Tendresse et pitié d’Hélène Cixous.

Voici un livre qui vous prend, qui vous emporte dans son rythme, dans la nécessité de son inachèvement, de la même manière que lui, le livre, a pris celle qui l’écrit, c’est-à-dire comme un corps vivant se saisit de vous, – et pour elle, il s’agit vraiment d’un rapport amoureux, d’un corps-à-corps amoureux.

(…) rien ne ressemble autant à une résurrection que la passion d’un livre, et de même l’étreinte d’un livre est comparable à une résurrection, pourquoi ne pas le dire ? nous sommes corps à corps, nous sommes fous de passion, c’est comme ça le livre, ta langue dans ma bouche, deux mois. Je te dis tu vas rester dans ma bouche ? Oui. Tu dis oui dans ma bouche [1].

Sans doute pourrait-on dire qu’il y a narration, dans Si près, récit d’un voyage en Algérie, un voyage de piété [2] à la recherche des lieux et du temps de l’enfance et de la jeunesse, à la recherche surtout du père, dont la tombe, exceptionnellement préservée, permet la rencontre bouleversante et l’évidence de la présence sensible [3] ; on peut aussi dénombrer les êtres et les lieux aimés que la tendresse entoure et vénère, la mère, le frère, J.D., "l’ami de vie", Zohra, la condisciple du lycée Fromentin, les villes et les corps…

Mais voici l’essentiel, et qui engage toute une vie : c’est le livre lui-même qui est le propre enjeu du livre ; et c’est à la dramatisation de cet enjeu, qui se risque et qui s’invente de mot en mot, de phrase en phrase, à mesure que le livre se cherche, du même mouvement que celui par lequel la narratrice interroge sa vie – et quels que soient les manquements, les misères ou les "ordures", que son "être de plume" reconnaît et assume –, oui, c’est à cette dramatisation, laquelle, en patience, longuement vous travaille, que l’écriture vous noue, pour une joie rare de lecture.

L’écriture n’a pas vocation ici à mettre en scène les paysages ou les personnes qui l’habitent, ce n’est donc pas en effet un récit de voyage qui se ferait comme autant de croquis sur le vif ou dans l’après-coup, Cixous ne "parle d’aucun paysage car il s’agit de passions, non de choses vues" [4].
Et c’est bien cette passion qui donne forme à l’écriture, en même temps qu’elle y trouve sa légitimité ; elle n’existerait pas sans l’écriture, qui en est constamment l’épreuve et l’épure, et cela selon un mouvement, un rythme surtout, singuliers : comme suivant une courbe en spirale, ou en ellipse, les thèmes viennent, s’interrompent, reviennent. Obligé d’être actif (on a vite perdu son identité de lecteur normé et peut-être son identité tout court, c’est la vraie lecture) on est entré dans le drame [5], on s’interroge, on cherche, on attend leur retour, on est pris aux brusques accélérations du rythme, au passage du semblant de récit qu’inventent ces "lignes fictives" [6], à sa métamorphose en poème ; on passe, des détails infimes et triviaux du décor ou du corps quotidiens, à leur sublimation, jusqu’à atteindre ou du moins approcher ce moment improbable où le livre enfin parle sa propre langue.

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La tendresse est le mouvement naturel qui lie Cixous à ceux que célèbrent ces pages, lieux et êtres, à ceux qu’écrire voudrait inscrire dans une durée, dans une temporalité autres, les sauvant de l’effondrement : « Je voulais graver dans je ne sais quelle cire immortelle le visage de ma bien-aimée à l’heure de ses quatre-vingt quinze ans » ; c’est ainsi qu’elle nomme sa mère – présence forte dès le début, et tout au long du livre – célébrant, contre la débâcle observée du « petit corps en diminution », son « âme flamboyante », et toujours désirante.

La tendresse chez Hélène Cixous a quelque chose de profondément grec, et ce n’est pas pour moi la moindre source d’émotion.
En particulier dans les dernières pages, d’où le livre tire son titre, celles où la narratrice retrouve la tombe et la présence du père. Et le voyage, qui trouve ici sa raison, s’accomplit alors en une initiation et une révélation.
Orphée est vainqueur des Enfers ; se retourner n’a pas fait disparaître le fantôme. Orphée, dit ailleurs Cixous, « c’est un être avec femme intérieure, mais femme forte, grosse vie avec mort. Or, tu sais, ce sont les lettres de mon père. Orphée est toute créature qui écrit, et se divise en deux, meurt d’écrire, vit d’écrire, meurt d’envie d’écrire [7]. »

Je dis à ceux qui parlent fort et ne murmurent pas : « N’allez pas plus loin ! Retirez-vous ! » Je veux ta voix, mon amour, dis encore, verse-moi encore la folle gorgée d’immortalité. « Si près ! » comme tu chantes, et retrouver le rire, la fraîcheur, la rosée, cette façon tienne d’humecter les mots, de les argenter de les faire luire, cet accent de moquerie. Tu t’es toujours moqué de moi, tu m’aimais et me menais à la moquerie, j’étais aveugle pour que tu m’éclaires, je trébuchais pour que tu me retiennes d’une main mince et ferme, en ce moment même je ne vois rien, et je t’entends rire de moi, de ma fièvre, de mon affolement, comme autrefois, comme toujours, comme d’habitude, tu es juste, à côté de moi, juste à côté de moi, autour de moi de toutes parts les dents des tombes fracassées, abattues mâchoires béantes, pierreries éparpillées, je pose ma main sur l’arbre. Et tu es là. Au cyprès.

