle destination sinon peut-être l’écriture elle-même (et l’écriture d’un livre à venir). Un indice aurait pu mettre la puce à l’oreille. Foudron et le narrateur sont en voiture, en banlieue parisienne. Dans ce premier tiers de livre, on lit :

En redémarrant, Foudron a introduit dans le lecteur une cassette de musique congolaise, anticipant ainsi sur le déroulement prévisible du voyage (mais non sur son déroulement effectif, puisque le lecteur, pas plus qu’aucun autre accessoire, n’arrivera jamais à destination). » [15]

Comment ne pas penser que cette parenthèse (un dispositif de l’écart) est une mise en garde : bien sûr le narrateur parle d’une chose (le lecteur cassette) mais il en écrit une autre (le lecteur) : il ouvre une dérive et la possibilité d’entendre quelque chose de différent. Peut-être s’agit-il ici, en creux, d’une mise en garde au lecteur d’une série de chausse-trappes. La voiture est un accessoire littéraire conduisant d’autres lectures et permettant de nouveaux liens. C’est ce que suggère la fin du livre, placée sous une contamination proustienne, mais un Proust matinée de James Bond – la ligne espionne jouant en basse continue tout au long du livre.

Une fois à Kinshasa, tout se croise et se relie de nouveau pour mieux s’infinir. Les certitudes initiales sont malaxées, déplacées pour ouvrir de nouvelles pistes mêlant souvenir et livre, mémoire et écriture à venir.

Quant à la villa que mon père avait habitée, à l’angle de l’avenue de Kamélie et de l’avenue Lilas, elle me parut inchangée, extérieurement, jusqu’à la clôture ajourée… » [16]


Y être sans en être. La position est ici celle d’une dialectisation du rapport entre une extériorité et une intériorité. Ce qui semble identique porte une autre réalité, et ouvre sur des réalités anciennes, des souvenirs (ceux de l’histoire récente, Bemba et Kabila). Que serait instaurer une extériorité dans l’intériorité du voyage et du voyageur sinon écrire ? Y être sans en être est alors l’expression de cette fragilité de l’écart à partir de quoi seulement on peut écrire.

A la fin du livre, cette expérience stratifiée des lieux est concentrée dans le récit des souvenirs liés à l’ambassade. Le narrateur se rend à l’ambassade pour « confier à la valise des document qui ne prouvaient rien contre moi, mais dont je préférais cependant qu’ils ne tombent pas entre les mains de la police » [17]. L’ambassade elle non plus n’a pas changé. Ce constat convoque la précédente visite du lieu en 1980 qui immédiatement, comme en ricochet, appelle une autre date, une autre articulation, 1968 : « Sans doute était-ce là, dans ce bureau […] que mon père avait reçu par télégramme ou autrement, les liaisons téléphoniques étant momentanément suspendues, le message urgent que ma mère lui avait adressé à la fin du mois de mai 1968, pour lui signaler que je venais d’être hospitalisé dans un état grave. » [18]. Les effets de modalisation qui infléchissent les certitudes conduisent vers une conclusion qui s’absente de toute destination. Le récit ancien enclenche la possibilité d’un nouveau récit, ou plus exactement « une légende familiale » (le diplomate aurait décidé de tuer le ministre de l’intérieur de l’époque pour venger la mort de son fils tombé sous le coup des violences policières). Dès lors, la dernière phrase du livre vient confirmer les lectures de Proust qui ponctuent l’ensemble du récit et donner au récit une volute infinie (avec une forte odeur de poudre) : « Un jour, il faudra que je raconte cette histoire, l’histoire de ma mort héroïque et de la révolution qui s’en suivit. » [19]
On retrouve là ces écarts qui font vibrer le récit : la mort (possible) du narrateur en 1968 et cette révolution dont on ne comprend guère l’articulation logique : est-elle cause ou conséquence de cette mort possible ? Dès lors de quelle révolution s’agit-il ? Celle de 1968, ou d’une autre ? Quelle est cette légende ? Il faudrait sans doute un livre pour le savoir. Comme dirait un auteur qu’on ne lit plus que sur les cargos, « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature. ». Il n’est pas loin de se demander si tout ce livre, cette voiture, cette explosion de durite, ce voyage en cargo, ces souvenirs coloniaux et postcoloniaux n’étaient pas là uniquement pour découvrir, pour permettre l’émergence de ce livre qui n’existe pas, c’est-à-dire, en somme, la littérature.

Sébastien Rongier - 8 novembre 2007

[1Deux notes à propos de Dominique Berthet consultables sur remue.net, ici et ici et de signaler la récente parution de Figures de l’errance

[2Des esprits chagrins ont critiqué le livre sous prétexte que l’Audi 25 est une voiture qui n’existe pas au catalogue du constructeur automobile… incapables de voir ou d’imaginer que cette voiture puisse avoir dans cette nomination bancale sa part de pur phénomène littéraire. Dénonce-t-on Charlus sous prétexte qu’il n’a pas été baptisé du nom de Montesquiou ?

[3J’avais déjà évoqué ce livre dans l’article « Les anfractuosités du réel. Espace utopique et littérature contemporaine (Olivier Rolin, Jean Rolin et François Bon) » dans Recherches en Esthétique, numéro 11, octobre 2005, page 107 et suivantes.

[4La Clôture, p. 11

[5Terminal Frigo, P.O.L, 2005, p. 7

[6L’explosion de la durite, pages 14-15

[7On retrouve cette même approche dans Terminal Frigo qui lie la vie contemporaine des chantiers navals à son histoire syndicales et politique (celle des acquis de l’après-guerre et leur remise en cause contemporain) ainsi que les évènements historiques liés à la seconde guerre mondiale (résistance de Saint-Nazaire, bombardement de Dunkerque). Jean Rolin avance par fragments, par bribes qui éclairent des aspects du réel sans jamais verser dans le discours ou la démonstration dogmatique.

[8p. 19

[9p. 25

[10C’est sans doute la leçon deChrétiens (2003). Ce séjour à Bethléem et en Palestine dans la communauté chrétienne autour de Noël 2002 est le récit d’un échec, d’une incompréhension. Il y est mais il rate le lieu et la rencontre humaine. Il n’en est pas et ne réussit pas à saisir ce qui se trame dans ce lieu, au milieu de cette population particulière du Moyen-Orient.

[11p. 106

[12En 2004, Olivier Rolin publie au Seuil Suite à l’hôtel Crystal, roman composé de 43 récits se déroulant dans des chambres d’hôtels du monde entiers, et dessinant un récit rocambolesque coloré d’espionnage et de trafics divers. A la suite de cette parution Olivier Rolin a l’idée de prolonger le geste en demandant à 28 écrivains contemporains d’écrire un récit se déroulant dans une chambre d’hôtel, l’ensemble est publié au Seuil en 2006 sous le titre de Rooms.
Notons également qu’il y a un paquebot nommé Crystal Serenity dans Terminal Frigo (p. 46).

[13Voir page 121 et suivantes.

[14Voir page 155 et suivantes.

[15L’explosion de la durite, p. 77

[16L’explosion de la durite, p. 201

[17p. 219… et de retrouver ici la veine espionne du récit.

[18p. 220

[19p. 221