J.-P. Siméon, Fresque peinte sur un mur obscur, Cheyne éditeur, 2002

« Parle clair effroi qui monte »

On dira - on l’a déjà écrit - que le dernier livre de Siméon, Fresque peinte sur un mur obscur, est un « poème d’amour ». D’un certain point de vue on dira juste ; cependant, à s’en tenir à la formule obligée, on risque de se fourvoyer, se contentant de couler de force cette parole dans un moule. Or ce qui me touche ici et qui me paraît fort, c’est que ce long poème - poème, oui, et non recueil - est travaillé en secret par la question de sa propre légitimité ; et ce sont bien ce travail, cette réévaluation du geste et de l’engagement poétiques, qui lui donnent sa gravité et son poids d’authenticité.

La dernière partie, « Poème du soir », juste après avoir nommé pour la deuxième fois « la dormeuse aux yeux clairs » - pour la deuxième fois, puisque le livre déjà la célébrait ainsi, s’ouvrant sur « L’éveil », un témoignage de l’expérience amoureuse -, la dernière partie donc salue et interroge « la vie réelle » : comme, à la fin d’un long parcours, nous est donné le vrai lieu, celui à partir duquel il conviendra dorénavant de parler, pour peu qu’on ait souci de dire juste.

Or ce vrai lieu n’est pas celui, lumineux, d’un dépassement irénique des contradictions ; il est « obscur », il est « mur » qui résiste, voire qui se dérobe, qui se délite. Parler en vérité ne pourra se faire que depuis cet obscur-là du monde, dressé « comme un poing fermé », depuis cette complexité indépassable peut-être, et sans doute inintelligible, puisqu’elle résiste à l’effort vain de produire du sens comme on légiférerait.
Si le poème se donne comme fresque, c’est sans doute qu’il tente d’embrasser dans un seul geste la complexité du monde sans la trahir, qu’il procède pour cela par vagues, par reprises, par étirements, et selon un ressassement dynamique ; mais c’est aussi parce qu’il énonce sa fragilité et les menaces qui pèsent sur lui, comme sur toute parole qui consent à son propre risque.

Une traversée s’accomplit donc, dans ce livre, après qu’on a nommé dans la ferveur les lieux et les gestes splendides où l’amour a déployé ses fastes et où les contraires effectivement un temps se sont harmonisés ; car en ces lieux on ne saurait s’installer comme dans l’illusion d’un instant qui durerait (la chambre, le lit, les corps et les mains qui donnent, « plis », « froissements », « parfums », « essor ») ; au contraire, il faut apprendre à les abandonner pour entrer dans le « danger des jours » ; et c’est alors, frontalement, la réalité rugueuse qui se donne à étreindre, celle que l’Histoire tisse sous nos yeux dans un temps dont les lois cependant nous sont étranges : « obscurs sont les débuts/ obscures sont les fins ». Ce retournement, il est vrai que la poésie de Siméon s’y abandonne, ou s’y noue, de livre en livre et y compris dans certains aspects de son théâtre, après, par exemple, le foisonnant Sentiment du monde, et surtout depuis Le Bois de hêtres et Sans frontières fixes.

Cependant, ce retournement, il est aussi un effet de la ferveur et de la clairvoyance de l’amour même : la femme aimée est la première à l’inspirer et à le vouloir ; et s’il est légitime de relier ce livre à la longue théorie des livres d’amour, ce sera au sens où Eluard écrivait : « C’est à partir de toi que j’ai dit oui au monde », s’il est vrai que dire « oui », c’est se disposer à entrer dans la joie et dans la douleur confondues que représente l’acceptation de vivre, et donc de dire, sans se mentir ni se consoler, les plus énigmatiques des questions qui travaillent le réel. Voici en effet ce que répond souverainement la femme aux inquiétudes de son amant, ouvrant la voie pour un partage possible, comme disait Hölderlin : « Oui marche/ je ne suis pas femme pour un poème ».

Et puissions nous dire encore, lorsque l’obscurité du mur est la plus grande, par souci de fidélité salubre, et pour ne pas sombrer dans l’oubli de l’oubli, pour nous éviter d’être pris une fois encore, comme le dit Siméon,« sérieux philosophe » que nous ne voulons plus être, « la main dans le sac à cailloux » :

Garde ma voix misère
dans ta voix creuse


Et ce serait l’amour encore qui nous inspirerait cette constance.

Non, personne jamais, et la poésie encore moins qu’aucune autre langue, elle qui tire sa vérité de son inquiétude, « personne n’est quitte de ce poème/ où revient dans sa plus haute note/ ce qui déjà fut absence/ dans la première demande ». Et si l’on peut, en cours de route, adresser à la vie réelle cette sorte d’injonction : « parle clair, effroi qui monte », ce n’est pas au nom de je ne sais quelles complaisance ou déréliction savourées, c’est simplement pour avoir compris que ces temps sont effectivement, comme toujours, temps de détresse, et qu’il faut, devant l’évidence « se faire une santé du malheur ».

Parole de Char ? Oui. Parole d’amour.

Jean-Marie Barnaud - décembre 2002