Pierre Bergounioux | Une prose noire

Ce texte de Pierre Bergounioux, initialement paru dans L’Œil de bœuf consacré à Richard Millet, n° 11, novembre 1996, a déjà été publié sur remue.net dans une version antérieure du site.





C’est sa condition, son histoire qui dictent à l’écrivain sa matière et sa manière, la teneur de son œuvre et sa tenue.

On entend ici et là des voix s’étonner, se plaindre que la littérature ait perdu l’allure reconnaissable qu’elle tirait, jusqu’à une époque récente, de l’homogénéité de la population où les écrivains se recrutaient, de la similarité de leur expérience : celle des tranchées pour les surréalistes, de la barbarie et de la guerre froide pour les existentialistes, celle du « soupçon » dont furent pris les tenants du « nouveau roman », de la linguistique et des sciences humaines pour les adeptes, voilà trente ans, de la « textualité ». L’air de famille qu’on a vu, longtemps, aux œuvres contemporaines, avait hors des œuvres, dans le monde social, son fondement. Il supposait la prédominance et la prégnance d’une forme générique d’existence. C’est par la bande que les singularités revenaient dans les structures formelles du mouvement artistique dominant.

Si distinctes, à certains égards, que soient leurs œuvres, dissemblables, opposées, même, leurs personnalités, les écrivains rangés sous l’étendard des courants littéraires successifs ont présenté un certain nombre de caractéristiques communes. Ils se recrutaient de préférence dans la France du Nord. Ils étaient originaires de la ville. Le français, la parlure d’lle-de-France, était leur langue maternelle. Quelles que fussent leurs audaces, elles n’allaient jamais jusqu’à révoquer en doute les fondements, donc les limites, de la littérature qu’ils inventaient, de la vision qu’elle portait, celles d’un milieu restreint, détenteur, comme dit Bourdieu, du monopole des biens symboliques légitimes. Et celui-ci assignait des bornes précises à leurs entreprises et jusqu’à leurs témérités. Pour dire crûment les choses, on ne peut se défendre, à lire la prose de ce siècle et de ceux qui l’ont précédé, du sentiment qu’elle est le fait de gens cultivés évoquant pour leurs semblables une « réalité » estampillée au coin de la civilisation urbaine, centrale, bien-disante, ouverte, relativement, au monde extérieur et aux profondeurs de l’intériorité, riche de loisir, de certitudes et de facilités. Et lorsque, d’aventure, elle se fait l’écho des régions inférieures ou frontalières, des mondes domi-nés, l’image qu’elle en donne est voilée de méconnaissance, imprégnée de fausseté.

Quelque chose de l’indifférenciation du « facteur subjectif », comme dit quelque part Bakhtine, a pesé sur la recherche de l’écart différentiel que toute littérature tend à réaliser. Qu’il le veuille ou non, le sache ou pas, qu’il se joigne aux manifestes et aux écoles ou qu’il fasse cavalier seul, l’écrivain, longtemps, n’a pu tenter l’aventure, par nature singulière, de son œuvre qu’à l’intérieur d’un périmètre défini moins par ses fins déclarées que par une communauté d’origine et d’intérêts.

La réalité, on le sait, est double. Elle est faite, pour partie, des choses et, pour partie, de l’idée qu’on s’en fait.

Si les écrivains se sont recrutés à peu près exclusivement au sein de la population citadine, aisée, instruite, il était inévitable que la littérature ne représenterait qu’un fraction du monde qui existe indépendamment de la littérature. Elle refléterait plutôt l’univers urbain, ses personnages et ses usages (marquises sortant à cinq heures), ses intérieurs, ses aspirations et ses tourments, ses ambitions et ses raffinements. Le restant de la vie, les étendues vagues de la périphérie et leurs habitants resteraient frappés, jusque dans l’ordre de la représentation artistique, de la relégation dont ils étaient victimes en matière économique, politique, géographique, etc. Et c’est ce qui s’est passé.