Et ensuite, c’est la voix d’Electre qu’on entend, celle de la piété :

— J’écris un texte tout traversé par toi, dis-je, même s’il semble l’être par quelqu’un d’autre que toi. — J’ai l’habitude. — De quoi ? — D’être remplacé.
Alors une tendresse immense m’a prise et j’ai reconnu l’annonciation de la pitié. Je sentais que le sang de l’appel s’épuisait. Je l’ai appelé mon enfant. J’ai dit, mon enfant, tu es mon enfant, tu le sais ? — Je sais, je sais.
Et avec le mot sais je l’ai reposé.


La tendresse est liée à la nécessité. Vient d’elle. Elle ne peut s’entendre que par son rapport à la nécessité de la séparation, à ce que, dans Béliers, Derrida [8] nomme un « cogito de l’adieu », en écho sans doute à un thème que Blanchot développe dans les dernières pages de L’Amitié.

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La tendresse est donc liée à l’expérience du temps. Si près est aussi, et même d’abord, un livre sur le temps et sur la perte.
Non pas seulement parce que la narratrice y affronte l’épreuve du souvenir, reconnaît « l’inimaginable splendeur de ce qui est perdu », son « charme le plus puissamment inépuisable » [9], tout ce qui peut nourrir la passion d’une « écorchée de la mélancolie » [10], mais parce que celle qui se dit « du camp de Proust » [11] contre les prétentions d’une lecture cartésienne du monde ne peut, reconnaît qu’elle n’a jamais pu, être au présent, à son présent. C’est une disposition d’origine, naturelle, une expérience ontologique de la séparation, « la loi s’applique à mes rêves depuis cinq mille ans : qui veut entrer n’entrera pas. Et ce sera sa faute ».
Tel est peut-être le secret - « Je peins le secret », dit-elle [12].
Cependant, du secret on ne peut rien dire, sauf à lui retirer sa nature de secret.
Aussi, faire ce voyage, c’est aller au-devant des « pertes immenses » qui attendent la voyageuse, cela est fatal, c’est la loi de sa vie, « la perte est mon rythme » [13].

On ne vit le temps, que de se saisir dans un après-coup : présent à son destin, mais en un sens toujours après, nous projetant maintenant, et nous-mêmes, et nos objets, dans un avoir été qui leur conférera plus tard la vérité de présence qui maintenant nous échappe, leur accomplissement peut-être, impuissants que nous sommes à entendre quelque chose dans « ces régions dont nous ne savons rien, où se fomentent nos événements futurs » [14] : « Je m’assois à côté de celle que j’étais il y a quarante ans assise ensorcelée par les deuils à venir » [15].
Ainsi va-t-on sans doute vers son secret ; avec, comme viatique, cette « mélancolie sans âge » dont Derrida parle précisément dans Béliers.

Rien en cela de moins complaisant ou doloriste. Rien qui entame le désir, l’amour de vivre. Au contraire. Car de l’évidence de l’inconsolable, où nous conduit nécessairement le sentiment de la perte, vient aussi l’exigence, et comme la parole, d’un amour, son souffle ; une générosité se fait jour, la lutte, la disponibilité constantes de « toute [les] forces levées au-devant de la mort qui vient à nos frontières ».
C’est cela aussi qu’inspire la mélancolie sans âge, cela qu’elle veut, qu’elle « dispute à la gueule de la mort » [16], cela qui dresse l’écriture contre le néant qui s’annonce, qui lui donne les armes pour « inventer la vitesse qui change rapidement le temps en longueurs d’éternités » [17].

Voici la force, maintenant, celle qui sourit aux blessures, qui veut, qui attend, le retour du même, et qui bénit :

chaque impuissance est l’aile cassée d’une puissance dont je bénis le blessement [18].


J’entends là, dans cette phrase splendide, un écho de Paul Celan :

Welches der Worte du sprichst –
du dankst
dem Verderben [19]

Après quoi, que dire ?
Rien, assurément.
Sauf à rappeler une fois encore cette autre évidence, qui peut vous tenir debout sur les heures :

écrire rêve de ne pas arrêter ce qui est en train de se perdre, rien de plus impuissant et désespéré, donc rien de plus fidèle aux infidélités de la vie.

Jean-Marie Barnaud - 9 novembre 2007

[1Hélène Cixous, Si près, Galilée 2007, p. 160.