Il y a quelque chose de proprement surréaliste à essayer d’imaginer l’écho du dadaïsme, mettons, sur le plateau de Millevaches au lendemain de la première guerre. L’affaire intéresse, au sens strict du terme, la fraction cultivée de la bourgeoisie européenne. Et pour justifiés que soient sa révolte, compréhensibles ses provocations, significatif le non-sens qu’elle oppose à un monde insensé, on ne peut s’empêcher de penser aux limites d’une démarche qui accepte la limitation objective, externe, et donc interne, de son exercice.

Il y a un mot, peut-être, celui d’éclatement, pour qualifier la situation actuelle de la littérature. Il résulte des deux mouvements corrélatifs qui sont actuellement à l’œuvre.

Le premier, c’est la destruction des communautés qui ont conditionné l’existence empirique dans ses grandes masses comme dans son détail, la fin de la société agraire traditionnelle, l’urbanisation brutale, la mondialisation sauvage des échanges, la rupture des grands équilibres de l’après-guerre, le flottement généralisé qui s’ensuit.

Le second, c’est la poussée de l’individualisme, avec la scolarisation massive, l’abolition des barrières physiques et mentales, la désagrégation des manières traditionnelles de penser, de sentir et d’agir qui assignaient aux individus une trajectoire prévisible, un avenir inéluctable, un destin.

Alors que la littérature était, depuis le commencement, le fait de groupes étroits, homogènes, dotés d’une expérience identique sous les principaux rapports, elle semble surgir, depuis peu, des lieux les plus inattendus. Elle prend en charge des univers que leur subordination ou leur éloignement vouaient à une sorte d’inexistence culturelle, de vide symbolique. La dissolution des frontières et des repères, dont les conséquences sont funestes à bien des égards, offre, peut-être, des chances neuves, inouïes à l’expression formellement significative de la vie dans sa totalité. C’est aux périodes de crise, quand les évidences ordinaires se brouillent, que la croyance partagée qui fonde la réalité vacille, que rien ne va plus, c’est alors que la littérature, qui a à voir avec la signification de l’existence, interroge celle-ci et tâche à retrouver sa valeur et son sens.

Millet est de maintenant. Il éprouve jusqu’aux moelles la discordance de l’heure présente, le conflit, dont nous sommes le siège, tous, entre ce qui fut et ce qui voudrait être. Le grand passé l’habite, avec les vieilles particularités, les douleurs et les drames très anciens. Il est, en partie, le produit d’une histoire ténébreuse, celle, en l’occurrence, de l’humanité illettrée, misérable, du désert central, des terres pauvres, mais à cette part de lui-même qui plonge au fond des âges et du "crétinisme rural", comme dit Marx, qui participe de la solitude et de la stupeur, se trouve jointe la dimension contemporaine qu’il a prise, rageusement, à ce temps où nous venons d’entrer, celle de l’exil déchirant et fécond, de l’étude et des lointains, de l’accès à la culture lettrée.

À une génération d’ici, Millet, comme tant d’autres, était impossible, pareil, ou peu s’en faut, aux « petits hommes noirs » perdus sur l’échine hirsute du plateau limousin - à ses Pythre -, le mutisme et la nuit qui ont sur ces hauteurs leur antique demeure, l’auraient circonvenu, emporté, englouti. Fort de ce qu’il avait acquis au large, arraché aux grands espaces traversés, il a employé ces conquêtes tardives à faire retour vers ceux qui en furent sevrés, qu’il a été, avant, et qui sont lui, maintenant. Il a dit, écrit ainsi qu’il convenait, porté dans le registre de l’expression artistique, ce qu’ils avaient fait, tenté de devenir, avant que le monde qui était le leur ne les brise, fatalement. Quelque chose, contre toute espérance a été sauvé. Une image, qui est immatérielle mais non point irréelle, veille désormais sur les aires d’ajoncs et de genêts où la vie, à petit bruit, s’est évertuée à se maintenir et, aujourd’hui, s’éteint.

Le triomphe du néant n’est plus aussi certain. Une représentation formellement élaborée fixe désormais la physionomie d’un monde dont le silence était l’essence et l’élève dans la grande temporalité. C’est de ça qu’on est redevable à Millet.

Pierre Bergounioux

15 juin 2007