[2C’est au sens de dévotion que j’emploie ce mot, et c’est sans doute ce sens, originel, qu’Hélène Cixous donne à "pitié".

[3Lui aussi est « entré enfin en une présence qui a changé », selon la belle formule d’une lettre de Heidegger à Char, à propos de la mort de Marcelle Mathieu. (Voir : René Char, Œuvres, Pléiade, p. 1249.

[4Op. Cit., p. 140.

[5« Jamais je n’ai rencontré un livre qui m’oppose une résistance aussi lourde, vivace, rocheuse, j’use un titan par page. Il faut, me dis-je, que je me sois présentée devant l’interdit », Ibidem, p.141.

[6C’est le titre, chez Galilée, de la collection où est publié Si près.

[7Le livre que tu n’écriras pas, entretien avec Frédéric-Yves Jeannet. Voyez ici.

[8Voilà bien longtemps que je rêve d’écrire quelque chose sur la tendresse de Jacques Derrida.
Mais il faudrait avoir tout lu ou presque, et des reins plus solides…
Pourtant, je crois comprendre que je ne me trompe pas, je l’entends mieux, à lire le livre de Cixous, où elle évoque si constamment J. D., le murmure de sa « voix vénérée » (181), quand elle confond (138) dans une même expérience douloureuse de la séparation les aveux d’Augustin et de Derrida « filant d’Afrique du Nord par-delà [leur] mère »…, quand je relis tant de pages, comme celle que je cite plus haut, de Béliers (Galilée, 2003, p. 22-23.) sur le « cogito de l’adieu ».
Que l’interrogation sur soi et l’engagement dans la philosophie puissent être liés si intimement à l’expérience de l’amitié et de la séparation, comme le montre aussi Chaque fois unique la fin du monde, en dit long sur la tendresse comme origine ou comme moteur du souci philosophique, de l’entretien de l’âme avec elle–même, et aussi du mouvement vers la reconnaissance de l’autre, quitte à prendre le beau risque de se tenir, comme on va le lire ci-après, au bord du discours le plus chimérique
Si souvent, dans les livres de Derrida, et c’est ce qui leur confère une humanité toute proche, quelle que soit la difficulté des concepts inventés et du débat philosophique, de soudaines interruptions, où s’engagent, comme soutien ou ferment de la pensée, sa sensibilité et le travail de la mémoire, d’une mémoire à la fois attendrie, joyeuse et mélancolique, animent le discours d’une ferveur, d’une passion, inattendues.
Et c’est aussi pour cela, ou en cela, depuis quelque chose qui serait proche de la reconnaissance de sa propre fragilité, mais d’une fragilité revendiquée et assumée, qu’il y a une écriture de Derrida.
Pour exemple, entre tant d’autres, dans le dernier livre que j’ai lu de lui, L’Animal que donc je suis (Galilée, 2006, p. 43.), ce passage d’une intervention à l’occasion de la décade de Cerisy de 1997 consacrée à « L’Animal autobiographique », où il évoque :

(…) ce château [qui] reste pour moi, depuis le temps, un château de l’amitié hantée. Depuis près de quarante ans. Oui, l’amitié hantée, l’ombre des visages, les silhouettes furtives de certaines présences, les mouvements, les pas, les musiques, les paroles qui s’animent dans ma mémoire, sur les terrasses autour de nous, entre les arbres, au bord de l’eau et dans toutes les pièces de cette grande demeure, à commencer par celle-ci. J’ai de plus en plus le goût de cette mémoire à la fois attendrie, joyeuse et mélancolique, une mémoire qui aime à se laisser ainsi envahir par le retour de revenants dont beaucoup sont heureusement vivants et, pour certains d’entre eux, ici présents. D’autres, hélas, sont morts depuis ce temps, qui furent dans la vie et restent pour moi des amis proches et présents : Toyosaki Koitchi, Francis Ponge, Gilles Deleuze, Sarah Kofman. Je les vois d’ici nous voir et nous entendre.
Or, à en croire ma mémoire ainsi envahie de mémoire, depuis le temps, ma mémoire presque hallucinée, je suis au bord du discours le plus chimérique, sans doute, qui m’ait jamais tenté ou que j’aie moi-même tenté en ce château.

[9Op. cit., p. 92 et 180.

[10Ibidem, p. 157.

[11Ibidem, p. 29.

[12Ibidem, p. 161.

[13Ibidem, p. 157.

[14Ibidem, p. 26.

[15Ibidem, p. 159.

[16Ibidem, p. 113.

[17Ibidem, p. 184.

[18Ibidem, p. 195.

[19« Quel que soit le mot que tu prononces - / tu remercies/ la perdition », in De seuil en seuil, traduction de Valérie Briet, Christian Bourgois, 1991. Cité par Ginette Michaud, in « Singbarer rest : l’amitié l’indeuillable ». Revue Europe, numéro d’août-septembre 2007 consacré à Maurice Blanchot.